dimanche 16 décembre 2018

Manifeste désespéré pour un renouveau des affiches de cinoche tartalacrème - 1

Voilà maintenant quatorze ans que je peste, fulmine et tempête contre les affiches de cinéma qui se ressemblent. Au fil des années, j’ai été beaucoup suivi dans cette entreprise. Et pourtant les choses demeurent inchangées, on verra plus loin pourquoi. Voici donc, pour preuve, sept affiches de films français sortis (ou en passe de l’être) entre le 1er décembre 2018 et le 31 janvier 2019. Toutes recyclent les mêmes imageries, ad nauseam.

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Commençons par un grand classique, celui du décor au soleil couchant avec les personnages dans le ciel. Quatre de nos sept films l’utilisent :

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Astérix Le secret de la potion magique, 5 décembre 2018

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L’Empereur de Paris, 19 décembre 2018

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Mia et le lion blanc, 26 décembre 2018

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L’incroyable histoire du facteur Cheval, 16 janvier 2019

Ça sent l’épopée, l’aventure, voire les grands espaces. Sans doute le visuel d’Astérix est-il une parodie, mais cela ne change rien, au contraire ! Cette tartalacrème est utilisée depuis une bonne cinquantaine d’années. Son plus illustre ancêtre est cette affiche d’Autant en emporte le vent créée par Howard Terpning (célèbre pour ses illustrations de Peaux-Rouges), dans les années 60 :

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Le lecteur cinéphile et la lectrice du même métal se souviendront que la dominante orange ci-dessus est celle de l’incendie d’Atlanta. Comme on peut pas cramer une ville dans tous les films, le rouge orangé sera ensuite confié au soleil couchant. Voici deux des multiples avatars de ce cliché, l’un amerlocain et l’autre français :

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Open Range, 2003

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Blueberry, 2004

En France, le rouge orangé s’est transformé en jaune d’or. Cela dit, c’est toujours la même affiche ou peu s’en faut. Même si celle de Mia et le lion blanc rappelle également celles d’autres films à ambiance africaine tel Out of Africa, même si celle du Facteur Cheval n’est pas sans ressemblance avec celle de Jean de Florette.

Passons à la tartalacrème suivante :

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Le Gendre de ma vie, 19 décembre 2018

Ils sont trois, celui ou celle du milieu étant pris en sandouiche. Le fond est bleu ou bleu-vert dégradé, la typographie est jaune. C’est le syndrome Vermeer, le gars qui eut l’idée lumineuse d’associer systématiquement le bleu et le jaune sur des pots de yaourt.

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Quelques exemples récents :

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Mon Poussin, 2017

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À bras ouverts, 2017

Sauf que ci-dessous la troisième se débine sur la gauche de l’image :

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Love Addict, 2018

Cette sauce personnages-fond-bleu-titre-jaune = comédie-familiale-à-trois est également appliquée aux bobines venant des États-Unis. Un bel exemple avec à gauche l’affiche originale amerlocaine, et à droite l’affiche française bidouillée :

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The Boyfriend - Pourquoi Lui ?, 2017

On notera que, d’une manière générale, le fond bleu dégradé avec des gens devant et un titre jaune est devenu le signe phare du film familial français :

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Il a déjà tes yeux, 2017

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Ma famille t’adore déjà, 2016

Enfin brèfle, c’est toujours pareil. Allez, encore deux tartalacrèmes et le supplice est terminé. Observons tout d’abord cette affiche avec un banc et deux gugusses assis dessus :

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Ma vie avec James Dean, 23 janvier 2019

En France, aux États-Unis et ailleurs, les affiches de films avec un banc se comptent sur les doigts de pied d’un myriapode boiteux remontant à la plus haute Antiquité. Citons, entre autres vieilleries, celle de Sur le banc qui date de 1954 :

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Passons maintenant à des productions plus récentes. Contrairement aux affiches précédentes on ne verra pas ci-dessous d’unité graphique, seul le banc est commun. En France et en Belgique :

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Simon Kolinski, 2009 - Quand je serai petit, 2012 -
Dans la maison, 2012 - L’Étudiante et Monsieur Henri, 2015

Aux États-Unis et au Canada (où parfois le personnage assis est seul) :

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Forrest Gump, 1994 - La Ville fantôme, 2008 -
La vie secrète de Walter Mitty, 2013 - Henri Henri, 2014

À noter qu’une nouvelle bobine de Robert Zemekis intitulée Bienvenue à Marwen sortira au mois de janvier prochain. L’affiche reprend le thème du banc déjà utilisé pour son Forrest Gump, ainsi que le fond dégradé bleu vu plus haut (l’affiche originale amerlocaine est identique) :

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Bienvenue à Marwen, 2 janvier 2019

Terminons avec une tartalacrème très proche de la précédente mais avec le chauffage en plus, l’affiche de film-canapé :

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Qu’est-ce qu’on a encore fait au bon dieu ?, 30 janvier 2019

Les canapés postérisés pour le cinéma se ramassent à la pelle. Ils indiquent, la plupart du temps, qu’il s’agit d’un film familial à l’instar du Cosby Show, qui fut la plus célèbre série télé étasunienne se déroulant sur un canapé où à ses abords les plus immédiats.

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Une belle brochette de films-canapé français :

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Arrêtons là ce supplice, et demandons-nous pourquoi les distributeurs de films commandent toujours les mêmes affiches aux studios de graphisme. Est-ce par fainéantise ? Par manque d’imagination ? Que nenni. Une affiche doit être perçue et comprise au premier coup d’œil. Aussi les distributeurs demandent-ils des visuels allant dans ce sens, des visuels dont le public a depuis longtemps compris les codes, un public qui ne veut surtout pas être surpris, un public qui aime retrouver sempiternellement les mêmes histoires annoncées par les mêmes affiches. Un film de nature se verra donc invariablement affublé d’une affiche à dominante bleue (Microcosmos, La Marche de l’Empereur) ; celle d’une comédie mettant en scène un couple orageux sera sur fond blanc avec un élément vestimentaire féminin et un titre en mauve (Pretty Woman, Prête-moi ta main) ; celle d’un film indépendant ou se prétendant tel sera entièrement jaune (Little Miss Sunshine, Le discours d’un roi), etc. Sortir de ces sentiers battus serait prendre le risque que le genre du film soit mal compris. Il y aurait alors comme une faute, une espèce de tromperie sur la marchandise. Pour éviter cela, les distributeurs se contentent d’enfoncer encore et toujours les mêmes clous. Et tant pis si la créativité n’est pas au rendez-vous ! Car l’essentiel n’est pas d’être créatif mais de vendre.

Ne pourrait-on pas vendre autrement ? Peut-être bien que si. On verra ça dans le prochain billet !

mercredi 12 décembre 2018

Macron 1er dans les ors de l’Élysée

Le Guardian a publié hier un article intitulé Macron’s appeal to French from behind gold desk leaves gilets jaunes unimpressed qu’on pourrait traduire par « L’appel de Macron aux Français derrière un bureau doré laisse les gilets jaunes de marbre. » Le chapô en a remis une couche : Flaunting Élysée Palace’s gilded rooms does little to quell ‘president of the rich’ tag, « Exhiber les pièces dorées du palais de l’Élysée n’atténue guère son étiquette de “président des riches” ».

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C’est en effet dans la pièce la plus luxueusement décorée de l’Élysée, le “salon doré”, que Macron prononça son discours. Lampe, bureau, portes, fenêtres et coq gaulois sur ledit bureau, tout respire la dorure 24 carats répandue à la louche sans adjonction de Velcro ni de polyester. Il aurait pu faire plus simple pour s’adresser aux Français vêtus d’un gilet jaune canari vendu 3,02 euros chez Cdiscount

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Photo parue sur le site de 20Minutes

… sauf que non. Au risque de brouiller le message qu’il avait à délivrer, Macron 1er souhaita s’exprimer dans les ors de l’Élysée. Comme quoi le mépris de classe, ça ne s’efface pas d’un coup de Pliz.

 

 

 

 

 

lundi 10 décembre 2018

Voilà une classe qui se tient sage !

Cette capture d’écran insoutenable de gamins agenouillés devant un mur dans un terrain vague de Mantes-la-Jolie en évoque immédiatement d’autres, probablement différentes pour chacun d’entre nous.

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Pour ma part, elle me fait penser à plusieurs recréations plus ou moins fidèles d’événements réels  :

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El tres de mayo de 1808 en Madrid par Francisco Goya, 1814

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L’exécution des Fédérés le 27 mai 1871 au cimetière du Père-Lachaise à Paris par Alfred Darjou

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Les “fusillés pour l’exemple” de la Première Guerre mondiale
dans Les Sentiers de la gloire de Stanley Kubrick, 1957

Toutes ces images illustrent une une révolte, une résistance opprimées : dans la nuit du 2 au 3 mai 1808, l’armée française occupant Madrid passa par les armes des résistants espagnols ; le 27 mai 1871, cent quarante-sept fédérés (ou communards) furent exécutés par les troupes versaillaises au cimetière du Père-Lachaise ; entre 1914 et 1918, plus de six cents soldats français qui, de différentes manières, refusèrent d’obéir aux ordres, furent “fusillés pour l’exemple”.

À Mantes-la-Jolie, les gamins révoltés ont eu droit à un simulacre d’exécution capitale…

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… rappelant celles qui ôtèrent la vie à de nombreux jeunes résistants de la Seconde Guerre mondiale, mis à genoux eux aussi :

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Exécution de résistants dans le maquis de Valveron (Saône-et-Loire) par les nazis, le 28 mars 1944

Mais le plus important n’est pas dans ces rapprochements d’images faits bien au chaud, avec un arabica brûlant à portée de main, non. Le plus important, c’est l’extrême violence que durent ressentir ces enfants aux mains liées ou menottées dans le dos, agenouillés au pied d’un mur, surveillés par un peloton de pseudo-exécution. « Voilà une classe qui se tient sage ! », lâcha l’un des flics. Une classe, oui, une classe en lutte, celle des enfants de prolos de Mantes-la-Jolie qui a peur pour son avenir.

jeudi 6 décembre 2018

L’esprit d’une époque, avec un béret rouge dedans

Cette hallucinante photo fait le tour des réseaux sociaux depuis deux jours :

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Elle a été prise samedi dernier 1er décembre lors de la manifestation des Gilets jaunes à l’angle de l’avenue de Wagram et de la rue de Tilsitt, tout près de la place de l’Étoile. Son auteur s’appelle Ilya Varlamov, il est russe, blogueur et photographe, l’image en question (ainsi que d’autres) figure sur cette page-ci de son blog.

Il y a deux jours, donc, un internaute a posté ce cliché sur Twitter et l’a assortie de ce commentaire : « This photo from the protests in #Paris so perfectly encapsulates our current world I thought it was staged » (Cette photo des manifestations à Paris illustre si bien notre monde actuel que j’ai cru qu’elle avait été mise en scène ». Un autre internaute, sur Reddit et le même jour, l’a intitulée « Paris. Rarely does a photo so accurately capture the spirit of an era » (Paris. Rarement une photo a aussi justement reflété l’esprit d’une époque). Des mots différents, pour dire la même chose.

Mais qu’est-ce que cet esprit de l’époque ? Pour certains, ce sont les médias traditionnels supplantés par les réseaux sociaux où chacun peut poster en direct des vidéos enregistrées avec un téléphone. Pour d’autres, c’est une jeune fille qui fait un selfie alors que gronde l’émeute. Sauf qu’elle ne se photographie pas, non. La preuve en images, extraites d’une vidéo du même Ilya Varlamov.

Le fastefoude au coin de l’avenue de Wagram et de la rue de Tilsitt

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La jeune fille en train de prendre une photo de l’émeute

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L’émeute

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Cela dit, on peut se demander pourquoi ladite demoiselle affiche un si large sourire. Lequel a fait grincer les dents de certains, tel ce commentateur sur Mastodon : « Le nouveau monde est à gauche, le vieux monde débile, consumériste est à droite et se marre. »

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Superbe photo, qui peut donc s’analyser de plusieurs façons : l’information à l’aune des réseaux sociaux d’une part, et l’illustration d’un monde gauche-droite de l’autre. Regardons-la un peu mieux, considérons le personnage de gauche traversant un nuage de gaz lacrymogènes et dont personne (à ma connaissance) n’a parlé. Son visage est masqué ; il porte un béret rouge de parachutiste et un sac à dos. L’homme arbore également toute une batterie de décorations sur la poitrine. S’agit-il d’un militaire d’active ? On peut en douter. Que fait cet étrange bonhomme à cet endroit ? Son béret rouge en fait-il l’incarnation masculine de notre Marianne nationale Allonzenfandeulapatriiieu ?

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L’image, enfin, a des tonalités plutôt bleues à gauche, blanches au milieu et rouges à droite. Les trois couleurs de notre vaillant drapeau sont reprises dans le logo de Burger King avec du jaune en plus, évocation des Gilets jaunes, mais oui ! Vous en conclurez ce que vous voudrez mais il n’y a pas de hasard, d’ailleurs tout ça est un coup monté par les Amerlocains, c’est les Russes qui l’ont dit et c’est un Russe qui a pris la photo et la vidéo dont il est question ici. Si c’est pas une preuve, ça !

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vendredi 30 novembre 2018

Les sapins rouge sang de Melania

Il est de tradition que chaque année, l’épouse du Président amerlocain s’occupe de la déco de Noël de la Maison-Blanche. Elle achète des sapins, elle accroche des guirlandes clignotantes, elle est contente. L’année dernière, Melania Trump avait offusqué pas mal de monde avec un couloir décoré de branches d’arbres morts peints en blanc. Les gens avaient trouvé ça un tantinet lugubre, s’en étaient allègrement moqués (l’Amerlocain est tel le merle, moqueur). Cette année la Trump frappe encore plus fort, avec quarante sapins rouge sang. Les twittos étasuniens et la presse anglophone se déchaînent.

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On pourrait penser que tout ceci n’a aucune espèce d’importance, que c’est de l’infotainment pour la presse à envelopper le poisson. Il n’en est rien. Décryptage (comme on dit quand on fait dans la critique de médias).

Commençons avec le très britannique Guardian qui résume l’état d’esprit général dans un article intitulé Seeing red: why Melania Trump’s crimson Christmas trees are so jarring (Voir rouge : pourquoi les sapins de Noël écarlates de Melania Trump agacent tellement). Après avoir décrit les memes circulant sur Twitter (dont on causera plus bas), le quotidien grand-breton s’en est allé questionner un spécialiste de la psychologie du design. Pour lui, le vert des sapins de Noël renvoie à la rassurante idée de nature ; ces espèces de plantes rouges hautes comme des tours, en revanche, ne ressemblent en rien à des arbres, ne nous relient pas à l’univers. Ils ne sont pas seulement différents, ajoute-t-il. Ils symbolisent le sang, la colère, ils choquent, alors que nous vivons une époque particulièrement violente. Un psychologue de l’université de Chicago ajoute que même si ces arbres adoptent une vague structure fractale propre à la nature…

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The Christmas Fractals (more or less)

… ils n’ont évidemment rien de naturel. Une autre psy encore rappelle que la période de Noël est censée être réconfortante, d’autant plus lorsque nous traversons une période qualifiée de chaotique et incertaine. Rompre cette tradition ne fait qu’induire du stress. Etc.


Du côté de Twitter, on se gausse. On évoque The Shining avec son couloir, ses inquiétantes jumelles, son ascenseur ensanglanté :

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Ou bien on pense à The Handmaid’s Tale en posant sur chacun des sapins une coiffe blanche : 

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The Shining, The Handmaid’s Tale : rien de très réjouissant là-dedans. Le bureau de la Feurste Lédi s’est défendu en expliquant que « le choix du rouge est une prolongation des bandes qui figurent sur le sceau présidentiel, créé par nos Pères Fondateurs. C’est un symbole de courage et de bravoure. »

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Un rien capilotractée, l’explication. Et si c’était, plus simplement, une référence à la couleur du Père Noël, de Santa Claus ? (Pour tout connaître des origines de la couleur rouge des vêtements du Père Noël, lire cette chronique publiée il y a un paquet de temps chez Arrêt sur Images, La très mystérieuse affaire du manteau rouge du Père Noël, une histoire palpitante, des révélations fracassantes. Et non, il ne s’agit pas de la couleur de Coca-Cola !)

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Le tout premier Père Noël rouge par Thomas Nast, 1869

Personne, parmi tous ceux qui ont critiqué les sapins rouge sang de Melania, n’a évoqué le Père Noël. C’est curieux. Mais à y réfléchir, il y a peut-être une raison : le Père Noël est rond, circulaire. Alors que ces arbres sont coniques, pointus, triangulaires comme des flèches. Le triangle a toujours raison du cercle. C’est ce que clamait El Lissitzky vers 1919-1920 avec Клином красным бей белых!, Battons les Blancs avec le coin rouge (autrement dit, Battons les russes blancs grâce au communisme) :

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Les pointes, les flèches, sont agressives. Comme la politique de Trump, qui pour beaucoup est insupportable. Le tweet ci-dessous en témoigne et vaut conclusion, « Les arbres de Noël de la Maison-Blanche ont-ils été trempés dans le sang des enfants gardés en cage à la frontière ? » :

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jeudi 29 novembre 2018

Une ombre sur l'Europe, ou les rayures de CNN

L’antisémitisme serait, dit-on, en train de reprendre du poil de la bête immonde en Europe. Bah ! Pipeau et parano sont dans un bateau, rétorqueront certains. Sauf que non. Un sondage commandé par CNN et effectué au mois de septembre dernier sur 7 092 personnes habitant dans sept pays européens (Suède, Grande-Bretagne, France, Allemagne, Autriche, Pologne et Hongrie) vient de paraître, et prouve largement le contraire. Ainsi, 28% des habitants de ces pays pensent que les Juifs ont trop d’influence dans le monde de la finance et des affaires ; 34% ne savent pas ce qu’est l’Holocauste ou en ont vaguement entendu parler ; 20% pensent que les Juifs ont trop d’influence sur les médias et la politique ; 16% pensent que les Juifs représentent 20% de la population mondiale (alors qu’en vérité ils n’en représentent que 0,2%). Etc. Tous les détails de cet accablant sondage sont par là, agrémentés d’une vidéo et de différents tableaux parfois animés.

Si ces chiffres donnent à réfléchir, la une de la page de CNN annonçant ce sondage l’est tout autant. La voici :

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A Shadow Over Europe, nous dit le titre. Une ombre sur l’Europe. On retrouve dans cette image la triplette colorée la plus utilisée du XXe siècle, celle qui est constituée par l’alliance du noir, du rouge et du blanc. Ces trois couleurs associées ne renvoient pas ici à des enseignes telles que Saint-Raphaël, Darty ou Fila, non…

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… mais aux couleurs du parti nazi, évidemment. On pourrait penser que cette alliance de couleurs n’est que coïncidence. Après tout, le logo de CNN est rouge et blanc, la photographie en haut de l’article est en noir et blanc, pas besoin de chercher midi à quatorze heures ! Oui mais voilà, les autres images contenues dans ledit article ne font que confirmer le fait que le choix de la triplette noir-rouge-blanc ne doit rien au hasard, relève au contraire d’une ferme intention. Jetons un œil sur certaines de ces images.

Des silhouettes noires sur fond rouge avec de la typographie blanche :

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Des gens vus du dessus parcourant une esplanade, traversant une rue, marchant le long d’un trottoir :

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Des gens, donc, qui marchent dans la rue. Des gens comme vous et moi, des Suédois, des Grands-Bretons, des Français, des Allemands, des Autrichiens, des Polonais ou des Hongrois dans des images rouges, noires et blanches. Certains de ces citoyens se remarquent grâce à un contour blanc, celui de leurs idées antisémites. Dans la vraie vie, rien ne les distingue. Mais des graphiques en forme de camembert, des chiffres blancs sur fond rouge qui se remplissent lentement de noir sont là, imparables :

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« Un tiers des gens que nous avons sondés disent qu’Israël utilise l’Holocauste pour justifier ses actions. La moitié des Polonais sont d’accord. » « Un quart des Hongrois estiment que les Juifs représentent plus de 20% de la population mondiale. »

Revenons maintenant à l’image placée en ouverture :

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Le noir, le rouge, le blanc, et un couple de piétons européens. Avec un petit élément en plus, quasiment subliminal, les rayures du passage protégé. Une alternance de bandes plus ou moins noires et blanches.

Récapitulons. Dans un article à propos de l’antisémitisme en Europe, une triplette noir-rouge-blanc évoquant le nazisme. Des piétons en guise de fil rouge. Et des rayures noires et blanches qui, dans ce contexte, ne peuvent que rappeler les “pyjamas rayés” des déportés des camps de la mort :

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Dire avec des mots, avec des chiffres, mais aussi avec des images, des couleurs, des formes géométriques qui, placées dans un certain contexte, prennent sens, sollicitent notre inconscient. Les métiers de graphiste, de directeur artistique, remontent à la plus haute Antiquité. On pourrait penser que dans le domaine de l’image, tout a été fait, tout été dit. L’idée du passage pour piétons illustrant cet article nous prouve le contraire.

 

Pendant que vous y êtes, vous pouvez jeter un œil sur ces Disparitions.

vendredi 23 novembre 2018

Plantu et les Faces de citron

Le 20 novembre dernier, Plantu publiait ce dessin sur son compte Twitter. On y voit dans une première case Carlos Ghosn gardé par des policiers japonais, en train de téléphoner à son avocat ; la seconde nous montre ledit avocat, retenu par des Gilets jaunes.

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« Lamentaaaable ! », disaient les petits vieux du Muppet Show. Lamentable, en effet. Mais il convient de savoir pour quelles raisons exactement. Elles sont au moins deux, voici la première :

l’un des ressorts du dessin satirique d’actualité consiste à faire  cohabiter deux événements qui n’ont aucun rapport entre eux. Le choc est censé faire rire. Le problème de Plantu, c’est qu’il utilise un peu trop souvent ce ressort et ne parvient plus à nous faire rire… depuis un certain temps déjà.

La deuxième raison est propre à ce dessin en particulier, que nous allons de ce pas décortiquer avec allégresse. Observons d’abord un détail sans importance, le téléphone de Carlos Ghosn : il est à touches, est muni d’une antenne. Pas très à la pointe du progrès, Carlos. Avec tout le pognon qu’il se fait… Enfin bref. Penchons-nous maintenant sur les méchants Nippons :

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Ils ont tous les deux exactement la même trombine : ronde, à lunettes rondes, avec les deux dents de devant qui dépassent. Ce cliché raciste existe depuis la Seconde Guerre mondiale ; il fut répandu par des dessins satiriques parus dans la presse étasunienne et par un dessin animé, Private Snafu. Créée sur une idée de Frank Capra et notamment dessinée par Chuck Jones (Bip Bip et le Coyotte, Bugs Bunny, Daffy Duck, etc.), cette série animée était exclusivement destinée aux forces armées. SNAFU est une expression militaire qui signifie Situation Normal All Fucked Up, autrement dit Tout est normal, c’est la merde.

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Ces vingt-huit courtes bobines, réalisées de 1943 à 1945, présentaient les mésaventures d’un troufion crétin parfois aux prises avec son redoutable et sanguinaire ennemi, le Jap. Comme le faisait remarquer le réalisateur Guillermo del Toro dans le documentaire Five Came Back sur Hollywood et la guerre, dans Private Snafu, « le portrait de l’Allemagne reste humain. L’ennemi, c’est Hitler, pas la race allemande en elle-même. Mais le Japon est comme une fourmilière dont les membres sont tous aussi pernicieux les uns que les autres. » Et ils ont tous, particulièrement dans l’épisode intitulé Censored, le même visage à lunettes rondes à petite moustache et grandes dents, portrait craché du général Tojo, premier ministre de l’empereur Hiro-Hito :

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Le général Tojo

On retrouve Tojo dans une foultitude de dessins satiriques de l’époque. Il est ci-dessous en compagnie de Hitler et de Mussolini alors qu’on devrait voir à leurs côtés le big boss japonais, l’empereur Hiro-Hito. Bah ! Pas grave, ils se ressemblent tous, ces Faces de citron !

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L’empereur Hiro-Hito

Le général Tojo servit de modèle au dessinateur Jack Campbell quand il créa vers 1942 le personnage de Tokyo Kid, commandé par Douglas Aircraft. Ses images parurent en affiches et dans la presse. Florilège :

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Tokyo Kid, c’est l’enfoiré d’Jap par excellence. L’ennemi intime de Snafu et de tous les braves pioupious amerlocains embarqués dans la guerre du Pacifique. Le personnage sera plus ou moins fidèlement repris par quelques autres illustrateurs :

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C’est ce Japonais générique, bourré de clichés, cette effigie éminemment raciste que reprend Plantu, plus de soixante-dix ans après les Amerlocains. Comme si Carlos Ghosn était, à l’instar des victimes de Pearl Harbor, une proie innocente tombée dans les griffes acérées de ces maudits Japs qui auraient dû être effacés de la surface du globe à coups de bombes A quand il était encore temps.

Et la seconde case, direz-vous ? Qu’est-ce qu’elle vient faire là ?

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Pourquoi Plantu a-t-il eu l’idée d’associer Carlos Ghosn arrêté par les Nippons à son avocat otage des Gilets jaunes ? À cause de la couleur. Jaune. Les Japs ont le teint jaune, vous avez remarqué ? Des vraies Faces de citron.

C’est ce que rappelle cette superbe affiche à caractère éducatif nous montrant une belle rousse amerlocaine 100% WASP aux prises avec un Jap des plus jaunâtres :

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Étonnant, non ?

 

CADEAU BONUS

Comment distinguer les Japs des Chinois ?

Le 22 décembre 1941, le magazine Life publiait un article intitulé How to Tell Japs from the Chinese (Comment distinguer les Japs des Chinois). L’affaire était d’importance : si les premiers étaient les ennemis, les seconds faisaient partie des forces alliées et il fallait bien faire attention à ne pas coller n’importe qui dans les camps de détention sis en Californie, seuls les Japs ou les personnes d’origine japonaise y avaient droit. Or donc, Life enseignait sur deux pages et avec une subtilité rarement égalée comment faire la différence entre les braves Chinetoques et les Faces de citron, que l’Amerlocain moyen avait légèrement tendance à confondre (mais il avait des excuses, tous ces bridés se ressemblent) :

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Le texte intégral de ces deux édifiantes pages est par là.

mercredi 14 novembre 2018

Un petit pan de mur jaune, puis vert

Cette publicité (pas neuve) pour Veuve Clicquot, vue dans M, le magazine du Monde de cette semaine :

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Si la marque de champ’ justifie le petit pan de mur jaune en rappelant que c’est la couleur de son étiquette, il est plus difficile d’expliquer la présence de la jeune femme écrivant, sinon en avouant qu’il s’agit là d’un pur plagiat dont les publicitaires sont coutumiers. La marque plagiée est le chocolat Menier ; l’affiche, dessinée par Firmin Bouisset, date de 1892 :

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La première réclame pour cette marque fut réalisée en 1879 par Achille Lemon (alias Uzès). Elle nous montrait un tout jeune peintre passablement dévêtu, qui écrivait sans autorisation ses slogans sur un mur :

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De nos jours, ce petit salopiot devrait s’acquitter, selon l’article 322-1 du code pénal alinéa 2, d’une amende de 3750 euros assortie d’une peine de travaux d’intérêt général.

L’illustration d’Uzès fut, vers 1890, pompée par le chocolat Poulain :

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Firmin Bouisset la reprit pour le compte du chocolat Menier en 1892, mit en scène sa propre fille vue de dos qui écrivait le slogan :

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Firmin Bouisset et sa progéniture

Il déclina ce concept sous plusieurs formes, dont voici trois exemples :

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Le fond jaune utilisé par Firmin Bouisset venait de la couleur du papier qui enveloppait le chocolat. La typographie en blanc sur fond bleu alliée au jaune avait des sources plus lointaines, la Hollande exactement, et plus précisément Vermeer qui utilisa la combinaison bleu-jaune à plusieurs reprises. Avec, notamment, La Laitière (vers 1658) et La Jeune Fille à la perle (vers 1665) :

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Remercions Chambourcy puis Nestlé, sans qui la laitière serait restée inconnue

Ces enfants devant un petit pan de mur jaune avec une typographie bleue furent bien vite copiés (on oublia l’alliance blanc-bleu qui faisait trop penser aux carreaux de Delft). Deux exemples parmi d’autres, avec les chocolats Lombart et Suchard :

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De nombreuses autres marques vendant du chocolat reprirent l’association bleu-jaune, en oubliant les gamins de dos. Voici donc les chocolats Turenne, Nescao de Nestlé (Nescao a été remplacé par Nesquik, qui continue d’utiliser le même code couleurs) et Banania, dont le visuel le plus connu date de 1915 :

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Cela n’empêcha pas la marque Menier de décliner sa fillette de dos tout au long des années :

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Affiche d’O.Gus, 1930

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Affiche de William Pera, 1948

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Affiche de 1964

Aujourd’hui, le petit pan de mur jaune sert à fourguer du champ’, entre 36 et 56 euros la bouteille ; la plaque de chocolat Menier coûte environ 1,80 euro, le mur est devenu vert.

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mardi 6 novembre 2018

Une gamine inquiète

Aujourd’hui ont lieu les élections de mi-mandat aux États-Unis (midterms) au cours desquelles les Américains vont renouveler ou réélire tous les membres de la Chambre des Représentants, un tiers des membres du Sénat, et les deux tiers des gouverneurs. Ils voteront également pour désigner qui sera chargé de certaines fonctions locales, et participeront à des référendums locaux. Ce jour est d’importance, puisqu’à son issue l’on saura si Trump pourra ou non appliquer son programme pour les deux ans à venir.

Le 2 novembre dernier, la statue intitulée Fearless Girl (la gamine sans peur), située non loin de Wall Street à New York, fut revêtue d’un gilet pare-balles sur lequel était inscrit #FearfulGirl (la gamine inquiète) :

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La police intervint une heure plus tard, ôta ledit gilet. Cette intervention était l’œuvre d’un artiste nommé Manuel Oliver, père de l’une des dix-sept victimes de la tuerie perpétrée le 14 février 2018 dans le lycée Marjory Stoneman Douglas sis à Parkland (Floride). Il entendait manifester, à l’occasion de la campagne électorale, contre la prolifération des armes qui engendre des tueries au sein des  établissements scolaires et ailleurs.

En septembre dernier, Manuel Oliver avait également créé, à l’aide d’une imprimante 3D, une série de dix statues identiques intitulées The Last Lockdown (le dernier confinement).

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Elles furent exposées dans dix circonscriptions où les politiciens sont actuellement soutenus par le lobby pro-armes.

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La semaine dernière, Manuel Oliver avait installé à Times Square une autre statue en 3D représentant son fils Joaquin (regardez cette intéressante vidéo).

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Si Manuel Oliver a réalisé toutes ces sculptures grâce à une imprimante 3D, ce n’est pas à cause de sa facilité d’emploi mais pour attirer l’attention sur le fait que l’administration Trump a tenté d’autoriser la publication de plans permettant à tout un chacun de fabriquer, à l’aide de ce genre d’imprimante, un pistolet en plastique indétectable baptisé Liberator. Pour l’heure, un tribunal de Seattle a approuvé la demande des procureurs de huit États et de Washington DC, qui souhaitaient que soit bloqué ce projet. Mais rien n’est acquis.

Actuellement, ce sont entre 265 et 357 millions d’armes qui circulent aux États-Unis, pour seulement 317 millions d’habitants (estimation du Washington Post datée de 2015). Depuis le 1er janvier de cette année, 8 481 personnes ont été tuées. Au 31 décembre, elles seront environ 10 000. Soit plus de vingt-sept morts par balle et par jour, dont vingt-deux enfants. De quoi rendre les gamines inquiètes.

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dimanche 4 novembre 2018

Trick or Trump!

La couverture du dernier New Yorker en date (5 novembre 2018) affiche une illustration de Mark Ulriksen mettant en scène Donald Trump le soir d’Halloween. Elle est intitulée Boo!

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On y voit donc Trump apparaissant au bout d’une rue, un soir d’Halloween. Il avance sur la chaussée, l’air satisfait, tenant dans ses mains des citrouilles débordantes de bonbons. Au premier plan de l’image s’enfuient trois enfants déguisés. L’un porte un masque d’Anonymous (reprise du masque de V pour Vendetta, bande dessinée d’Alan Moore s’inspirant elle-même de la vie de Guy Fawkes, voir par là) ; le deuxième porte un masque de Scream (inspiré par Le Cri d’Edvard Munch) ; le troisième est déguisé en diable. Tous trois s’enfuient, terrorisés, à la vue de Trump. Derrière eux, sur le trottoir, un chat noir. Si au moins il avait traversé la rue pour porter un mauvais sort à ce sinistre Président ! Mais non, il est seulement saisi de peur en entendant les enfants qui s’enfuient en hurlant. Car c’est vers eux que se dirige son regard. Et non pas vers le Président orange comme une citrouille qui, après tout, n’est pas si méchant.

Que dire de cette image, sinon qu’elle nous présente Trump pratiquant un jeu d’un soir faussement effrayant, un jeu d’enfants avides de sucreries. Boo! s’intitule-t-elle. Pas de quoi fouetter un chat. Cette illustration, qui aurait également pu s’intituler Trick or Trump, est en somme un gag sans importance, un aimable cartoon d’où la politique est totalement absente. On rigole et l’on s’amuse avec l’image du Président placé dans l’actualité d’Halloween, et basta. C’est un truc classique des dessinateurs de presse que de relier deux événements ou deux personnages qui n’ont rien à voir entre eux, sinon la proximité temporelle (Plantu a basé l’essentiel de sa carrière sur cette combine). Dans le cas qui nous occupe, cela revient à évacuer tout regard politique, à ne pas s’engager, à ne pas dénoncer. Que dire sinon que cette position très contestable est en elle-même un geste politique ? Un geste qui consiste à banaliser le personnage, son discours et ses actes politiques hautement toxiques, lesquels disparaissent ainsi par enchantement dans le soleil couchant d’Halloween. Boo! nous dit le titre. Et l’on rit de bon cœur en oubliant le caractère extrêmement dangereux de Trump, “bon client” des dessinateurs de presse.

On aurait pu s’attendre à ce que ce lamentable Boo! paraisse dans un organe peu engagé politiquement, voire dans un magazine au service de la droite ne dédaignant pas une légère touche d’humour. Sauf que non : il paraît à la une du New Yorker, fer de lance de la gauche intellectuelle américaine. Et l’on se demande alors comment Françoise Mouly, directrice artistique, a pu accepter de publier en guise de couverture une image aussi pernicieuse, en contradiction totale avec le contenu du magazine dont elle est la responsable visuelle.

vendredi 2 novembre 2018

Red Dead Redemption II, sauce tomate et vodka

Le jeu Red Dead Redemption II vient de paraître, avec force publicité. Aussi, jetons un œil sur sa couverture et sur une paire de bidules promotionnels associés. Le personnage figurant sur la couverture est peut-être directement issu d’un western-spaghetti, c’est bien possible (le  rédacteur de ce billet parfumé à la poudre n’a pas eu, à sa grande honte, le courage de revisionner une dizaine de bobines avant d’écrire ces quelques lignes).

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Cela dit, la position dudit personnage rappelle celle de L’Inspecteur Harry de Don Siegel, incarné par Clint Eastwood. Caméra subjective - le spectateur à la place de la future victime - canon du revolver menaçant en très gros plan :

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La bobine du cowboy, elle, pourrait bien avoir été inspirée par celle de Gian Maria Volontè dans Pour une poignée de dollars de Sergio Leone. On se souviendra du duel final qui l’opposera à Lee van Cleef, avec encore une fois Eastwood, cette fois-ci en simple témoin. On remarquera la cartouchière en bandoulière sur les deux images :

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Sous ce potentiel flingueur apparaissent les silhouettes de cavaliers. Ils sont au nombre de sept, comme Les Sept Mercenaires de John Sturges :

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Les références s’empilent. Et ce n’est pas fini. Une image promotionnelle de Red Dead Redemption II est le décalque pur et simple de l’affiche de Mon nom est Personne de Sergio Leone encore, avec Terence Hill :

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La sortie de Red Dead Redemption II est accompagnée par la parution de multiples produits dérivés sans aucun intérêt, sauf un. Il s’agit d’un somptueux tapis en laine, que voici :

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On y retrouve les silhouettes des cavaliers figurant sur l’image en couverture du jeu. Des cavaliers sur fond rouge, chevauchant des bandes horizontales noires, jaunes et blanches. Évocation d’une autre image célèbre n’ayant aucun rapport avec le western puisqu’il s’agit de… La Charge de la cavalerie rouge peinte par Kasimir Malevich entre 1928 et 1932 :

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Dans le tableau de Malevich, les Rouges chevauchant une terre abstraite constituée de bandes de couleur chassent les Blancs vers l’ouest lointain. Revenons maintenant au personnage figurant sur la couverture de Red Dead Redemption II. Il pointe son flinguot vers nous, s’apprête à nous dézinguer :

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C’est exactement ce qui se passe dans le plan final du Vol du grand rapide (The Great Train Robbery), qui n’est rien d’autre que le tout premier western. Il fut réalisé en 1903 par Edwin Stanton Porter et Wallace McCutcheon. L’ultime plan de cette bobine muette nous montre en effet un hors-la-loi qui vide impassiblement son six-coups sur nous et qui continue ensuite d’appuyer sur la détente de sa pétoire alors que le barillet est vide. L’effet fut, dit-on, aussi saisissant que l’Arrivée d’un train en gare (La Ciotat) des frères Lumière et de 1896 :

Blam ! Blam ! Blam ! Blam ! Blam ! Blam ! Encore un peu de vodka avec vos spaghetti ?

mardi 16 octobre 2018

On the road again

La semaine dernière est sortie sur nos écrans une bobine de Mélanie Laurent intitulée Galveston. C’est une histoire de fuite en voiture, autrement dit un road movie. L’un des grands genres du cinéma amerlocain. L’affiche reproduit le cliché habituel, celui d’une voiture le plus souvent à l’arrêt avec un ou deux personnages appuyés contre elle :

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Le tout premier road movie est peut-être Les Raisins de la colère (The Grapes of Wrath) de John Ford (1940), d’après le livre de John Steinbeck :

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Viennent ensuite Bonnie & Clyde d’Arthur Penn (1967) et Easy Rider de Dennis Hopper (1969) :

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Ces deux films représentent les deux principales tendances du road movie : la fuite éperdue conduisant inéluctablement à mort, et la balade sans but (qui peut aussi conduire à la mort, eh oui c’est bête, hein). Au rayon fuite-éperdue, on citera La Balade sauvage (Badlands) de Terrence Malick (1973), Thelma et Louise de Ridley Scott (1991) et La Poursuite infernale (Highwaymen) de Robert Harmon (1984) :

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On notera que le titre français de cette obscure bobine reprend le titre français d’un fameux western, My Darling Clementine de John Ford (1946). Comme par hasard.

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Au rayon balade-sans-but on citera, entre autres, Stranger than Paradise de Jim Jarmusch (1984) et Sur la route de Walter Salles (2012), d’après le texte de Jack Kerouac :

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Les Raisins de la colère, premier road movie d’après nos services, se rattachent plutôt à une autre tradition, celle du film de western avec convoi de joyeux migrants en route pour un horizon meilleur à l’ouest toute, où il y a sûrement du nouveau. Avec, dans le décor, d’impitoyables Indiens prêts à tout pour violer la femme blanche et siffler tout le whisky et même l’alcool à 90° du vieux toubib alcoolo. C’est, par exemple, Le Convoi des braves (Wagon Master) de John Ford (1950) :

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Ou bien c’est une diligence attaquée par d’autres Indiens, non moins impitoyables. Et l’on se retrouve alors dans une fuite éperdue, celle de La Chevauchée fantastique (Stagecoach) de John Ford (1939) :

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On pourrait encore citer des tas d’autres films amerlocains. Ceux qui mettent en scène un adulte, un enfant et une voiture : Honkytonk Man (1982) et Un monde parfait (1993) de Clint Eastwoood ; ou bien ceux qui montrent sur leurs affiches des personnages et une voiture mais qui ne sont pas forcément des road movies : Little Miss Sunshine, The Dukes of Hazard, The Blues Brothers, Footloose, Kilomètre zéro, Go Fast, Smokey and the Bandit, etc. Mais il faut que je vous laisse, il y a mon bus qui arrive. Atchao.

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samedi 13 octobre 2018

On ne va pas chinoiser pour si peu !

Le 9 octobre dernier, Le Monde publiait une tribune rédigée par un collectif de scientifiques intitulée Climat : « Freiner la croissance de la population est une nécessité absolue ». Le quotidien annonça la parution de cette tribune sur Twitter, avec la photo ci-dessous nous montrant une tripotée de gamins asiatiques :

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Après recherche, il apparaît que ces enfants sont des tibétains, photographiés au Tibetan Children Village de Choglamsar en Inde.

Plus tard le même jour, le site d’Europe 1 reprenait cette tribune dans une version abrégée intitulée Climat : des scientifiques appellent à freiner l’essor démographique. Avec pour illustration la photo ci-dessous nous montrant des bébés asiatiques déguisés en empereurs chinois pour on ne sait quelle raison :

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Cette photo, prise au Paolo Hospital de Bangkok, est souvent utilisée par Europe 1 pour illustrer des articles traitant de la natalité. À propos d’un Japonais qui obtient le droit de garde de 13 enfants nés de mères porteuses en Thaïlande, ou de la France championne d’Europe des naissances hors mariage (où la coutume consiste à déguiser les nouveaux-nés en petits Puyi).

Mais revenons à notre sujet. Le lendemain, 10 octobre, UP’magazine publiait un article sur le même thème. Avec, là encore, des bébés asiatiques, très probablement chinois (on trouve cette photo sur des sites de l’Empire du Milieu) :

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Le surlendemain, 11 octobre, Breizh-Info reprenait à son tour la tribune du Monde avec en ouverture une photo de foule évidemment asiatique :

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Cette image, dénichée sur Wikipedia, a été prise dans le métro de Taipei (Taiwan) en 2005, la veille au soir du Nouvel An.

Or donc, des enfants tibétains, thaïlandais ou chinois et des adultes taïwanais pour illustrer une tribune traitant du surpeuplement en Asie. Quoi de plus normal ? Sauf qu’il n’en est rien. La brochette de scientifiques signataires de ce texte évoquent en vérité les dernières prévisions démographiques de l’ONU, plutôt alarmistes : « Tous les continents sont concernés, mais l’Afrique concentrera un peu plus de 50 % de cette croissance d’ici à 2050 et plus de 85 % d’ici à 2100 ». Le texte s’attarde ensuite sur la conférence de Ouagadougou (Burkina Faso) de juillet 2017, au cours de laquelle dix-sept pays africains « se sont engagés à œuvrer pour faire baisser leurs indices de fécondité respectifs à trois enfants par femme au plus d’ici à 2030 ». L’Afrique est au cœur de cette tribune. L’Afrique, pas l’Asie.

Alors pourquoi se servir de photos d’Asiatiques pour illustrer un texte essentiellement consacré à la démographie en Afrique dans lequel les mots Asie, asiatique, Chine ou Chinois sont totalement absents ? Parce qu’afficher des multitudes d’enfants ou d’adultes noirs serrés comme des sardines aurait pu être jugé un tantinet raciste sur les bords. Mais choisir des photos d’Asiatiques - sous-entendu des Chinois car ces gens se ressemblent tous - pour illustrer le sujet passe comme une lettre à la poste au prétexte que la Chine est le pays le plus peuplé du monde. Et tant pis si cette tribune ne les concerne en rien. On ne va pas chinoiser pour si peu !

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jeudi 11 octobre 2018

Sexe, race & colonies, ou Vive la saint Faux-derche !

La presse a beaucoup parlé de ce gros bouquin intitulé Sexe, race & colonies, dirigé par un historien nommé Pascal Blanchard. 544 pages, 97 auteurs, 1 200 images de corps « colonisés, dominés, sexualisés, érotisés » (dixit Libération du 21 septembre) pour la modique somme de 65 euros. On a dit que son contenu relevait du voyeurisme, que les textes n’analysaient en aucune manière les images et que ce serait sûrement, pour certains, un livre à lire « d’une main ». Je n’ai pas vu l’objet en question, en ai à peine entrevu une double page, mais voici sa une de couverture :

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La composition du titre est intéressante. Tout d’abord, en très gros, le mot SEXE. Puis, au-dessous, en trois fois plus petit, RACE & COLONIES. Enfin, bien plus bas et sur deux lignes, LA DOMINATION DES CORPS DU XVe SIÈCLE À NOS JOURS. Chacune de ces deux dernières lignes étant onze fois plus petite que la première, que le mot SEXE. On voit par là l’importance dudit mot par rapport au sous-titre en forme d’alibi historico-universitaire. Mais ce n’est pas tout. Le titre, Sexe, race & colonies (on pense à Sex, Drugs & Rock n Roll), semble être écrit en lettres de néon blanches apposées sur un mur noir. SEXE blanc, mur noir. Il y a là matière à faire un cours de sémiologie pour débutants : le mot, l’image du mot, sa couleur, etc. L’ensemble évoque une photographie qui aurait pu être prise de nuit au-dessus de la porte d’entrée d’un sex shop ou d’un peep show. Le sous-titre n’a évidemment pas droit à ce traitement. Il ne fait pas partie de la pseudo-photographie, est apposé par-dessus celle-ci en un jaune (pisseux ?) bien moins visible que le néon blanc du titre.

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La presse a débattu de ce livre. Sur le caractère et le nombre des images. Sur les textes qui évitent le plus souvent d’en parler et qu’aucun soi-disant lecteur ne lira, trop absorbé par la contemplation de photographies de femmes noires parfois alanguies sur double page de papier glacé. Peut-être suffisait-il d’observer pendant quelques secondes sa couverture pour se faire une idée de son contenu racoleur, voire putassier, et passer son chemin, parler d’autre chose.

PETIT SUPPLÉMENT

Les auteurs de Sexe, race & colonies reviennent, dans Les Inrocks, sur la polémique qui a surgi à l’occasion de la parution de leur livre. Ils justifient notamment le choix de cette couverture en invoquant une référence à une œuvre de Valérie Oka exposée à Bruxelles en 2015, intitulée Tu crois vraiment que parce que je suis noire je baise mieux ? Il s’agit d’une phrase manuscrite recréée avec des lettres au néon :

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En vérité, l’œuvre de Valérie Oka - à laquelle appartiennent la table et les chaises - ne s’appelle pas ainsi ; son véritable titre est In her presence. Mais oublions ce détail. Quel est le lien avec la couverture de leur bouquin qui s’apparente à une enseigne sex shop, si ce n’est l’emploi des lampes au néon ? À ce compte-là, ils auraient pu tout aussi bien évoquer le Rien de Jean-Michel Alberola (1994-2009)…

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… ou une réclame pour Monoprix !

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Allez, passons à autre chose. Aujourd’hui, c’est la saint Faux-derche. Bonne fête à tous les Faux-derches.

dimanche 7 octobre 2018

Le marteau de Staline

La propagande communiste remonte à la plus haute Antiquité, ou presque. Ces jours-ci, sur un abri-bus parisien, le PRCF (Pôle de renaissance communiste en France) a procédé à quelques collages.

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Examinons ces deux affiches rouges et blanches. La première, qui nous montre la silhouette d’une foule de manifestants, comporte un texte parlant de « conquis sociaux » (au lieu des habituels « acquis sociaux »), et un « Tous ensemble »  évoquant le slogan maintes fois entendu dans les manifestations.

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Son illustration semble être une citation de l’une des plus célèbres affiches de 1968 :

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Rien de plus à dire de cette affiche sinon qu’elle n’est pas très originale, pas très bien composée non plus. Passons à la seconde, un peu plus intéressante. Son texte nous dit : « Front antifasciste, populaire, patriotique, écologique. F.R.A.P.P.E ». On notera la légère arnaque, car en vérité les initiales de ces mots forment l’acronyme F.A.P.P.E. Bon, passons. Que représente le dessin ? Il nous montre des bonshommes distribuant de vigoureux coups de marteau sur… on ne sait pas quoi.

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Sur qui frappent ces personnages simplifiés ? Sur des capitalistes ou des fascistes invisibles ? Nan ! Ils tapent sur des ouvriers fainéants. « Ouah l’autre, eh ! Qu’est-ce qu’y va pas inventer dans sa tête ! D’où qu’il a vu des ouvriers faignasses ? » Sur l’affiche originale 100% soviétique, 100% pompée par le PRCF :

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Il est écrit dessus : « Nous frappons / les ouvriers fainéants ! » Et nous voyons, outre les vaillants marteleurs, une machine, une pendule, un type qui se prend un violent coup de marteau sur la tête, au autre qui roupille, un autre encore qui boit une chope de bière, etc. Cette affiche de style constructiviste, dont l’auteur demeure inconnu, a été créée en 1931 par les éditions Izogiz sises à Moscou et Léningrad. En pleine ère stalinienne. Le premier plan quinquennal (1929-1933) affirmait alors une obsession productiviste délirante qui mit à bas les droits des travailleurs. La condition ouvrière se dégrada fortement, le niveau de vie des ouvriers chuta de 40%. Quant aux paysans, dont les terres furent collectivisées, ils furent le plus souvent contraints de quitter leurs foyers pour rejoindre les villes où ils crevèrent de faim.

Enfin bref, les graphistes copieurs et paresseux du PRCF - qui mériteraient de se faire fracasser la bobine à coups de marteau en mousse polyuréthane - auraient pu décalquer une affiche qui ne relève pas de l’époque stalinienne. Mais peut-être est-ce là leur période préférée…

mardi 2 octobre 2018

Macron, la peste et les écrouelles

Rhââââ ! Qu’elle est belle, cette photo de Macron à Saint-Martin ! Aussi belle et bonne qu’une religieuse au café, un baba au rhum ou un strudel aux pommes hongrois ! Sur Facebook, une bande d’écervelés adeptes de la poussiéreuse lutte des classes - alors que nous en sommes à la start-up nation - l’a comparée à Bonaparte visitant les pestiférés de Jaffa, 11 mars 1799, une peinturlure d’Antoine-Jean Gros qui date de 1804 :

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Le rapprochement est on ne peut plus pertinent, tant dans le fond que dans la forme. Bonaparte, qui a entraîné son armée dans la désastreuse campagne d’Égypte, vient rendre visite à ses malheureux grognards atteints de la peste. Il touche le torse nu de l’un d’entre eux, comme si son geste avait le pouvoir miraculeux de guérir (un mois plus tard, il suggérera qu’on euthanasie tous ces pestiférés à coup d’opium…). Antoine-Jean Gros, propagandiste attitré, fixera l’instant magique par deux fois : l’original est au Louvre, une copie bâclée est accrochée aux cimaises du château de Chantilly.

De façon similaire, Macron rend visite aux victimes de l’ouragan Irma qui a ravagé l’île de Saint-Martin dans la nuit du 5 ou 6 septembre 2017. Et il touche le torse nu de l’un de ses habitants, comme si son geste avait le pouvoir miraculeux de dérouler sous les pieds de l’homme un passage piéton le menant vers un boulot stable et rémunérateur. Alors que l’île, aujourd’hui détruite, affichait en 2014 un taux de chômage de 28,5% pour les hommes et 38,8% pour les femmes. Mais l’important n’est pas là. L’important, c’est la présence des journalistes qui filment et photographient Macron dans sa chemise blanche, touchant le corps noir et luisant d’un jeune et beau délinquant dont le destin va basculer grâce à son geste salvateur, quasi-christique.

Car il y a de la religion, là-dedans. De la religion et de la propagande, tous deux mêlés. Comme souvent, comme presque toujours. Il y a d’abord une flopée de miracles accomplis par Jésus : le Christ guérissant un lépreux, le Christ guérissant dix lépreux, le Christ guérissant un aveugle, le Christ guérissant deux aveugles, la guérison d’un sourd, de plusieurs paralytiques, etc. Avec, encore et encore, ce geste de la main, cette main touchant l’autre, imposition et compassion divines garanties 100%, satisfait ou remboursé. Extrait de l’Évangile selon Luc : « Un lépreux vint à lui ; et, se jetant à genoux, il lui dit d’un ton suppliant : Si tu le veux, tu peux me rendre pur. Jésus, ému de compassion, étendit la main, le toucha, et dit : Je le veux, sois pur. Aussitôt la lèpre le quitta, et il fut purifié. » Et hoplà. Trois images illustrant ces hauts-faits :

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Guérison du lépreux et résurrection du fils de la veuve par Jésus-Christ
extrait du Vincentius Bellovacinsis, Sepeculum historiale, 1463

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Le Christ guérissant l’aveugle par Gioacchino Assereto, vers 1640

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Le Christ guérissant l’aveugle par Carl Heinrich Bloch, 1871

Ce pouvoir de thaumaturge passera ensuite aux rois de France et d’Angleterre qui soigneront ainsi, dans leur grande magnanimité, les écrouelles. Autrement dit, la tuberculose ganglionnaire.

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Saint Louis guérissant les écrouelles,
enluminure extraite des Grandes Chroniques de France, vers 1340

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Guérison des écrouelles par le roi Henri II au prieuré de Corbeny,
extrait du Livre d’Heures du roi Henri II par Jean Fouquet, 1429

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Guérison des écrouelles par Henri IV,
gravure au burin de Pierre Firens, 1609

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Louis XIV touchant les écrouelles
par Jean-Baptiste Jouvenet, 1690

Quand Bonaparte rend visite aux pestiférés de Jaffa et touche l’un d’eux, Antoine-Jean Gros fait évidemment allusion aux rois guérissant les écrouelles. Voire, au Christ. Car du corps de Bonaparte émane une lumière quasi-divine qui n’éclaire pas toute la scène (sinon, on ne saurait pas que c’est lui l’ampoule) :

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Un peu comme dans la gravure à l’eau-forte de Rembrandt intitulée La Pièce aux cent florins (vers 1649) qui nous montre également, entre autres choses, une guérison miraculeuse. La lumière, là aussi, n’atteint qu’une partie de l’espace :

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Les rois de France, Bonaparte, le Christ : c’est à tout cela que renvoie la photo de Macron à Saint-Martin. C’est dans cette lignée qu’il aimerait probablement s’inscrire. Allez, encore un effort, gars…

Pour tout savoir sur la guérison des écrouelles, voir par là.

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lundi 1 octobre 2018

Trompe-l’œil nord-coréen

Il était question, dans le billet précédent, de peinturlure kitsch nord-coréenne. Avec une conclusion en forme de cliffhanger : « Toutes ces peintures nord-coréennes sont produites par un immense atelier officiel, qui fabrique également des statues. On pourrait croire que cela n’a guère d’importance, ce ne sont que des images, de la grossière propagande. Sauf que ce n’est pas si simple. Derrière l’arbre se cache une forêt aux ramifications politiques insoupçonnées, dont on parlera dans le prochain billet. »

Or donc, nous y sommes. L’immense atelier en question s’appelle Mansuade. Situé à Pyongyang, il occupe 120 000 mètres carrés et emploie environ quatre mille personnes, dont un millier d’artistes barbouillant différents types de peinturlures. Avec parfois des couleurs à l’huile sur toile à la façon occidentale, mais le plus souvent à l’encre et à l’aquarelle sur papier de type chinois (on appelle ça chosonhwa ; les amateurs de technique seront ravis d’apprendre que l’aquarelle sino-coréenne est une espèce de compromis entre l’aquarelle et la gouache dont la marque chinoise la plus connue, Marie’s, est disponible en France).

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Plusieurs sujets sont traités par les artistes de l’atelier Mansuade. Jetons un œil sur les principaux. Le premier, le plus important, concerne le bienveillant Leader affectueux Kim Jong-il, son fils Kim Il-sung et son petit-fils Kim Jong-un, représentés à l’envi :

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Fresque dans l’hôtel Chongchon, près du mont Myohyang
Source

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Kim Jong-un passant en revue des toiles où l’on voit Kim Il-sung diffusant
au tréfonds des cœurs d’une poignée de sous-fifres engalonnés pétrifiés
la glorieuse et resplendissante histoire révolutionnaire

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Le deuxième sujet concerne les glorieux combattants révolutionnaires anti-japonais grâce auxquels s’épanouit pleinement la vie indépendante et créatrice des masses populaires, devenues protagonistes de l’Histoire :

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Compagnons d’armes ayant fait le serment de combattre jusqu’au dernier souffle
de leur vie pour que soit accomplie l’œuvre sacrée de restauration de la patrie engagée
par le grand Leader afin d’établir sur cette terre le paradis du peuple

Le troisième sujet est celui des courageux travailleurs luttant vigoureusement pour la prospérité de la patrie socialiste riche et puissante établie par le camarade Kim Il-sung, grand Leader :

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Les artistes de l’atelier Mansuade travaillent sur la peinture ci-dessus,
réalisent des prodiges en portant haut le fanion des Trois révolutions,
idéologique, technique et culturelle

Source

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La lutte exaltante des combattants de l’acier qui accélèrent l’édification socialiste
de grande envergure tout en déchaînant le vent violent du « combat de vitesse »

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Artiste de l’atelier Mansuade réalisant une ode picturale aux joyeux travailleurs du BTP

Le quatrième sujet est celui de la vie quotidienne du peuple méditant avec une vive émotion sur les brillantes traditions révolutionnaires établies par le grand Leader auxquelles est redevable leur bonheur d’aujourd’hui :

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Le cinquième grand sujet est celui, inévitable, des paysages de montagne et d’eau. Ils sont le plus souvent réalisés sur papier :

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Parfois sur des murs :

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Hôtel près du mont Kumgang
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Toutes ces œuvres ou presque, originales ou copies, sont en vente à l’atelier Mansuade de Pyongyang :

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On en trouve de similaires à Dandong, dans la province du Liaoning, au nord-est de la Chine. La ville, située sur le fleuve Yalu qui fait frontière avec la Corée du Nord, abrite des galeries ainsi qu’un centre culturel nord-coréen exposant d’impérissables œuvres :

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C’est à Dandong que des hommes d’affaires et des commerçants viennent acheter des tonnes de paysages de montagne et d’eau, des portraits de tigres, des sous-bois enneigés ou des cerisiers en fleur qui seront offerts à des partenaires commerciaux à moins qu’ils n’illuminent  des chambres d’hôtels et des salles de restaurants. Ces joyeux acheteurs peuvent aussi se rendre à l’annexe de l’atelier Mansuade qui se trouve à Pékin, dans le quartier des galeries (le 798 art district) :

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L’atelier Mansuade de Pyongyang confectionne également de gigantesques sculptures à la gloire de son passé glorieux et de ses dirigeants non moins glorieux :

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Regardez bien ces deux photos des statues de Kim Il-sung et de Kim Jong-un qui se dressent fièrement à Pyongyang :

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Voyez-vous une différence ?

La première a été prise en 2012, la seconde en 2014. Entre-temps, Kim Jong-un a troqué son manteau contre un élégant anorak !

L’atelier Mansuade exporte également ses sculptures vers l’Afrique. En Namibie, au Zimbabwe, au Botswana, au Mozambique, en Éthiopie, etc. Une quinzaine de pays africains se sont ainsi offert des représentations en trois dimensions de leurs fiers combattants et de leurs vaillants chefs d’État.

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En Namibie

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Au Zimbabwe

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Au Botswana
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Sauf qu’en vérité il convient de parler au passé, car l’atelier Mansuade n’exporte plus aujourd’hui aucune sculpture. À cause de trois fois rien, une broutille : le Conseil de sécurité des Nations unies s’est aperçu, en 2016, que les exportations artistico-métalliques de l’atelier Mansuade n’étaient qu’un paravent, un trompe-l’œil permettant à la Corée du Nord de vendre des usines d’armement et des bases militaires à certains pays africains. Les Nations unies décrétèrent donc un embargo sur cette activité, exit l’exportation de sculptures, terminées les valises de dollars en route pour Pyongyang.

Mais ce n’était qu’un premier épisode. En 2017, après de menus essais nucléaires tentés par la Corée du Nord, le Conseil de sécurité décida d’interdire toute exportation de la part de l’atelier Mansuade : œuvres d’art, monuments, etc., ainsi que tout partenariat avec des entreprises étrangères. Pas de panique ! Cela n’empêche pas l’annexe pékinoise de l’atelier de continuer à vendre des peintures, sans rencontrer de problème. Une entreprise italienne, qui avait passé un contrat d’exclusivité avec ledit atelier, continue elle aussi de vendre par internet des peinturlures nord-coréennes en affirmant que celles-ci ont été achetées avant les sanctions des Nations unies. Bah ! de toute façon, ces mesures ne concernent directement que l’atelier Mansuade de Pyongyang, qui peut trouver d’autres solutions pour diffuser sa marchandise : des galeries nord-coréennes peuvent vendre les peinturlures de l’atelier en prétendant qu’elles proviennent d’artistes indépendants.

Alors, que préférez-vous ? Un tigre sous la neige ? Un paysage de montagne en automne avec cascade intégrée ? Un souriant portrait d’ouvrière du bâtiment dans le soleil couchant ?

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PS : les envolées lyriques qui parsèment ce billet proviennent du livret d’un opéra nord-coréen intitulé en français Les Chants du Paradis (1978).

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mercredi 26 septembre 2018

La peinture sino-coréenne, du chic spirituel au kitsch politique

Le président de la Corée du Sud Moon Jae-in et Kim Jong-un, chef de la Corée du Nord, se sont rencontrés mercredi 19 septembre à Pyongyang. La preuve en images avec ces deux superbes photographies réalisées par le service de presse officiel de la Corée du Nord :

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Dans les deux cas, nos deux péquins se tiennent devant d’immenses peinturlures kitsch représentant des paysages de montagne et d’eau. Lors d’une précédente rencontre en mai dernier, un paysage de montagne et d’eau figurait également en arrière-plan de la photo :

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Voici maintenant une photo officielle, prise lors du 18e congrès du PC à Pékin en 2012. Avec là encore un paysage de montagne et d’eau en arrière-plan :

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Ce n’est pas un hasard, pas une coïncidence, mais un symbole de la plus haute importance. Les paysages de montagne et d’eau, qu’on appelle shanshui en chinois (shan-montagne et shui-eau), sont à la peinture chinoise ce que le portrait est à la peinture occidentale classique : le sujet par excellence, le must du must. Nés chez les lettrés qui pratiquèrent d’abord cet art en amateur, le shanshui et le sansuhwa (en coréen) constituent le sommet de la peinture, ont plus de valeur que n’importe quel François Ier au torse bombé, ou Joconde au sourire crispé.

Afficher un paysage de montagne et d’eau dans un endroit où l’on reçoit un invité est donc un signe de respect et de considération. Oui mais pourquoi choisir des peinturlures aussi moches, aussi kitsch ? Avant de répondre à la question, survolons un très bref historique de la peinture de paysage chinoise et coréenne avec plein de trous dedans (ceux qui veulent en savoir plus n’auront qu’à me demander des références bibliographiques ou internettes).

Avant le Ve siècle, le paysage n’apparaissait qu’en tant que décor d’une scène, qu’elle soit religieuse ou profane. Au Ve siècle, la peinture de paysage devient autonome. Le peintre Wang Wei écrit à cette époque une Introduction à la peinture dans laquelle il explique (attention c’est important) que la peinture de paysage est avant tout une recherche spirituelle et que par conséquent, la course à la ressemblance est sans objet. Si un sommet ou une cascade n’ont pas “d’efficacité spirituelle”, alors il appartient au peintre de les transformer pour qu’ils en acquièrent. On voit par là que la peinture n’est pas une image, une reproduction esthétique de la réalité. Elle est le réel, elle est même un moyen d’acquérir l’immortalité tant désirée par les taoïstes.

Mais elle est un réel très codifié. Car une peinture de paysage chinoise traditionnelle se doit de comporter quatre éléments : une montagne, de l’eau (rivière, cascade, lac), des nuages ou de la brume, et enfin un élément humain (personnage ou construction telle que pont, belvédère). Il arrive parfois qu’un élément manque dans une peinture ; la brume est absente, l’élément humain fait défaut. Mais la norme est celle décrite ci-dessus. Voici, pour exemples, une peinture de Fan Kuan (Xe-XIe siècles) intitulée Voyageurs au milieu des montagnes et des ruisseaux et une de Wang Quan (XIIe-XIIIe siècles), non titrée, qui réunissent tous les éléments :

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En Corée, il faudra attendre le XVe siècle pour que le paysage peint devienne autonome. Voici une peinture d’An Gyeon réalisée en 1447, Voyage au pays des pêchers en fleur. Illustration d’un célèbre conte chinois écrit au IVe-Ve siècle, ce paysage mesurant un mètre de long est le plus ancien sansuhwa conservé. Il est considéré comme le chef-d’œuvre de la peinture coréenne. Chef-d’œuvre envolé parce que chouravé au XVIe siècle par les Japonais, qui ne sont pas vraiment décidés à le rendre. Comme le précédent, ce paysage est une pure invention :

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Reproduction numérique visible à Séoul

L’ennui, avec une peinture codifiée, c’est qu’elle a comme une légère tendance à imposer au fil du temps de plus en plus de diktats. Et donc, à se scléroser. En Chine et au XVIIe siècle, Shitao viendra semer la zizanie en écrivant dans ses Propos sur la peinture du moine Citrouille-amère que suivre à la lettre les manuels recommandant de peindre les rochers comme X, les arbres comme Y ou les cascades comme Z est une démarche un tantinet casse-bonbons. Lui, il n’en fera qu’à sa tête et le résultat ne sera pas mal du tout…

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La Terrasse de l’empereur par Shitao

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En Corée, c’est Jeong Seon (XVIIe-XVIIIe siècles) qui se dira que peindre des rochers et des monts imaginaires est un peu crétin. Surtout quand il suffit de pousser la porte pour se retrouver au milieu d’un magnifique paysage. Il sera le premier à aller peindre “sur le motif”.

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La pagode de Gongamcheung

Shim Sa-jeong, qui fut son élève, en fera autant avec son Album de peintures de huit belles scènes de Séoul. Voici l’une d’elles (et l’on voit par là que Séoul a bien changé) :

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Comment est-on passé d’une peinture raffinée, monochrome ou peu colorée, à ces horribles barbouillages multicolores qui décorent les lieux officiels de Chine et de Corée, et aussi les restaurants et les hôtels ?

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Peinturlure nord-coréenne

La faute en revient, au moins en partie, au bouddhisme indien qui se propage à partir du IIe siècle en Chine, et à partir du IVe siècle en Corée. Avec lui, c’est toute une iconographie bigarrée qui va, au cours des siècles, s’installer dans les deux pays.

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Extrait d’un manuscrit indien peint sur feuille de palmier, XIIe siècle

On retrouve cette profusion de couleurs dans les images populaires chinoises telles que ces gravures sur bois imprimées à l’occasion du Nouvel An (la Fête du Printemps)…

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… dans l’opéra

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Source

… ou encore dans l’architecture :

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Cité interdite, Pékin, photo Alain Korkos

Les affiches de propagande éditées par le PC chinois reprennent ces couleurs vives :

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Affiche pour le ballet Le Détachement féminin rouge, 1971

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Affiche de Nouvel An (Fête du Printemps) de 1970
avec le caractère shuangxi, qui signifie double bonheur
Source

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La Chine est incroyable, 1996
Source

La Corée, qui fut à plusieurs reprises sous la domination de la Chine, a adopté de nombreux traits de sa culture. Les images de propagande, fortement colorées, en font partie. Admirons quelques perles, avec tout d’abord deux belles images vantant l’héroïsme impavide de ses fougueux dirigeants :

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Kim Il Sung, sa femme Kim Jong Suk et leur fils Kim Jong Il chevauchant
près du camp secret de l’Armée de Libération, sur le mont Paektu

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Kim Jong Il, tel le Roi-Soleil

Quelques photos issues d’un opéra révolutionnaire de 1976, Chant du mont Kumgang :

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Une photo officielle un tantinet saturée de ce mont Kumgang, délivrée par l’office de tourisme (d’autres images par là) :

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Une carte postale et un timbre peints représentant le mont Chilbo en automne :

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Et enfin une autre carte postale peinte représentant la colline Chon Ju sur le mont Kumgang :

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Toutes ces peintures nord-coréennes sont produites par un immense atelier officiel, qui fabrique également des statues. On pourrait croire que cela n’a guère d’importance, ce ne sont que des images, de la grossière propagande. Sauf que ce n’est pas si simple. Derrière l’arbre se cache une forêt aux ramifications politiques insoupçonnées, dont on parlera dans le prochain billet.

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Source

 

 

jeudi 20 septembre 2018

Le hold-up de La France LibreTV

Dans sa chronique du 19 septembre parue chez Arrêt sur images et intitulée Zemmour, tête de gondole du producteur d’Ardisson, Daniel Schneidermann écrit : 

« Pour son émission “Les Terriens du dimanche”, Ardisson a un co-producteur, nommé Stéphane Simon. Ce producteur, outre qu’il est actionnaire de Télé Paris, société qui produit Les Terriens du dimanche, est un aussi actionnaire principal d’un nouveau site d’extrême-droite, La France LibreTV, co-fondé par le polémiste André Bercoff et l’avocat Gilles-William Goldnadel (par ailleurs chroniqueur dans cette même émission d’Ardisson, le monde est petit). Or, que découvre-t-on en se connectant sur La France libre ? Que les 100 premiers abonnés (au prix préférentiel de 40 euros au lieu de 50) recevront un cadeau. Quel cadeau ? Tiens, le dernier Zemmour, justement. Et dédicacé. »

Daniel Schneidermann poste ensuite une capture d’écran contenant - notamment - l’image d’un micro flanqué d’un titre et d’un sous-titre : La France Libre - média des résistances.

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Si le discours est évident pour tout le monde (« On étouffe notre parole, soyons la France libre, résistons »), il l’est de deux manières différentes. 

Le premier niveau de compréhension est réservé aux plus jeunes des partisans de l’extrême-droite qui ne voient là qu’un bon titre, qu’une belle image un chouïa hypster avec Zemmour en cadeau de bienvenue, j’aime trop ! Vite ! Vite ! Je m’abonne !

Le second niveau de compréhension s’adresse aux plus vieux ainsi qu’à ceux qui ne roupillaient pas complètement pendant le cours d’Histoire de 3e. Car le micro rétro rappelle celui du général De Gaulle lors de l’Appel du 18 juin 1940 :

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Et le titre, La France Libre, est un détournement du nom du mouvement de résistance créé par De Gaulle au lendemain de son appel londonien, et de celui du gouvernement français en exil.

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La France Libre, vol. II, n° 8, parue à Londres le 20 juin 1941

Le sous-titre, enfin, média des résistances, ne fait qu’enfoncer le clou avec un pluriel donnant à penser que cette web-télé sera pluraliste.

Détourner les mots de leur sens, reprendre des images légendaires symbolisant le progrès pour les revêtir d’oripeaux réactionnaires n’est certes pas une stratégie nouvelle. Mais ce n’est pas une raison pour passer dessus sans s’attarder, sans pointer du doigt cette rhétorique rance qui reprend encore une fois à son compte le vocabulaire et les images de cet humanisme qu’elle déteste tant.

 

À lire : Les mots détournés, outils de propagande, article paru en avril 2008 dans La Libre Belgique.

mercredi 19 septembre 2018

Poutine rend visite à Trump (ou presque)

Un artiste amerlocain nommé Brian Whiteley aurait, dit-il, installé pendant tout le mois d’août un tableau représentant Poutine dans la suite n°435 du Trump International Hotel sur Pennsylvania Avenue de Washington DC. À deux pas de la Maison Blanche. Et personne ne s’en serait aperçu. « De nombreux clients ont séjourné ici depuis que j’ai accroché le tableau, et personne n’a [rien] remarqué », a déclaré l’artiste.  « Tout ça me porte à croire que les clients sont complètement ralliés à la cause du Président, quelle que soit la politique/l’autoritarisme qu’il adopte. » Le moment où il revint décrocher son œuvre fut, aux dires d’un témoin, assez épique. Trois photos réalisées par Brian Whiteley nous montrent le tableau in situ. En voici une, la seconde figurera en fin de billet :

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Faut-il prendre cette histoire entièrement au sérieux ? Peut-être la peinturlure n’a-t-elle été accrochée que quelques minutes, allez savoir. Précisons toutefois que l’artiste n’en est pas à son coup d’essai. En 2016, il avait installé dans Central Park à New York une pierre tombale qui disait : « Trump Donald J. 1946 - Make America Hate Again » (allusion au slogan de Trump : « Make America Great Again »). Ladite pierre fut promptement déterrée par les forces de police, et l’artiste fut dénoncé par le marbrier…

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Source ABCNews

Revenons à cette peinturlure poutinesque.

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Elle s’inscrit dans une longue tradition de portraits présidentiels amerlocains, rappelle ceux de Harry Truman (pour le siège et le ciel) et de Lyndon Johnson (pour le parapet) :

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Avec deux notables différences : la couleur du ciel, très sombre derrière Poutine, et le monument à l’arrière-plan. Sur le tableau de l’oligarque suprême, c’est la Maison Blanche. Derrière ceux de Truman et Johnson c’est le Capitole, vu depuis la Maison Blanche. On remarquera également que le portrait de Poutine est peint à la truelle. C’est ce qui arrive quand l’artiste n’éprouve que peu d’empathie pour son modèle. On jugera de la différence, en admirant deux autres portraits de Poutine. Le premier date de 2000, il n’est peut-être pas officiel mais en a tous les attributs, rappelle par sa mise en scène celui du doge Francesco Venier par Titien vers 1554 (la posture, la tenture, la vue plongeante sur le paysage) :

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Le second, officiellement officiel, est l’œuvre d’Igor Babailov, peintre amerlocain d’origine russe. Il reprend ici la manière des peintres russes du XIXe tel Ivan Nikolaevich Kramskoy, auteur du portrait de son collègue Arkhip Ivanovitch Kouïndji (1872) :

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Il n’existe pas encore de portrait officiel peint de Donald Trump président. Mais il en est un, magnifique, qui trône à Mar-a-Lago à Palm Beach, en Floride. J’avais raconté l’étonnante histoire de cette barbouille chez Arrêt sur images, où j’écrivais notamment : « Mar-a-Lago, chef-d’œuvre du kitsch et de la dorure au kilo hispano-rococo-néo-gothique avec une petite touche de classicisme à la française, partage ses dix mille mètres carrés entre une partie privée occupée par la famille Trump, et un club-hôtel. Dans le bar d’icelui est accroché un portrait en majesté du proprio, une œuvre immortelle réalisée en 1989 par Ralph Wolfe Cowan. » La voici :

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Marvelousse, izeuntite ? Observez cet accoutrement blanc avec le soleil couchant qui crève les nuages derrière la trombine de Donald. Il suffirait d’ajouter une ou deux colombes et un agneau pour que tout cela prenne un air christique, jézumarijozèphe, nous frôlons le miracle ! 

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C’est joli, un agneau. L’une des cartes du Trump International Hotel de Washington DC propose quelques-unes de ses côtes, servies avec de la sauce Jezebel, pour 45 dollars seulement. À déguster en regardant la Trump-télé, dans la suite n°435 :

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