En attendant Éliane

La première édition de ce roman a paru en 1996 aux Éditions Syros.
© Alain Korkos.
Couverture de Marcelino Truong.

***

 

 

À la Fleur d’Oranger, indique l’enseigne. C’est une petite pâtisserie orientale

blottie à l’ombre des piliers du métro aérien, face à un cinéma abandonné aux

volutes égyptiennes. Les passants pressés défilent devant la boutique, sans même

la remarquer tant la façade paraît usée, laminée par le temps. Transparente,

presque invisible, coincée entre une échoppe de tissus et un hammam, une vieille

pâtisserie orientale, quelque part à Barbès-Rochechouart. Derrière le comptoir

vitré encombré de pâtisseries roses et vertes se tient monsieur Simon, encore droit

dans sa blouse de Nylon bleu malgré les ans. Il rend la monnaie à un client

fantomatique, muet.

« Et deux qui font cinquante, et cinquante qui font cent. Bonne soirée !… »

L’autre ramasse sa monnaie, jette un oeil imprudent sur une vieille poupée

posée près de la caisse enregistreuse.

« Ah… Elle est encore jolie, pour son âge, non ? s’exclame le pâtissier en

saisissant l’enfant de porcelaine. T’en as vécu, hein ! lui dit-il. Et t’es encore là,

fidèle, vaillante. Tu as traversé le temps. »

Il s’arrête de parler, se met à rêver.

« Oui, je sais, reprend-il en s’adressant de nouveau à son interlocuteur. Vous

vous demandez ce qu’un vieux crétin comme moi peut bien faire avec ce jouet. Estce

qu’il ne deviendrait pas gâteux, par hasard ? Ne niez pas, allez ! Je connais les

hommes, j’ai l’expérience. Dans le fond, vous avez raison parce que… »

Il s’interrompt soudain, dévisage la poupée qui semble intervenir dans ce

simulacre de conversation.

« Comment ? interroge-t-il. Ah oui… »

Monsieur Simon hésite. Il contemple les murs de sa boutique, l’armoire

réfrigérée éclairée au néon, frotte ses mains sur sa blouse puis se lance :

« Bon, c’est bientôt l’heure de la fermeture, il ne viendra plus personne,

maintenant. Installez-vous là, dit-il en désignant la table posée dans le coin. Nous

serons plus à l’aise. Allez ! Faites ce que je vous dis ! »

C’est une invitation, presque un ordre. Le client timide va donc s’asseoir en

silence, son carton de pâtisseries à la main. Ne sachant qu’en faire, il le pose

malhabilement sur ses genoux puis, probablement un peu ennuyé, il regarde

monsieur Simon prendre des gâteaux derrière son comptoir, les empiler sur une

assiette, rejoindre la petite table ronde et s’asseoir, l’air enjoué.

« Vous verrez, assure-t-il, c’est pas banal. Vous voulez une douceur ? N’hésitez

pas, c’est la maison qui offre. Prenez ! Prenez ! Des oreillettes au miel, les

meilleures de Paris ! Et des knidlettes à la pâte d’amande, et des makrouds,

fourrés aux dattes ! Servez-vous, ils sont incomparables. Personne n’en connaît

plus la recette, sauf moi. Mangez, je vous dis ! Voulez-vous une anisette ?

Fabriquée maison ! »

Le client s’apprête à dire quelque chose, monsieur Simon ne lui en laisse pas le

temps.

« Plutôt un thé à la menthe, n’est-ce pas ? Vous avez raison, un thé à la

menthe. Ça marche ! »

Tout joyeux, il retourne derrière le comptoir, prépare le thé, s’humecte

discrètement la nuque d’un peu d’eau de Cologne.

« Bon, reprend-il, je vais vous expliquer. Vous allez voir, c’est tout simple :

cette poupée, je l’ai donnée à ma soeur Éliane alors que nous avions tout juste sept

ans. Je dis nous, parce que nous sommes jumeaux. D’ailleurs, vous allez bientôt

constater la ressemblance puisque je l’attends. Elle doit venir d’un instant à

l’autre. »

Monsieur Simon porte maintenant un plateau, lourdement chargé. Il fait une

courte halte à hauteur de la vitrine, regarde sans les voir les néons s’allumer au

jour finissant, reflets colorés dans les flaques du trottoir mouillé. Pas d’Éliane à

l’horizon, pense-t-il. Tout à l’heure, peut-être. Il rejoint son hôte, dépose une

carafe d’eau, deux petits verres à thé, une bouteille d’anisette et la théière

fumante sur la table. La poupée dépasse de la poche droite de sa blouse.

« Éliane, figurez-vous que je ne l’ai pas vue depuis des années et des années.

Enfin, là on va se retrouver, après tout ce temps. Oui, après tout ce temps, moi,

Simon, je vais retrouver Éliane, ma soeur chérie. Eh oui ! Grâce à toi, dit-il à la

poupée, toi que j’ai retrouvée au fond d’une valise, enfouie à la cave sous une

tonne de souvenirs. »

Il verse le thé dans l’un des verres, fait couler un fond d’anis et de l’eau dans

l’autre.

« Vous êtes sûr que vous n’auriez pas préféré une anisette ? Mais il faut que je

commence mon histoire par le tout début, sinon je vais m’embrouiller et vous ne

comprendrez rien.

« Je m’appelle Simon Zahar. Éliane et moi sommes nés le 15 juin 1927 à

Constantine, en Algérie. Ma famille est originaire de Chéria, un gros village niché

dans les monts de Tébessa, près de la frontière tunisienne. Youssef, mon grandpère

paternel, il était boulanger.

« Une fois mariés, Éliahou et Mlekha, mes parents, ont décidé de quitter la

montagne pour s’installer à Constantine. Ils y ont ouvert une boulangeriepâtisserie

au 36 de la rue Thiers, dans le quartier de la Cachara. Quant à moi, le

déraciné, je fais pâtissier à Paris depuis 1948, dit-il en vidant son verre d’un trait.

De toute façon on était prédestinés, hein, puisque notre nom -Zahar- signifie “eau

de fleur d’oranger” en arabe. Et la fleur d’oranger, évidemment, on en met dans

les gâteaux. Quand j’étais gamin, on en jetait aussi aux quatre coins de la maison

pour éloigner les djnoun, les génies. C’est loin, tout ça. »

Le crépuscule a fait place à la nuit. Monsieur Simon ne se lève pas pour faire

de la lumière. Dans la pénombre il se tait, perdu dans ses pensées.

« Bon, qu’est-ce qu’elle fabrique, Éliane ? Elle devrait déjà être là !

s’impatiente-t-il en se servant une nouvelle anisette.

« Pendant plusieurs années, nous avons vécu heureux à Constantine. Oh oui,

très heureux. Il n’y avait pas de place pour les ennuis, ils s’évaporaient d’euxmêmes,

tout était facile. Nous n’étions pas riches mais on avait le bonheur dans la

peau. On savait qu’on vivait dans la plus belle des cités algériennes, la plus belle

de toute l’Afrique. L’instituteur, il nous disait toujours :

“La vieille ville est un nid d’aigle construit au sommet d’un immense bloc de

pierre, un piton rocheux haut de cent vingt mètres. Ce bloc gigantesque est posé

sur la plaine tel une presqu’île, rattaché à la terre par une sorte d’isthme. D’un

côté, il y a la falaise abrupte et ses remparts. De l’autre, les profondes gorges du

Rhummel et ses cascades qui font marcher les célèbres moulins Lavie.” J’avais

tout recopié dans mon cahier, c’est pour ça que je le sais encore par coeur.

« La rivière, elle disparaissait parfois sous la roche. On croyait qu’elle était

descendue au centre de la terre, avalée par le diable qui la réchauffait dans ses

entrailles, quand soudain elle resurgissait plus forte, plus violente. Un vrai

torrent qu’enjambait le pont El Kantara, un pont si haut que même les oiseaux

étaient saisis de vertige. Agrippé à son rebord, je regardais l’eau courir tout en bas

et je sentais mes jambes trembler.

« Oui ! tu peux bien rire, concède monsieur Simon en regardant la poupée, c’est

vrai que je tremblais ! Mais j’avais ma fierté, hein ! Je ne disais rien, je faisais

comme les copains. On balançait des cailloux dans le vide, on criait de toutes nos

forces pour conjurer la peur et après, on se sauvait en courant de crainte que le

Rhummel ne se fâche, de crainte que ce gouffre sans fond ne nous aspire pour

l’éternité.

« Voyez-vous, confie-t-il à l’ombre plantée sur la chaise qui lui fait face, je suis

sûr que Constantine n’existe plus. Oh ! bien sûr, il y a peut-être, quelque part de

l’autre côté de la mer, une ville qui porte ce nom. Mais ce n’est pas celle que j’ai

connue, non, ce n’est qu’une coïncidence. La Constantine de notre enfance était

d’abord occidentale, coloniale. L’esplanade Valée, le musée d’archéologie, l’école

normale et la voie ferrée ! Les Français de France avaient beaucoup oeuvré pour

qu’elle soit une préfecture digne de ce nom, une authentique cité européenne.

Dans leur esprit, ils l’avaient mise aux normes, l’avaient alignée, rationalisée.

« Ils n’avaient pourtant pas débaptisé toutes les mosquées, ni rasé le quartier

arabe aux rues tortueuses, aux impasses voûtées en zigzag et en escaliers.

Accrochées à un parapet au bord du précipice, on ne pouvait les traverser sans

redouter que cette imbrication fragile de maisons en pisé ne s’écroule sous nos

pas, ne chute dans l’abîme. Elles se cramponnaient de toutes leurs forces, et peutêtre

défient-elles toujours le vide, sombres et éclatantes, fières et obstinées.

« Et surtout il y avait le mellah de la Cachara, autrement dit le quartier juif,

notre chez-nous. On y était commerçant, artisan, et surtout employé de commerce.

Qui chez un bijoutier, qui chez un tailleur, un menuisier, un cordonnier ou un

épicier, même si certains n’avaient d’autre choix que d’être colporteur. Ceux-là

sillonnaient la campagne, de marché en marché, tirant une charrette encombrée

de tissus, de ferblanterie ou d’ustensiles de cuisine. Ah çà ! la vie n’était pas rose

pour tout le monde, nombreux étaient ceux qui se demandaient comment ils

allaient nourrir leur famille. Malgré tout, je crois pouvoir dire que nous étions

heureux, sans doute grâce au soleil, à nos coutumes, à notre manière de vivre.

« Je me souviens, dit-il en s’approchant de la vitrine délavée par la pluie, de

l’époque où ma mère était folle d’inquiétude parce qu’Éliane et moi faisions des

otites à répétition. Persuadée que quelqu’un de notre entourage nous avait jeté un

sort, elle épingla à nos chemises une petite pochette de tissu remplie de sel afin

d’éloigner le mauvais oeil. Et comme cela ne suffisait pas, elle fit tourner audessus

de nos têtes une pincée de sel qu’elle jeta ensuite au feu en disant, d’un

ton très sérieux :

— Que celui qui vous envie crève dans le feu comme ce sel, amen.

« Je ne croyais guère à ces fariboles, n’empêche que depuis ce jour, nous

n’avons plus jamais eu d’otite et vous remarquerez que malgré mon âge, bientôt

soixante-neuf ans, je ne porte toujours pas de Sonotone ! Mon audition est si

parfaite que le moindre grincement de dents du plus petit souriceau résonne à

mes oreilles comme un tremblement de terre ! Comment vous expliquez ça,

vous ? »

L’autre, pétrifié sur sa chaise, écoute-t-il ce monologue ? Est-il seulement là ?

Un métro illuminé passe en grondant, fait trembler la petite cuiller dans le verre

de thé refroidi. Les souvenirs d’enfance, enfouis au plus profond de la mémoire,

remontent à la surface telle une déferlante, submergent la boutique obscure.

« Comment ? questionne-t-il en considérant la poupée. L’histoire de m’sieur

Elbaz, le menuisier ? Ah ! Oui bien sûr ! Tu as raison ! Tenez, dit-il à l’adresse de

l’improbable silhouette, vous qui êtes si malin, essayez donc de m’interpréter

rationnellement cette aventure ! Voici les faits, tels qu’ils se sont déroulés.

Écoutez bien, ils sont extraordinaires.

« M’sieur Elbaz, il avait son atelier dans la rue Thiers, juste en face de notre

boutique. Tous les jours il fabriquait des chaises, des étagères, des meubles de

cuisine, des lits si finement ouvragés que sa réputation en vint à dépasser les

limites du quartier. Un jour arriva un colon nouvellement enrichi grâce aux

vignes, à qui l’on avait vanté le savoir-faire de notre homme. Émerveillé par tant

de prouesses et d’élégance artisanales, il lui passa aussitôt commande d’une table,

de six chaises et d’un buffet destinés à la dot de sa fille aînée. Selon son désir, ce

mobilier devait être réalisé en palissandre massif, un bois brun-rouge aux reflets

violets, très recherché en ébénisterie. Évidemment, m’sieur Elbaz n’avait pas la

moindre planche de palissandre en stock et le seul moyen d’en obtenir était de le

faire venir de France. Il le fit remarquer à son client qui lui versa sans sourciller

un confortable acompte, couvrant largement l’achat et le transport du coûteux

bois exotique.

« Vous vous doutez bien que jamais, non jamais il n’avait tenu dans ses mains

autant d’argent. C’était pour lui une aubaine inespérée et aussi une responsabilité

colossale qui l’écrasait chaque jour un peu plus. Pour tout dire, m’sieur Elbaz n’en

dormait plus. Tous les jours il venait se lamenter à la boutique, tous les jours il

inventait de nouvelles tragédies. Et si le bois n’arrivait pas ? Et si les entrepôts,

tout là-bas en Guyane, étaient soudain ravagés par le feu ? A moins que le bateau

ne coule au milieu de la Méditerranée, victime de la tempête du siècle ? Ou bien

c’est son importateur marseillais qui s’enfuira avec la caisse, abandonnant femme

et enfants pour l’amour d’une superbe Indochinoise ? Si, si, assurait-il, ces choseslà

arrivent couramment !

« Le pauvre se rongeait les ongles jusqu’au sang pendant que mes parents,

comme tous les habitants de la rue, essayaient de le réconforter à petits coups

d’anisette.

— Du calme, Haïm, aie confiance, tout se passera bien ! Allez, bois, ça va te

requinquer.

— Tu crois ? qu’il disait.

« Et il vidait son verre d’un trait, la tête bien en arrière, les yeux clos. Le soir

venu, toujours ravagé par l’inquiétude, il rejoignait son atelier d’une démarche

hésitante.

« Trois mois plus tard, au jour et à l’heure prévus, les billes de palissandre

étaient débarquées du paquebot. On les transporta du port de Philippeville à

Constantine par le train, quatre-vingt-sept kilomètres de tortillard. De la gare à

la rue Thiers, on utilisa une vieille B2 Citroën prêtée par Joseph Benayoun, le

boucher. Pas moins de quatre voyages furent nécessaires, quatre voyages au cours

desquels m’sieur Elbaz ne quitta pas l’arrière de la camionnette, les yeux et les

mains fixés sur le précieux chargement.

« Une fois le bois rare entreposé dans sa réserve, le menuisier vérifia une

dernière fois le fil de ses ciseaux, scies, rabots, varlopes et guillaumes, puis il

attaqua son ouvrage. C’est à cette seconde précise que survint la catastrophe.

« Mais je parle, je parle, et je manque à tous mes devoirs. Voulez-vous encore

un peu de thé ? Attendez, je vais faire chauffer de l’eau. »

 

Monsieur Simon, qui sait ménager ses effets, prépare sans mot dire une

nouvelle théière pour son invisible auditeur. Encore un petit coup d’eau de

Cologne derrière les oreilles, puis il revient à la table, reprend le cours de son

récit.

« Oui, la catastrophe lui tomba dessus quand il la croyait définitivement

écartée. C’était un désastre en forme de noeuds invisibles à l’oeil le plus exercé, des

abcès de bois hypocrites nichés au coeur même des planches. Le moindre coup de

scie mettait à jour les horribles verrues cernées par un amas de pourriture qu’on

appelle malandre, la lèpre du bois. Aucune des quatre billes n’y échappait, la

cargaison de palissandre était entièrement gangrenée. M’sieur Elbaz était au

désespoir. Que faire ? Le bois était inutilisable, il était impossible d’en commander

à nouveau faute de temps et d’argent. Comment allait-il rembourser son client ?

C’était impossible ! Il ne restait à ses yeux qu’une seule solution et c’était le

suicide.

— Va voir Rab Hari, lui suggéra maman.

« Rab Hari était un rabbin très vénéré dans la communauté constantinoise. On

disait qu’il était capable de miracles, on racontait les histoires les plus folles à son

sujet. M’sieur Elbaz, qui n’accordait aucun crédit à ces superstitions de bonne

femme, regagna son atelier en maugréant. Il n’allait tout de même pas se livrer à

de telles simagrées, des guignolades de sorcier à la noix ! Bah ! Après tout,

pourquoi pas, puisqu’il n’avait plus rien à perdre ?

« Malgré l’heure tardive -il était minuit passé- il décida de rendre visite au

célèbre rabbin. Il revêtit donc son unique costume, noua une cravate à son cou,

éteignit la lumière et s’apprêtait à sortir quand il vit Rab Hari qui se tenait dans

l’embrasure de la porte, nimbé d’une étrange lueur. L’éclairage pâle de la lune,

probablement.

— On m’a parlé de toi, dit le vieil homme en tripotant sa barbe. N’aie aucune

inquiétude, je vais essayer de résoudre ton problème.

« Le rabbin se recouvrit la tête et les épaules du talith, son châle de prières,

avant de s’approcher du tas de bois. Il le caressa lentement, longuement, sans

cesser de murmurer. Ses mains noueuses semblaient masser le sombre

palissandre, tel un corps humain au hammam. Enfin il s’arrêta, replia son châle

effrangé et sortit de l’atelier en disant seulement :

— Ton problème est résolu.

« Le menuisier se rua sur le lot de planches, les examina avec la plus extrême

attention, au-dessus, en dessous et sur les côtés. Dubitatif, il déposa l’une d’elles

sur le tablier de sa scie circulaire, la trancha par trois fois. Le vrombissement

assourdissant de la lame rendit bientôt son verdict : noeuds et pourriture avaient

totalement disparu ! Envolés ! Atomisés ! Incrédule, il s’en alla chercher une loupe

qui ne lui permit pas non plus d’y déceler le moindre défaut.

— C’est un miracle ! Un vrai miracle ! s’écria-t-il les bras levés vers le ciel.

« A cette heure avancée, le bruit de la scie électrique avait réveillé une bonne

partie de la rue qui s’était précipitée dans l’atelier, et tout le monde put constater

l’absolue perfection des fameuses planches, déjà célèbres dans tout le quartier et

jusqu’à Djamaa el Kébir, la Grande Mosquée. Éliane et moi, on avait six ans et je

m’en souviens comme si c’était hier. Je le revois, ce palissandre noir comme la

nuit, si beau, si lisse. Je revois m’sieur Elbaz qui riait, qui chantait, qui pleurait,

qui remerciait ma mère de lui avoir donné si bon conseil.

« Oui. C’est ainsi que les choses se sont passées, foi de Zahar. Et je ne vous ai

pas dit le plus beau : Rab Hari est entré dans l’atelier à minuit passé, presque une

heure. Or, nous avons appris le lendemain matin qu’il était mort la veille au soir,

peu après dix heures et demie. Alors, monsieur le chicaneur, comment vous

expliquez ça, vous ?

« Nous vivions dans une atmosphère de magie. On avait beau se raisonner, se

dire que tout ça c’est du vent, chaque tracas trouvait ainsi son remède. Au

moindre ennui, il y avait toujours un ancêtre rabbi qui vous visitait en songe afin

de vous livrer la réponse toute prête. S’il ne venait pas, s’il était occupé ailleurs à

des tâches plus importantes, il restait la solution ultime. Il fallait envelopper

vingt-six sous dans un morceau de tissu qu’on déposait sous l’oreiller, jusqu’à

disparition du tourment. Parce qu’en hébreu, les dix chiffres sont aussi des

lettres. Chaque mot peut donc être réduit à un nombre et Dieu c’est le 26, comme

les pompiers c’est le 18. C’est ainsi. Chez nous, le miracle était aussi quotidien que

la musique », dit-il, brusquement excité.

Il se lève, arpente vivement la boutique, heureux comme un gamin. Il a oublié

Éliane, il a oublié son retard.

« La musique ! Ah ! La musique ! A la moindre fête, mariage, communion ou

anniversaire, il y avait toujours quelqu’un avec un instrument et c’était parti pour

un concert de malouf, la musique arabo-andalouse. A l’époque, Éliane, elle

apprenait à jouer de la mandoline. Il fallait l’entendre chanter Mohamed Ben

Sahala, le plus grand poète de chez nous. C’était un véritable enchantement !

Mais le meilleur, le plus grand, c’était sans conteste m’sieur Raymond, notre

voisin. Lui, était un vrai génie du malouf. Accompagné de son oûd, une espèce de

luth, il chantait avec la voix des anges. Dans toute la ville et jusqu’à Oran, tout là-bas

à l’ouest, on le connaissait sous le nom d’Hous el Mouknine, la Voix du

Rossignol. M’sieur Raymond, le pauvre, il a été assassiné en 1961 pendant la

Guerre d’Algérie. Encore une tragédie.

« Oui, nous avons vécu très heureux à Constantine. Jusqu’en 1933, l’année où a

débuté l’antisémitisme. Les colons, ceux de la métropole qui étaient venus

s’installer chez nous à partir du XIXème  siècle, ils commençaient à se moquer de

nous. Leurs enfants nous insultaient, disaient qu’on ne valait pas mieux que ces

chiens d’Algériens, comme ils les appelaient. Ces petits bourgeois à la mémoire

courte, ils avaient déjà oublié combien de Juifs, d’Arabes et de Berbères, côte à

côte, étaient tombés sous les balles allemandes à Verdun ! Combien étaient morts

pour la France au cours de cette Première Guerre mondiale ? De nombreuses

familles en portaient encore la trace. Par exemple, le mari de madame Allouche,

l’employée de la halle aux grains, avait péri sur le front de la Somme en 1916,

alors qu’elle était encore enceinte. Eh bien, quand sa fille est née, elle lui a donné

le prénom de Joffrette, en l’honneur du maréchal Joffre. Si c’est pas du

patriotisme, ça ! Qui dira qu’on était moins français que les autres ? Et les

Algériens, pourquoi ils n’y avaient même pas droit, à cette fameuse nationalité ? A

croire qu’ils n’étaient que des indigènes tout juste bons à se faire trouer la peau, et

nous on ne valait guère mieux.

« Quoi ! ? Qu’est-ce qu’il y a, encore ? Qu’est-ce que tu veux ? demande

monsieur Simon à la poupée. Oui, je sais, les vieilles guerres que tu n’as pas

vécues, tu t’en fous ! Tout ce qui t’intéresse, c’est notre rencontre, les

circonstances particulières au cours desquelles on s’est connus ! J’y viens, j’y

viens.

« Il faut l’excuser, dit-il à l’ombre tranquille. C’est une enfant, elle est

impatiente. Reprenez donc du thé , des gâteaux ! Servez-vous ! »

Une voiture de police passe en ululant sur le boulevard de la Chapelle, son

gyrophare zèbre les murs craquelés de la vieille pâtisserie. Monsieur Simon ne la

voit pas. Son regard est perdu dans le bleu du ciel, tout là-bas vers les monts de

Tébessa, à mille sept cents mètres d’altitude.

« Un jour, reprend-il, quelqu’un a collé sur la vitrine du magasin une affiche

que maman a vite arrachée. J’ai juste eu le temps de lire les mots “Croix de Feu”. Je

trouvais que c’était joli, comme expression. A la récréation, je disais à ceux qui

m’embêtaient :

— Attention, je vais sortir ma croix de feu !

« A l’époque, j’allais sur mes sept ans, je ne savais pas que c’était le nom d’une

bande de barbares qui nous avaient pris pour cible.

« Pendant l’été 1934, les choses se sont gâtées. Papa et maman écoutaient

beaucoup la T.S.F. Ils étaient inquiets. Le 27 juillet au soir -je me souviens très

bien, c’était un vendredi, on revenait de la synagogue- m’sieur Amezal est venu

nous voir à la maison. Il était kabyle, il aidait papa à la boulangerie. Son plus

jeune fils s’appelait Madjid, on était tout le temps ensemble. Madjid, c’était mon

meilleur ami, presque mon frère. Son père, il a dit que des choses graves se

préparaient, qu’il fallait faire très attention. Maman, elle a pris peur. Elle ne

voulait plus qu’on aille dans la rue, Éliane et moi.

« C’est pour ça que j’invitais les copains à la maison. On jouait dans la cour

intérieure sous le regard des femmes, là où rien n’aurait pu nous arriver. Madjid,

Albert et moi, quelle sacrée bande, je m’en souviens comme si c’était hier ! Le jour

où ils m’ont trempé dans la bassine, quelle rigolade ! C’était donc l’été 1934, c’était

la canicule. On n’avait pas vu tomber la pluie depuis des semaines et des

semaines, la situation commençait à devenir préoccupante pour les agriculteurs.

Un jour que maman préparait la tfina aux épinards, les trois Pieds-Nickelés,

comme on nous appelait dans la rue, se sont dit que ça ne pouvait plus durer

ainsi, il fallait absolument intervenir sauf que moi, je ne savais vraiment pas

comment.

— Simon, dit soudain Madjid, avec son petit air futé au coin de la bouche. On

va dire que t’es Rab Hari, d’accord ?

— Peuh ! Il est mort, le vieux ! je réponds.

— C’est pas grave, on dit que t’es Rab Hari et c’est tout. T’as pas le choix !

décréta Albert, le fils du boucher.

— Bon d’accord, je suis Rab Hari. C’est quoi, le jeu ?

« Les deux zozos, ils n’ont pas répondu à ma question. Ils se sont approchés de

moi l’air menaçant, m’ont saisi par les épaules pendant que moi je protestais :

— Qu’est-ce que vous faites ? Vous n’avez pas honte ? Vous ne reconnaissez pas

ma barbe ? J’suis pas n’importe qui, je suis le rabbin le plus vénéré de la région !

Je suis Rab Hari !

— Justement ! rétorqua Albert.

— C’est bien pour ça, confirma Madjid.

« Et ils me plongèrent la tête dans la bassine d’eau qui avait contenu les pois

chiches.

— Mon fils ! Arrêtez ! Vous êtes fou ! hurla maman. Vous allez me le noyer !

Pourquoi vous faites ça, vous êtes malades ou quoi ? Ma parole, on vous a

ensorcelés !

« Elle s’était précipitée, m’avait délivré de mes tortionnaires, me serrait contre

sa poitrine. Moi, je ne savais pas trop quoi penser : j’étais secoué par le rire et en

même temps, j’avais envie de pleurer.

— On a cru bien faire ! s’est défendu Albert. On se disait que si le rabbin était

trempé, comme il a des relations Là-Haut, ça ferait sûrement venir la pluie sur

nos champs et nos vergers ! On n’est que de pauvres agriculteurs, vous savez !

« Pendant ce temps, je quittai le giron maternel et m’approchais en douce de la

bassine que je saisis à pleines mains.

— Il pleut ! Il pleut ! Miracle ! criais-je en leur renversant la bassine d’eau sur

la tête. Miracle ! Remerciez Rab Hari qui vous a exaucés !

« Évidemment, je dois vous avouer que cette affaire s’est terminée par une

distribution de fessées, mais ce fut une belle rigolade quand même ! On ne savait

pas encore que c’était la dernière fois qu’on avait l’occasion de faire les fous tous

les trois ensemble. On ne savait pas que les Pieds-Nickelés allaient devoir se

séparer à jamais quelques jours plus tard… »

Monsieur Simon serre maintenant la poupée contre son coeur. Il se balance

doucement sur sa chaise en silence, les effluves d’eau de Cologne envahissent la

boutique.

« Mais qu’est-ce qu’elle fait Éliane ? dit-il en se levant brusquement,

visiblement inquiet. Il est déjà sept heures et quart. Drancy, c’est pas le bout du

monde, tout de même ! rumine-t-il en tournant plusieurs fois sur lui-même, à la

recherche d’on ne sait quoi, de rien. Oui, elle habite à Drancy et allez savoir

pourquoi, elle n’en sort jamais. Enfin, elle ne va plus tarder, maintenant.

« Le vendredi 3 août, continue-t-il, papa est venu nous chercher à l’école pour

le repas de midi. Maman, elle gardait la boulangerie. Les rues du quartier

grouillaient de monde, les gens faisaient leurs courses pour Chabbath lorsque les

fous sont arrivés. Des Arabes !

« Ils ont commencé à casser les vitrines des boutiques, et à taper sur tout le

monde ! s’écrie soudain monsieur Simon, tout à fait affolé. J’ai vu tomber madame

Halimi, ils l’ont piétinée ! Le vieux m’sieur Zerbib a levé sa canne d’un air

menaçant, avant de s’écrouler sur les pavés. Il saignait au ventre, il gémissait.

L’échoppe du cordonnier ! Elle était en feu ! s’exclame monsieur Simon en courant

vers la vitrine. Les gens se battaient au milieu de la rue, ils criaient ! Papa,

Éliane et moi on courait dans tous les sens, on essayait vainement de trouver un

chemin sûr pour rejoindre la maison mais toutes les issues semblaient bloquées.

Ils saccageaient les boutiques des tailleurs ! On se réfugia sous un porche, on tapa

sur le battant.

« Ouvrez ! Par pitié, ouvrez ! », hurle-t-il en donnant de grands coups dans la

porte de l’arrière-boutique, avant de se rasseoir auprès de son interlocuteur

silencieux.

« Parmi la foule effrayée, je reconnus soudain la petite Sibylle Abécassis dans

sa robe rose à dentelles. Elle était assise par terre, sa poupée à la main. Les yeux

et la bouche grands ouverts, elle ne disait rien. Pas un mot. Que faisait-elle

dehors, toute seule ? Où étaient passés ses parents ? Je me baissai pour

l’emmener avec nous quand elle s’écroula à mes pieds, sur le trottoir rouge sang.

Il lui manquait un bout… »

Monsieur Simon s’interrompt un instant, jette un oeil désespéré autour de lui à

la recherche d’une aide, d’un secours, quelque chose à quoi se raccrocher.

« Il lui manquait, reprend-il après un long silence, un bout de la tête.

« À ce moment-là, pourquoi j’ai ramassé sa poupée ? s’interroge-t-il en

considérant le jouet au bout de sa main. Un demi-siècle plus tard, je ne sais

toujours pas. En courant, j’ai rattrapé Éliane et papa qui m’a saisi par le col,

pendant que le fils Attias et ses copains organisaient la contre-attaque. Avec des

frondes, ils balançaient des poids métalliques sur les assaillants qui leur tiraient

dessus. Voici l’armée, au coin de la rue Vieux ! Des tirailleurs sénégalais ! Leur

chef était un Français, avec une grosse paire de moustaches. Debout sur son

cheval, il a donné l’ordre à la troupe de ne pas bouger. Les Noirs, l’arme au pied,

ont regardé sans broncher la famille Attali se faire égorger. Pourquoi il a dit ça,

l’officier ? On s’est terré dans une encoignure de la boucherie. Soudain, Éliane a

chuté en criant. Une longue plainte atroce, que j’ai encore là, dans l’oreille. Papa

l’a prise dans ses bras, elle avait le genou perforé par une balle. Le sang coulait le

long de son mollet. Tout en courant, j’essayais d’éponger avec mon mouchoir la vie

qui s’enfuyait par ce genou en bouillie… Éliane ! »

Il se lève d’un bond, son cri déchire l’obscurité de la boutique. Puis tombe le

silence, seulement troublé par le ronron métallique de l’armoire réfrigérée éclairée

au néon, garnie d’oreillettes au miel.

« On s’est cachés derrière une palissade. Je lui ai donné la poupée de Sibylle

Abécassis, dans l’espoir qu’elle oublie cette douleur qui la transperçait. Elle s’est

mise à pleurer. Moi, le souffle court, j’essayais de me retenir, je tremblais de tous

mes membres. Papa nous rassurait, il disait que ce n’était pas grave. Soudain, un

Arabe surgit. Je hurlai ! C’était m’sieur Amezal, qui nous cherchait partout.

M’sieur Amezal, il nous a emmenés chez lui, il nous a cachés. »

Le souffle court, monsieur Simon se rassoit, trempe les lèvres dans son

anisette.

« On y est restés quelques jours, peut-être un mois. Après, on est allés à

Philippeville où on a pris le bateau pour Marseille. C’est ainsi que nous avons

quitté Constantine, pour toujours. Maman devait nous rejoindre plus tard, soidisant

qu’elle devait faire du rangement dans la boutique. Soi-disant. »

 

« Le bateau, je le revois encore, c’était le Charles-Roux, un paquebot de la

Compagnie Générale Transatlantique. Sur le pont, on a retrouvé les Amar, ceux

de la rue Alexis Lambert. Eux aussi, ils quittaient le pays pour venir s’installer en

France. Comme tant de Juifs du mellah , Maurice Amar était tailleur. Zaïra, elle

était coupeuse. Dans la soirée du samedi 4 août, ils lui ont brûlé sa boutique et

son appartement, ils ont cassé ses machines. Tout était perdu. Avec leurs deux

filles ils partaient une main devant, une main derrière. Simone, la cadette, n’était

pas très haute. C’était la meilleure amie d’Éliane. L’aînée, c’était Honorine. Elle,

je l’aimais pas.

« Quoi ? Si, c’est vrai ! dit-il à la poupée qui vient sans aucun doute de le

contredire. D’abord elle était née deux ans avant moi, se croyait donc plus

intelligente. En plus, sous prétexte qu’on était vaguement cousins, sa mère disait

tout le temps :

— Allez, mes enfants, faudra bien qu’on vous marie, tous les deux !

« Soi-disant que son père taillerait les costumes, pendant que le mien ferait les

gâteaux. Je trouvais ça tellement ridicule ! Finalement… Bah ! C’est la vie, hein !

« Lors de la traversée, on a beaucoup commenté les événements. On essayait

de compter tous les gens qu’on avait vus mourir, on arrivait à vingt-cinq. Vingtcinq

Juifs assassinés en trois jours. M’sieur Amar, il appelait ça un pogrom. Il

s’est pris la tête dans les mains, et madame Zaïra nous a emmenés voir la mer à

l’avant du bateau. Elle disait qu’il fallait regarder l’avenir et elle tendait le doigt

vers l’horizon, droit devant nous. Pendant ce temps, à la poupe, des Touareg

s’étaient installés. Ils avaient posé deux ou trois matelas sur le sol, après avoir

accroché au-dessus de leurs têtes un dais en peaux de dromadaire. Un campement

saharien au beau milieu de la Méditerranée !

« A la fin de la journée, Éliane et moi nous sommes allés vers eux. Ils ont aidé

ma soeur à s’asseoir, lui ont calé le dos avec des coussins. Un énorme pansement

enserrait encore son genou droit, elle se déplaçait avec une canne. Ils nous ont

offert du thé et des figues à l’intérieur si rouge, si rouge que je n’ai pas pu les

manger. Les figues, je les ai maintenant en horreur, ne me demandez pas

pourquoi.

« Forcément, on s’est mis à parler des émeutes. Les Touareg étaient très gênés,

ils s’excusaient tout le temps. Ils affirmaient que Morinaud, le député-maire, avait

recruté des bandits dans les campagnes, les avait armés avant de répandre la

rumeur selon laquelle un Juif avait pissé contre le mur du cimetière musulman.

Vingt-cinq morts ! Même des enfants ! C’était un affreux péché, ils avaient honte.

Tout le monde était triste, plus personne n’osait parler. Éliane étreignait la

poupée Abécassis et moi, une figue éclatée dans la main, je repensais à la petite

Sibylle répandue sur les pavés, au sang qui pissait sur le mollet de ma soeur, qui

inondait sa chaussette blanche.

« Excusez-moi, s’interrompt monsieur Simon. Je vais lui passer un coup de fil.

Peut-être a-t-elle eu un empêchement à cause de sa jambe ? Parce qu’il faut que je

vous dise, son genou ne s’est jamais remis de cette blessure. Depuis cette époque,

elle marche avec une canne et parfois, elle a si mal qu’elle doit rester allongée. »

Monsieur Simon se rapproche du comptoir, sort un carnet d’adresses de sa

poche, l’ouvre, compose un numéro sur le cadran du téléphone posé près de la

caisse enregistreuse. A l’autre bout du fil, une voix monocorde débite son message

enregistré :

« …pas d’abonné au numéro que vous avez demandé. Veuillez consulter

l’annuaire ou le service de renseignements… Il n’y a pas d’abonné au numéro que

vous avez demandé. Veuillez consulter l’annuaire ou le serv… »

Il raccroche doucement le combiné, saisit un chiffon, entreprend de nettoyer le

comptoir vitré.

« Ça ne répond pas, dit-il. Dans un sens je suis rassuré, ça veut dire qu’elle va

arriver sou peu.

« Les Touareg, ils nous ont couverts de cadeaux en disant qu’on devait faire

demi-tour. D’après eux, il fallait qu’on reste en Algérie puisqu’on y était nés, et

nos parents, et nos grands-parents, et toute notre descendance jusqu’à l’Antiquité.

J’étais bien d’accord mais en même temps, j’étais sacrément curieux de voir à quoi

ressemblait la France.

« Au bout de vingt-sept heures, nous sommes arrivés à Marseille. Marseille,

c’était un peu comme chez nous en beaucoup plus grand. Peut-être qu’Alger devait

ressembler à ça, je ne sais pas, dit-il en interrompant son nettoyage. Les mêmes

odeurs, les mêmes couleurs que chez nous. Le parfum de l’anis, les dattes, les

olives vertes, les rues étroites avec les escaliers. Et le port, les bateaux, le pont

transbordeur.

« Dès que je pouvais m’échapper, j’allais assister à l’arrivée du Gouverneur-

Général Lépine ou du El Biar, les paquebots de la Compagnie Touache. Des grues

maigres comme des girafes descendaient sur le quai des autos rutilantes :

torpédos Delage, Bugatti, Duesenberg huit cylindres. Aah ! Les dockers se

pressaient dans la cohue, des colons tout habillés de blanc débarquaient en riant.

Certains étaient suivis par un boy d’ébène aux yeux de feu. Ça sentait l’orange, la

banane et la cannelle, ça sentait bon l’Afrique, ça sentait chez moi.

« Ah ! ce que j’aimais Marseille ! On n’y est pas restés longtemps, je ne sais pas

pourquoi. Un jour, avec les Amar, on a grimpé les escaliers de la gare Saint-

Charles et on a pris le train pour Paris. Papa nous a dit que maman nous

retrouverait là-bas. Je ne sais pas si Éliane y a cru parce, bizarrement, on n’en a

jamais jamais parlé ensemble. Mais moi, je savais bien qu’on ne la reverrait plus.

C’est pour ça que j’allais souvent sur les quais. Dans des coins où il n’y avait

personne, où il y avait beaucoup de vent. Là, je me laissais aller, je me libérais. Si

quelqu’un était venu, j’aurais dit que les larmes, c’était à cause du vent, vous

voyez. Vous ne pouvez pas comprendre, mais j’avais dans l’idée qu’à sept ans, on

n’avait déjà plus le droit de pleurer. Chez nous, les hommes c’est fort, les hommes

ça ne pleure pas. Jamais. »

Et bien sûr, le ton de sa voix dit tout le contraire.

Il se sert un verre d’eau, qu’il boit lentement. Le client l’écoute-t-il, son carton

de pâtisseries en équilibre sur les genoux ? Nul ne saurait le dire, tant la

pénombre est épaisse.

« A Paris, reprend monsieur Simon, on a d’abord habité dans un hôtel tout près

de la gare de Lyon, rue de Chalon. Ça n’existe plus, maintenant. Il y avait là six

ou sept rues, entièrement peuplées de Chinois. Quel dépaysement ! On est vite

partis parce que quitter l’Algérie pour Paris, ça nous arrachait déjà le coeur mais

se retrouver en Chine, Dieu me pardonne, sur le moment on n’a pas supporté.

« Deux ou trois hôtels plus tard, les bras chargés de paquets mal ficelés, on a

emménagé au 24 de la rue Geoffroy-l’Asnier, à Saint-Paul. Dans ce quartier, il y

avait déjà beaucoup de Juifs, originaires des pays de l’est. Ils parlaient presque

tout le temps en yiddish tandis que nous, on s’exprimait en judéo-arabe !

Heureusement que la langue française nous réunissait. Mais quand même, ces

ashkénazes, ils ne vivaient pas comme nous, c’était une autre planète. Par

exemple, ils ne pratiquaient pas le même rite. Nous, on criait presque les prières

pour être sûr qu’elles arriveraient bien aux oreilles de l’Intéressé. Telle était notre

manière de faire, c’est comme ça qu’on avait appris à la synagogue de la place

Négrier. Les autres, ça les énervait, ils nous traitaient de sauvages. On a dû

apprendre à murmurer, comme des vieillards qui radotent ! »

Il finit d’essuyer le comptoir d’un grand geste nerveux, jette le chiffon dans un

coin. Il rejoint ensuite la table, apostrophe le client surpris en frappant ses deux

grandes mains sur la table.

« Dans leurs boutiques, y’avait même pas nos spécialités ! Pas de semoule de

couscous, pas de saucisse hasbane, de bourreghs, rien ! On avait perdu notre terre.

Sans la nourriture, on nous en effaçait presque le souvenir. Heureusement, dit-il

en s’asseyant, à cette époque papa cuisait toujours le pain à notre manière. Et

madame Amar, elle avait assez de patience pour confectionner des macaronis

m’fouercis. Ça se cuit par évaporation. Plus personne n’en fait, maintenant, trop

long à préparer. Allez, mangez donc un gâteau, faites comme chez vous !

« Les meilleures choses s’en vont et moi aussi, soupire-t-il. Je vais bientôt

partir. Notez bien, notez bien tout ce que je vous dis. Je suis le survivant, le

rescapé d’une époque heureuse avant d’être maudite ! Et n’oubliez pas de

manger ! Prenez des forces, vous ne savez pas ce que la vie vous réserve ! Mangez,

je vous dis !

« Donc, petit à petit, on a découvert des magasins qui vendaient les choses de

chez nous. A l’école, on a retrouvé un ou deux autres Juifs d’Algérie. Je me

souviens très bien de Léon Abitboul qu’on appelait Bouboule, tellement il était

gras. Bouboule ! Il venait d’Oran, son père était cordonnier. Rempailleur de

chaises, aussi. Tant bien que mal on s’acclimatait, on se coulait dans un nouveau

moule. Papa avait trouvé un emploi chez un boulanger polonais, au coin de la rue

des Écouffes. M’sieur Amar, il travaillait dans un atelier de confection rue du

Temple et sa femme, elle vendait des chapeaux au Bazar de l’Hôtel de Ville.

« Un jour de 1936, papa a reçu une lettre de là-bas, une lettre de chez nous.

C’était m’sieur Amezal qui nous écrivait ! M’sieur Amezal ! Il disait qu’il avait pu

vendre notre commerce, qu’on allait bientôt recevoir l’argent. Deux semaines

après, le mandat était là. L’acheteur, c’était l’aîné des Touitou qui voulait monter

un restaurant. Un restaurant dans notre boulangerie ! Soi-disant que maintenant,

avec le Front populaire de Léon Blum, les choses allaient changer. Il disait aussi

qu’il fallait avoir confiance et revenir parce que d’après lui, la métropole ça valait

pas grand-chose ni comme climat ni comme rien d’autre.

« Ah ! s’exclame monsieur Simon à l’adresse de la poupée. Qu’est-ce qu’il en

savait, le Touitou avec sa grande gueule ? Il avait jamais quitté son gourbi de la

Cachara et il venait nous donner des leçons, en même temps qu’il nous dépouillait

de ce qui nous rattachait encore à notre chez-nous !

« N’empêche, reprend-il en posant la poupée, sans le savoir il avait bien raison

vu que le 14 juin 1940, les Allemands entraient dans Paris. Je ne vais pas vous

raconter ce qui s’est passé quand on a été envahis par les boches, tout le monde

connaît ça, c’est dans tous les livres, y’a même des films ! La vie était très dure et

c’est tout.

« Je vais voir si elle n’arrive pas. Croyez-vous que je serai capable de la

reconnaître après tout ce temps ? demande-t-il en s’approchant de la vitrine.

« Parce que je vous dois une confidence : Éliane, ma soeur jumelle, l’autre

partie de moi-même, je ne l’ai pas vue depuis cinquante-quatre ans ! Cinquantequatre

ans sans plonger mes yeux dans ses yeux, sans tenir ses mains dans les

miennes. Une existence amputée, vécue à moitié. Vivre sans Éliane, ce n’est pas

vivre, c’est survivre en attendant son retour. »

 

Il rejoint la table à pas lents, prend un gâteau qu’il émiette machinalement

jusqu’à le réduire en poudre.

« Il me faut, reprend-il, vous parler de l’été 1942 qui fut très chaud. Ce

mercredi 15 juillet après-midi, au plus fort de la canicule, Éliane et moi nous

faisions la queue devant une épicerie de la rue de Rivoli. J’avais mon veston posé

sur le bras, elle était en chemisier. Il faut dire qu’à cette époque, nous n’avions le

droit de faire nos achats qu’entre quinze et seize heures, quand la majorité des

boutiques étaient fermées. De toute façon, la plupart du temps les rayonnages

étaient désespérément vides. Nous n’avions pas caché l’étoile jaune, comme

faisaient certains. Au contraire, elle était bien voyante sur nos poitrines et on s’en

moquait. C’est un peu idiot, mais j’irais même jusqu’à dire que nous en étions

fiers. Nous n’avions peur de rien. Pensez donc, quinze ans ! L’âge auquel on défie

le monde ! Un jeune homme blond, figure grêlée et costume à rayures, s’est

approché de la file d’attente. Tout juste vingt ans. La haine suintait par tous les

pores de sa peau.

— Juif ! qu’il m’a dit, t’en as marre du caviar, tu vas t’offrir des topinambours !

« La dame devant moi s’est retournée, elle a posé sa main sur mon épaule et

nous a cédé sa place sans rien dire. J’allais ouvrir la bouche quand l’homme qui se

retrouvait devant nous s’est effacé à son tour pour nous laisser passer. Sans un

mot. Un vieillard avec des décorations à la boutonnière, une jeune fille avec un

noeud dans les cheveux, un petit employé à chapeau de feutre en ont fait autant,

et ainsi de suite dans un étonnant silence, déchiré par le rire du jeune type en

costume. Jusqu’à ce que nous nous retrouvions face au commerçant, qui nous

demanda ce que nous désirions.

— Je voudrais des pâtes, dit Éliane.

— J’ai que du tapioca, répondit l’homme.

« Bah… Va pour le tapioca ! Il m’en donna deux paquets, ma soeur lui tendit les

tickets d’alimentation, et voilà qu’il fit comme s’il ne les avait pas vus.

— Au suivant ! qu’il dit.

« Nous, on restait collés au sol. Moi, je serrais les deux paquets pendant

qu’Éliane, appuyée sur sa canne, elle continuait de tendre les deux tickets.

L’épicier servit quelqu’un d’autre, on était devenus transparents. Nous sommes

ressortis enfin de la boutique sans bien comprendre ce qui venait de se passer, et

là, patatras ! je me suis étalé sur le trottoir. L’un des paquets explosa à terre,

c’était l’autre crétin qui venait de me faire un croche-pied.

« Il riait comme un fou pendant qu’on essayait bêtement de récupérer la

précieuse semoule qu’il écrasait consciencieusement avec sa chaussure de vrai

cuir ciré. Sa méchante besogne achevée, il épousseta sa veste d’un air satisfait,

entra dans la boutique et réclama à tue-tête des ortolans.

« Le moindre détail de cette histoire est gravé dans mon esprit, à jamais.

C’était le mercredi après-midi 15 juillet 1942, à quinze heures et quarante et une

minutes exactement. Je ne l’avais jamais racontée à personne. Pourquoi je vous

explique ça, à vous que je ne connais pas ?

« C’est à cause de toi ! rugit-il en se saisissant de la poupée. Oui, à cause de

toi ! Une vie entière dans le silence et le mensonge à cause de toi ! Tout ce qui

s’est passé, c’est de ta faute ! », hurle-t-il en lançant violemment la poupée à

l’autre bout de la boutique.

Le jouet percute la vitre de l’armoire réfrigérée, rebondit sur le comptoir avant

de s’étaler sur le carrelage à damiers. Alors monsieur Simon redevient calme,

comme si cet éclat n’était qu’une parenthèse sans importance.

« Tout va changer, maintenant, assure-t-il, puisqu’Éliane va revenir. Oui oui,

je suis sûr qu’elle va revenir, puisque je t’ai retrouvée. »

Monsieur Simon ramasse précautionneusement la poupée, l’ausculte

brièvement à la recherche d’une éventuelle blessure. Rassuré, mais l’avait-il

seulement bien observée ? il revient se planter derrière la vitrine, l’oeil aux aguets.

« Qu’est-ce qu’elle fait, bon Dieu, qu’est-ce qu’elle fait ? Il faut l’excuser, vous

savez, avec sa jambe, elle ne peut pas marcher très vite.

« Sur le chemin du retour, on a rencontré les Amar, l’air complètement

catastrophés. Honorine et Simone étaient là, elles aussi. Ils voulaient absolument

voir mon père, c’était très important. Je suis allé chercher papa à la boulangerie,

pendant qu’Éliane les conduisait à l’appartement. Dans la boutique, plusieurs

clients discutaient âprement. Une vieille femme parlait en yiddish et m’sieur

Slatzmann, le patron, faisait la traduction pour mon père. Soi-disant qu’une rafle

se préparait, que tous les Juifs étrangers allaient être arrêtés. Il a éclaté de rire

en disant que c’était pas possible dans un pays comme la France. Papa a confirmé

parce que bien sûr, le maréchal ne permettrait jamais une chose pareille ! M’sieur

Slatzmann, de toute façon il était tranquille : il était naturalisé, il avait fait

Verdun, il avait été décoré.

— Allez, à demain, madame Rosenberg ! qu’il a dit.

« Sur le pas de la porte, elle s’est lentement retournée vers papa, la vieille

Rosenberg. Elle a désigné l’affichette obligatoire apposée sur la vitrine. Dessus,

c’était écrit JUDISCHES GESCHAFT  - Entreprise juive. Elle nous a demandé, en

français :

— Pourquoi il permet ça, votre maréchal, hein, pourquoi ?

« Et puis elle est sortie, sans attendre la réponse qui ne venait pas.

« Arrivés à la maison, tout le monde a pris place autour de la table de la salle à

manger, l’air grave. M’sieur Amar, il a tendu un pneumatique qu’il venait de

recevoir. Papa l’a lu à haute voix :

— Fuyez aujourd’hui, demain il sera trop tard.

« C’était tout et la lettre n’était pas signée. Pourtant, les Amar ils étaient bien

décidés à suivre le conseil parce que madame Zaïra pensait avoir reconnu

l’écriture de son chef de rayon au Bazar, celui dont l’épouse travaillait à la

préfecture de police. Ils voulaient qu’on en fasse autant, soi-disant qu’ils

connaissaient quelqu’un, une filière sûre pour passer en zone non occupée. Papa,

lui, il se refusait à croire en ces rumeurs qui couraient le quartier depuis quelques

jours.

— La pauvre madame Rosenberg ! qu’il a dit. Elle est bien gentille mais qu’estce

qu’elle sait des projets des boches ? Et les lettres anonymes, c’est du pas

sérieux ! Au pire, ça ne concerne que les étrangers et nous on est français, non ?

« M’sieur Amar il était pas d’accord, il rappela que les nazis avaient abrogé le

décret Crémieux qui nous avait naturalisés en 1870.

— Tout ça c’est des conneries ! a conclu papa. Vous restez manger ?

« Ils ont refusé, ils voulaient préparer leurs bagages pour fuir. Fuir ! Encore !

lâche monsieur Simon avec un geste d’exaspération qui fait chuter son verre à

terre. On avait abandonné Constantine en 1934 et maintenant il fallait quitter

Paris, quitter la France, peut-être ? Pour aller où ? En Chine ? En Amérique du

sud ? Nous on ne voulait pas, et de toute façon on ne pouvait pas. Est-ce qu’ils

avaient seulement des faux papiers, les Amar ? questionne monsieur Simon en

ramassant le verre intact. Pensez-vous ! Rien du tout ! Leurs espoirs étaient voués

à l’échec, c’était couru d’avance. Sans aucun doute, papa avait raison, il valait

mieux rester ici plutôt que de se faire tirer comme des lapins par les fridolins sur

une route de campagne. Ça, y’avait pas de mystère !

« Il essayait de les persuader, c’était peine perdue. Madame Zaïra nous a tous

serrés très fort dans ses bras en sanglotant, elle disait qu’on se reverrait

forcément après la guerre. Alors m’sieur Amar, il a eu cette idée bizarre de nous

fixer un rendez-vous impossible à oublier : à partir du jour de la victoire, il nous

attendra tous les vendredis midi chez Fernand, le café de la rue François-Miron.

Même si le bistrot est remplacé par un autre commerce, même si la rue est

bombardée, sauf qu’évidemment, c’était une chose impossible.

« Vous allez me demander si je les ai retrouvés de cette façon, les Amar. Et je

vous répondrai que oui, exactement comme ça, trois mois après la Libération.

Vous n’imaginez pas l’ambiance de cette époque, de ce moment. D’un côté, c’était

une allégresse comme on n’en avait jamais vu. De l’autre, on commençait à croiser

les gens qui rentraient des camps et personne n’osait croire ce qu’ils racontaient.

On préférait ne pas les écouter, ces rabat-joie qui ne voulaient pas faire la fête !

On dansait, on riait, c’était… Ah ! Vous entendez son pas ? Le bruit de sa canne !

Écoutez ! C’est elle qui arrive, j’en suis sûr ! », s’écrie-t-il, plein d’espoir.

Il se lève précipitamment, s’approche de la porte d’entrée, l’ouvre en grand.

Dehors, tombe un léger crachin. Une rame freine à l’approche de la station

aérienne.

« Vous allez voir comme elle est belle ! Le soleil de Constantine, je vous dis ! »

Quelques secondes passent, martelées par les talons ferrés d’une femme

inquiète, tassée sous un parapluie.

« Ah ! Non, ce n’est pas elle, dit-il en refermant la porte. C’est incroyable,

qu’est-ce qu’elle peut bien fabriquer ? Bon, encore quelques minutes de patience et

elle sera là, devant moi, belle comme le jour, belle comme toujours. Aura-t-elle

encore sa canne ? La blessure doit être complètement cicatrisée, maintenant…

« Reprenons. Il ne faut surtout pas lâcher le fil, au risque de voir l’histoire

s’emmêler. J’en étais donc à ce fameux 15 juillet 1942. Je me suis approché de

Simone et lui ai fait un gros bisou sur la joue.

— Au revoir, ma petite Simone !

— Au revoir, mon grand Simon ! qu’elle a dit. Je penserai beaucoup à toi.

« À cet instant, Honorine elle a murmuré :

— Et moi, tu m’embrasses pas ?

« J’étais gêné, devant les parents qui faisaient semblant de rien. Je lui ai très

vite posé un baiser et c’était le premier.

— À bientôt, Honorine.

— À bientôt, Simon. Moi aussi, je penserai à toi.

« Et là, on s’était tout dit, on venait de sceller notre futur. En même temps,

parce que tout ça s’est passé très vite, j’ai vu papa qui donnait discrètement à

m’sieur Amar un truc enveloppé dans du chiffon.

— Non non, garde-le, qu’il a dit m’sieur Amar. Si les Allemands viennent, tu en

auras besoin.

« J’ai jamais su où papa s’était procuré ce pistolet. J’aurais bien voulu le tenir

dans ma main, tuer un de ces nazis. Pan ! dans la tête ! Ça oui, j’aurais aimé.

« Simone et Éliane se sont étreintes longuement, on ne pouvait plus les

décoller. Elle a voulu lui donner la poupée Abécassis en souvenir, au cas où on ne

se reverrait jamais. »

Monsieur Simon se dresse soudain, récupère la poupée abandonnée sur le

comptoir.

« J’ai crié :

— Non ! Pas la poupée !

« Et Simone a bien compris que c’était important, puisqu’elle a gentiment

refusé le cadeau. Vous ne pouvez pas savoir comme j’étais soulagé, confie-t-il en

étreignant le pantin de porcelaine. Il pouvait arriver n’importe quoi, j’avais

l’impression que de toute façon la poupée nous protégerait des coups durs, à

condition de ne jamais s’en séparer. Papa a serré m’sieur Amar dans ses bras, et

ils sont partis. Il était sept heures du soir, c’était un mercredi.

« Au cours du dîner, Éliane a vu un papier passer sous la porte d’entrée. Papa

s’est précipité, a ouvert le battant mais il n’y avait déjà plus personne, seulement

le bruit des pas qui dévalaient l’escalier. Je me suis rué vers la fenêtre et je l’ai vu,

ce gamin qui courait. C’était le fils du libraire de la rue de Jouy. Le tract, écrit en

yiddish, avait été glissé sous toutes les portes. Papa a haussé les épaules, l’a posé

sur la commode, et on a fini le repas comme si de rien n’était.

« Pendant qu’il écoutait la T.S.F., Éliane et moi on est descendus. C’était

l’habitude, les soirs d’été, de se retrouver au bas de l’immeuble et de discuter mais

ce soir-là, bizarrement, il n’y avait personne. Madame Brûlet, la concierge, n’était

pas sortie. Sa chaise n’était pas là. Les fils Stein non plus, deux sales mômes

d’une dizaine d’années qui traînaient toujours dans la rue. Pas un chat, pas même

le père Leibovitz. Bah ! De toute façon, le pauvre avait disparu depuis fin mars.

On a dit que c’était la mère Brûlet qui l’avait dénoncé aux Allemands, à cause de

la Singer. Sur l’instant, je n’avais pas cru à cette histoire. Vous savez comment ça

se passe : les gens parlent, parlent, souvent sans savoir. On colporte n’importe

quel ragot, on enjolive tant et plus, on brode.

« Enfin bref, toujours est-il que m’sieur Leibovitz, il avait quitté la Pologne au

début du siècle, avait traversé toute l’Allemagne à pied, avant d’atterrir un beau

jour à Paris. Une dizaine d’années plus tard, il épousait une femme de son village

retrouvée ici par hasard, à la synagogue de la rue Pavée. Par malheur ou par

bonheur, madame Leibovitz elle est morte de tuberculose en septembre 39, une

semaine après la déclaration de guerre. Depuis, m’sieur Leibovitz ne quittait plus

guère sa chambre de bonne, tout en haut de l’immeuble. Il cousait, cousait toute la

journée pour un fabricant de la rue des Archives et le soir venu, il prêtait sa

machine à la concierge. Elle assemblait alors des robes d’enfant que j’allais parfois

livrer contre un peu de faux café ou de charbon, dans une boutique chic de

l’avenue Bosquet.

« Une fois qu’il était en retard -ou bien il avait décroché une commande

exceptionnelle, allez savoir- m’sieur Leibovitz, en s’excusant mille fois, il a refusé

de lui prêter la Singer. La mère Brûlet est soudain entrée dans une colère noire,

furibarde comme jamais. Elle a dit qu’on allait voir ce qu’on allait voir, qu’elle se

vengerait de ce vieux rat, qu’il s’en souviendrait. »

La poupée vient-elle encore d’intervenir ? Monsieur Simon la saisit

brusquement, la regarde droit dans les yeux.

« Quoi ! ? Si, elle a dit ça ! Tu le sais très bien, d’ailleurs ! Tais-toi ! Je te dis de

te taire ! ordonne-t-il au jouet qu’il repose sans ménagement sur la table

encombrée de pâtisseries.

« Une semaine plus tard, une Traction avant s’est arrêtée devant la maison.

Deux types en imper de cuir en sont descendus, et c’était la Gestapo. Ils ont

embarqué m’sieur Leibovitz, “trafiquant notoire, ponte du marché noir”. Le

pauvre vieux, qui attachait ses souliers usés avec de la ficelle de boucherie !

Depuis ce jour on ne l’a plus revu vivant, et certains prétendaient que la concierge

l’avait dénoncé. La meilleure preuve, c’était le ronron d’une Singer qu’on

entendait tourner toute la journée dans sa loge.

« Une coïncidence ! Tu parles ! s’écrie-t-il encore une fois à l’adresse de la

poupée. Où est-ce qu’elle l’aurait achetée, cette machine ? Avec quel argent, tu

peux me le dire ? Oui ! Oui ! Je le sais bien, qu’elle t’a fait une jolie robe. Et

après ? Qu’est-ce que ça prouve ? Bah ! Arrête, tu m’énerves !

« Mais il faut que je revienne à ce mercredi. Ce soir-là, comme il n’y avait

personne dans la rue, on est remontés tristement et on s’est couchés. Vers quatre

heures du matin, Bam ! Bam ! Bam !

— Police ! Ouvrez !

« Papa s’est levé d’un bond, a déballé le pistolet qu’il a armé, nous a expédiés

dans la cuisine avec l’ordre de fuir par la fenêtre si les choses se gâtaient.

— Ouvrez ! Police française ! qu’ils criaient de l’autre côté.

« Le dos collé au mur, le Beretta levé, papa a ouvert la porte. Un flic en

uniforme et un autre en civil ont déboulé dans la pièce.

— Ah ! C’est vrai que vous êtes français ! a dit papa. Ouf ! J’ai eu peur, j’ai cru

que c’était les boches !

— Donnez-moi ça, ordonna le poulet.

« Il a pris l’arme des mains de papa, l’a mise dans sa poche de veste.

— Vous êtes bien… Éliahou Zahar ? qu’il a demandé, le flic. Prenez des

vêtements et des vivres pour deux jours. Ne vous inquiétez pas, tout se passera

bien. Où sont vos enfants ? Simon et Éliane Zahar, c’est bien ça ?

« Là, papa il a hésité. Son regard est allé vers la porte de la cuisine. Il a fermé

les yeux, avant de répondre qu’on était en zone nono chez des amis. Soudain, on a

entendu des cris qui venaient de la cage d’escalier. Un flic gueulait :

— Allez, allez, pas d’histoires !

« J’ai reconnu la voix de madame Stein qui pleurait, qui hurlait, qui se

débattait. Ouais… Ça sentait vraiment le roussi ! Déjà juchée sur la table, Éliane,

avec dans ses bras la poupée Abécassis, hésitait à enjamber le rebord de la

fenêtre.

— Allez ! Vas-y ! je lui ai dit.

— J’peux pas ! J’ai peur ! qu’elle a répondu tout doucement.

« On habitait au premier étage. Juste au-dessous descendait le toit d’anciens

W.-C. où étaient remisées les poubelles de l’immeuble. Même pour Éliane et sa

jambe boiteuse c’était facile et pourtant elle restait immobile, comme pétrifiée. Je

suis passé devant, j’ai glissé, j’ai sauté dans la courette aussi silencieux qu’un

chat. Elle s’est enfin décidée à avancer sur le toit de zinc, elle m’a passé sa canne

et la poupée avant de se suspendre à la gouttière. Je la saisissais par la taille,

j’allais la déposer à terre quand madame Brûlet a surgi. Une lampe de poche à

demi occultée dans la main, elle était enveloppée dans sa robe de chambre

matelassée à fleurs.

— Arrêtez-les ! Arrêtez-les ! qu’elle gueulait. Ils sont dans la cour, les petits

youpins !

« Madame Brûlet ! Elle était devenue folle !

— N’ayez pas peur ! j’ai murmuré. Ce n’est que moi, Simon ! Je suis avec

Éliane !

« Elle s’est approchée de nous et m’a attrapé le nez qu’elle a tordu.

— Bouge pas, maudit rat d’égout, ou j’arrache ton gros pif !

« Soudain, une masse énorme et noire comme le néant a chuté du haut de

l’immeuble, s’est abattue sur la tête de la bignole qui s’est écroulée.

— Aaaahhh ! qu’elle a couiné avant de clamser.

« Et qu’est-ce qui lui était tombé dessus, à votre avis ? Le père Leibovitz ! Étalé

devant nous, tout démantibulé sur le sol de la courette. Qu’est-ce qu’il foutait là ?

On le croyait aux mains de la Gestapo ! Quant à madame Brûlet, son sang de

boudin inondait déjà les pavés. J’ai ramassé la poupée Abécassis, j’ai donné sa

canne à Éliane. Il fallait qu’on se débine en vitesse. Par où passer ? On n’a pas eu

le temps de se poser la question !

— Pas un geste ou je tire ! a ordonné une voix. C’est vous qu’avez refroidi ce

bonhomme et sa bergère ?

« Deux flics en pèlerine avaient surgi du couloir, s’étaient approchés, l’arme à

la main.

— Oh ! non, m’sieur ! a répondu Éliane. C’est le vieux qu’est tombé du

cinquième sur la caboche à la mère Brûlet ! !

— Allez hop ! On les embarque avec les autres ! a dit le brigadier.

« Finalement, vous allez me dire, la mère Brûlet, c’était sûrement une collabo

qui n’a eu que ce qu’elle méritait. Peut-être bien.

« Tais-toi ! lance-t-il à la poupée. Je raconte les choses comme elles se sont

passées et c’est tout ! Maintenant, laisse-moi tranquille !

« Vous voulez savoir comment c’est possible que le père Leibovitz, il ait pu

échapper à la Gestapo ? Ça, on n’en saura jamais rien. Et si c’était son fantôme,

qui avait écrabouillé la bignole ? Un fantôme de soixante-cinq kilos, revenu exprès

pour se venger ! Après tout, pourquoi pas… »

 

« Écoutez, le retard d’Éliane commence à sérieusement m’inquiéter. Je vais

rappeler chez elle, on ne sait jamais. Reprenez une oreillette au miel. »

Monsieur Simon regagne le comptoir, prend le téléphone, compose un numéro.

« Allô ? dit une femme.

— Allô bonsoir, répond monsieur Simon. Est-ce que je pourrais parler à Éliane,

s’il vous plaît ?

— Je suis désolée, assure la voix, mais il n’y a pas d’Éliane, ici. Vous avez dû

vous tromper de numéro.

— Ah. Elle a donc été retardée.

— Puisque je vous dis que c’est une erreur !

— Oui, je comprends.

— Bonsoir, conclut la voix.

— Non non, ça n’est pas de votre faute, c’est normal !

— Tuuut… Tuuut… Tuuut… Tuuut…, répond le combiné.

— Et vous l’avez conduite à la gare. Il était quelle heure ?

— Tuuut… Tuuut… Tuuut… Tuuut…

— D’accord. Eh bien, elle ne tardera plus, maintenant. Merci beaucoup,

bonsoir !

« Elle va arriver, elle a eu un contretemps, dit-il en s’aspergeant encore une

fois d’eau de Cologne. Reprenez donc un gâteau !

« Une fois arrêtés, continue-t-il en se rasseyant, on nous a conduits dans la

nuit vers la rue de Rivoli, près de Saint-Paul. Les flics -tous français- nous

faisaient monter dans des autobus, en distribuant des coups de pèlerine aux

récalcitrants.

« Beaucoup de gens étaient massés là, devant le métro aux grilles fermées. On

a retrouvé les Stein avec leurs garnements, ainsi que m’sieur et madame

Slatzmann, les boulangers. Ils voulaient savoir où était mon père, je n’en avais

aucune idée. Quelque part par là, peut-être.

« J’ai demandé des nouvelles de madame Rosenberg, quelqu’un que je ne

connaissais pas nous a dit qu’elle s’était pendue. A cette seconde, je dois l’avouer,

j’ai été saisi d’une peur panique. Pourtant, les gens étaient plutôt calmes mais

soudain, j’ai eu l’impression qu’on était embarqués dans quelque chose

d’indescriptible, un voyage vers nulle part que madame Rosenberg avait voulu

s’éviter en s’accrochant à son plafonnier. Vraiment, j’ai cru qu’on ne s’en sortirait

pas. Heureusement, nous avions toujours la poupée Abécassis, notre précieux

talisman. Elle était là, rassurante, rien de grave ne pouvait nous arriver. A ce

moment-là, j’ai entendu crier. Une voix éraillée, désagréable. Je me retournai et

me retrouvai face à l’autre nazi, celui qui nous avait humiliés l’après-midi même.

Aux prises avec un policier, il jurait ses grands dieux qu’il devait y avoir une

erreur, qu’il ne s’appelait pas Moïse Bloch.

— T’expliqueras ça plus tard, a dit le flic. Maintenant, tu montes dans le bus

sans faire d’histoires ! Profites-en, la balade est gratuite ! Allez hop !

« Poussé par les pandores, je grimpais à mon tour en serrant bien fort la main

d’Éliane pour qu’on ne soit pas séparés par la foule. Dans l’autobus voisin, on a

aperçu notre père, qui nous faisait de grands signes de la main en souriant.

Éliane lui a fait coucou comme ça, avec le bras de la poupée. On ne savait pas, on

ne pouvait pas savoir qu’on ne le reverrait plus jamais.

— Pardon ! Pardon ! Laissez-moi passer ! Laissez-moi passer ! qu’il gueulait

l’autre, le grêlé. Dis-leur, toi, que j’suis pas juif ! Dis-leur ! Tiens, tu veux mes

chaussures ? Elles sont comme neuves ! Prends-les, elles sont à toi !

« Il s’agrippait à mon col de chemise, pleurait presque, et moi je le regardais

droit dans les yeux, je ne disais rien. Je repensais au flingue de mon père.

« D’autres personnes sont montées, le flot humain nous a séparés. Emporté par

la foule dans le fond du bus, comme une barque ballottée dans la tempête, il

hurlait :

— Me laisse pas tomber ! Me laisse pas tomber !

« Un gros flic a fixé la chaîne de porte et ding ! il a tiré sur la sonnette donnant

l’ordre du départ.

« Ça s’est passé dans la nuit du 15 au 16 juillet 1942. C’était ce qu’on a appelé

par la suite “la Grande Rafle”. Les nazis, eux, ils avaient plus d’humour puisqu’ils

avaient baptisé cette opération “Vent printanier”. Et où est-ce qu’on nous a

emmenés ? Au Vélodrome d’Hiver ! Un stade couvert situé rue Nélaton, près du

métro Bir-Hakeim. Toutes les familles avec enfants avaient été parquées là, dans

des conditions inimaginables.

« Le Vel d’Hiv, je m’en souviens comme d’un enfer bleu à cause de la verrière

du toit, peinte pour la défense passive. On était des milliers à s’empiler là-dedans.

Sur les gradins de bois, le terre-plein central, la piste cyclable, partout. Et ça

criait, et ça pleurait, et parfois ça riait aussi, allez savoir pourquoi. Les gens

étaient entassés n’importe comment : un qui serrait dans ses bras un panier,

l’autre qui étreignait une valise de carton. Certains avaient même emmené un

manteau, bien que la température ambiante fût insupportable de chaleur

empoussiérée. On y est restés trois jours.

« Dans l’indifférence générale, une jeune mère demandait désespérément du

lait pour son bébé qui n’avait rien avalé depuis plus de quarante-huit heures. Elle

le serrait contre sa poitrine, elle implorait. Enfin quelqu’un lui a tendu, en

s’excusant presque, une petite boîte de lait concentré. Un couteau a surgi d’on ne

sait où, tchak-tchak, deux trous ont été percés dans le couvercle. Elle a approché

la boîte de son enfant immobile, la tête enfouie dans les seins.

— Il dort, le pauvre chou, dit-elle en écartant de sa poitrine le petit être

détendu, un peu trop mou.

— Regardez mon Stéphane, comme il dort bien !

« Elle essayait de s’en persuader et nous, avec toutes les précautions du monde,

on lui a doucement ôté l’enfant qu’on a enroulé dans un drap. Une grosse bulle de

silence bleu flottait autour de notre petit groupe agglutiné.

— Mon bébé ! Rendez-moi mon bébé ! qu’elle implorait. Puisque je vous dis

qu’il dort !

« Et alors là, la bulle a éclaté. En mille morceaux. »

Monsieur Simon saisit sa tête dans ses mains. Il murmure, maintenant.

« Éliane ! Où tu es ? Qu’est-ce qu’ils t’ont fait, là-bas ? Éliane… Reviens !

« La nuit, tu te souviens, dit-il en caressant la poupée, ce n’était que des cris,

des hurlements, et pas de place pour s’allonger. J’ai passé des heures et des

heures, assis sur mes talons, la tête d’Éliane posée sur mes genoux.

— Simon, j’ai faim ! se plaignait-elle sans cesse. Je te dis que j’ai faim !

« Elle s’est finalement endormie, mon voisin m’a proposé une cigarette. La

première.

— Il faut fuir, petit, me dit-il. Ici, c’est l’antichambre de la mort. Tu peux me

croire, on n’est pas venus pour assister à une course cycliste. Ça va être direction

Drancy ou Beaune-la-Rolande et hop ! un billet gratuit pour l’enfer ! On va tous y

passer, c’est certain. Moi je m’en fous, j’héberge un cancer et puis je suis curieux

de nature, mais toi tu es jeune, tu as la vie devant toi. Tu dois veiller sur ta soeur.

Essayez de vous enfuir à l’aube, à la relève de la garde.

« Voilà, monsieur, mot pour mot, ce qu’il m’a dit.

« Au petit matin, quelqu’un s’est jeté du haut des gradins, de tout en haut. Il

s’est écrasé sur la piste sans aucun bruit, du moins je n’en ai pas le souvenir.

Juste un nuage de poussière qui est monté vers les lampes aux lueurs blafardes.

Aucun garde, aucune infirmière ne s’en est soucié. Un corps de plus ou de moins

dans cet enchevêtrement d’êtres désespérés, promis au charnier, quelle

importance, n’est-ce pas ?

« Un rabbin s’est approché, a récité la prière des morts, des gens ont emmené

le suicidé vers je ne sais où. J’ai reconnu son costume à rayures, ses cheveux d’un

blond sale et ses chaussures de luxe, c’était le crétin à la face grêlée. Ainsi donc, il

s’appelait Bloch. Moïse Bloch.

« Mon voisin a griffonné une adresse sur sa carte de visite et me l’a tendue. J’ai

eu l’idée de la dissimuler sous ta robe. Mais bon sang, où tu étais passée ? Je te

cherchais partout autour de moi, je ne te retrouvais pas. Tu avais disparu ! Sous

ce manteau ? Non ! Près de cette paire de chaussures abandonnées ? Non plus !

L’angoisse montait, montait, je sentais que j’allais exploser. Enfin j’ai vu ton petit

bras rond, dépassant de sous le sac d’une femme assoupie. Je t’ai ramassée, je t’ai

brossée, j’ai réveillé Éliane et nous sommes descendus lentement à travers la

foule. On enjambait des paquets de gens pliés, recroquevillés, tordus. Certains

pleuraient, d’autres dormaient, d’autres encore toussaient, tant l’atmosphère était

irrespirable. Une odeur de merde chaude nous envahissait. Je la sens qui parfois

revient, qui s’installe dans mon nez, dans ma mémoire. Tu sens comme je pue ?

Tu sens ? Où j’ai mis mon eau de Cologne ? »

Monsieur Simon, le regard halluciné, se lève, se dirige vers le comptoir,

cherche la fiole partout. Il la trouve enfin, s’en inonde avant de retourner

s’asseoir. Il serre maintenant la poupée contre son coeur.

« Je me souviens, dit-il, de cet homme, encore jeune. Appuyé contre une

balustrade, il se balançait régulièrement, de gauche à droite.

— Tic… Tac… Tic… Tac…, qu’il disait. Encore une heure, sept minutes et

trente-cinq secondes avant la fin. Tic… Tac… Tic… Tac…

« On a finalement réussi à atteindre le palier du premier étage. Un garde

mobile nous a demandé :

— Où est-ce que vous allez comme ça ?

— Ma soeur elle a mal au ventre, m’sieur, on va aux toilettes.

— Ils sont bouchés, les chiottes ! qu’il a répondu.

— Je sais, m’sieur.

« Et on a continué notre route comme si de rien n’était, devant le flic dépassé

par les événements. Tu te rappelles ? On s’est faufilés jusque dans le hall, puis

dans le sombre couloir qui menait vers la liberté. Tic… Tac… Tic… Tac… Encore

quarante-neuf minutes et douze secondes avant la fin, qu’il marmonnait, l’autre,

appuyé à la balustrade. Tic… Tac… Tic… Tac… Dans ma tête, j’entendais

résonner son décompte. Tic… Tac… Tic… Tac…

— Ma poupée ! s’est écriée Éliane. J’ai oublié la poupée Abécassis !

« Je crois bien qu’à ce moment-là, elle a rebroussé chemin pour aller la

chercher. Je ne sais plus, tout s’embrouille. La poupée ? Quelle poupée ? »

 

« Cachés dans la pénombre, nous attendions le moment propice. Tic… Tac…

Tic… Tac… Encore trente et une minutes et quatre secondes avant la fin. Je ne

quittais pas des yeux la sortie, j’étais vert de peur. Pas un bruit, Éliane, surtout,

pas un bruit ! Il y avait deux flics, debout. L’un d’eux parlait sans cesse pendant

que l’autre, appuyé contre le mur, semblait somnoler. Tic… Tac… Tic… Tac… Le

bavard consultait sa montre sans arrêt, s’énervait. Voilà qu’il se mettait à faire les

cent pas devant l’entrée. Et s’il lui venait la mauvaise idée d’emprunter le

couloir ? A coup sûr il nous tomberait dessus, et adieu la belle ! J’ai cru entendre

Éliane qui m’appelait :

— Simon ! Je suis retournée là-haut, je ne l’ai pas retrouvée !

« Sa voix me paraissait éloignée, étouffée par la poussière. Tic… Tac… Tic…

Tac… Encore treize minutes et seize secondes avant la fin.

— Simon ! Tu l’as ? qu’elle a dit dans un cri.

« De quoi parlait-elle ? Il m’a semblé alors qu’une autre voix, plus sèche, est

intervenue.

— Eh toi, la boiteuse ! Où tu cours ? Qu’est-ce que tu racontes ? Retourne à ta

place ! Le grand voyage c’est pas pour tout de suite.

Comment ? On partait en voyage ? Oh ! ma tête ! Tout s’emmêlait…

— Non ! Laissez-moi ! Par pitié, lâchez-moi ! Simon !

« Bon sang, pourquoi elle criait ? Par sa faute on allait se faire repérer ! Éliane,

par pitié, silence !

— Allez, assieds-toi ici, petite peste ! dit l’autre. Si tu bouges d’un pouce, gare à

toi !

« La voix aigre s’éteignit doucement, engloutie par la moiteur. A qui

s’adressait-elle ? J’ai déjà oublié. Éliane, où te cachais-tu ? Il faisait si noir.

Éliane ? Pourquoi tu ne disais rien ?

« Après une éternité d’attente, j’ai osé m’approcher à pas de loup. Tic… Tac…

Tic… Tac… Encore sept minutes et une seconde avant la fin. Un car de flics

arrivait de la rue de Grenelle. Il se gara le long du trottoir, les gardiens en faction

s’approchèrent, discutèrent avec le chauffeur.

« Encore trois minutes et quinze secondes avant la fin. Les autres allaient

sortir du camion, prendre la relève. Éliane ! Tic… Tac… Tic… Tac… Encore une

minute et vingt-sept secondes avant la fin.

« J’avançais tout doucement dans le corridor obscur. Je ne te voyais plus. Tu

me suivais bien, n’est-ce pas ? Souviens-toi, chaque pas vers l’air libre, vers la

lumière, était une conquête. Tic… Tac… Tic… Tac… Ça y est, j’étais dehors. Le

soleil matinal m’aveuglait. Éliane ?

« Je marchais sur le trottoir, pendant que la garde montante pénétrait dans le

Vel d’Hiv. Je longeais les murs en silence, je serrais ton petit poignet de

porcelaine rose. Fort, très fort. »

Depuis une minute déjà, monsieur Simon s’est levé. Il est debout, immobile au

milieu de sa pâtisserie, les pieds fichés dans le carrelage noir et blanc. Au bout de

son bras pend la poupée Abécassis, vaguement éclairée par la lueur blafarde de

l’armoire réfrigérée. Avec un peu d’attention, on aurait pu y distinguer une fêlure,

au genou droit.

« Voilà, dit-il à l’hypothétique client. Vous savez tout, maintenant. Allez-vousen.

Il est tard. »

Au dehors, la pluie a cessé. Le boulevard de la Chapelle tremble sous le

passage du métro aérien, les enseignes lumineuses clignotent : Hammam , Tati les

plus bas prix , Barbès Textiles . Irrémédiablement seul dans sa boutique oubliée, un

vieil homme se cogne la tête contre le mur en hurlant :

« Éliane ! Où tu es ? Éliane ! Reviens ! »

 

POSTFACE

 Les principaux personnages de cette histoire, ainsi que leurs destins, sont

entièrement fictifs.

En revanche, le massacre de Constantine eut bien lieu, du 3 au 5 août 1934. Il

y eut 25 morts et 81 blessés.

La grande Rafle du Vel d’Hiv est elle aussi historique : dans la nuit du 15 au

16 juillet 1942 et dans la journée du 17, 9 000 policiers et gendarmes français

arrêtèrent à Paris et en banlieue 13 152 Juifs : 3 118 hommes, 5 919 femmes et 4

115 enfants. Ils furent tous conduits aux camps de Drancy, Pithiviers ou Beaune-la-

Rolande avant d’être déportés vers Auschwitz, le plus grand camp

d’extermination nazi.

Une quarantaine d’hommes y survécurent miraculeusement, jusqu’à l’arrivée

des troupes de l’Armée rouge en 1945. Aucune femme, aucun enfant n’échappa à

la mort.

Alain Korkos.

Publié le vendredi 16 juillet 2021 par Alain Korkos