Le cul entre deux chaises - podcast

Voici l’audio et le texte de mon podcast, Le cul entre deux chaises.

Le cul entre deux chaises

Itinéraire d’un équilibriste professionnel

 

Nom : Korkos 

Prénom : Alain

Date de naissance : 1ermai 1955

Profession : illustrateur, auteur de romans et d’ouvrages documentaires dont certains sur l’Histoire de l’Art ; ancien journaliste spécialisé dans l’analyse de l’image sur le site Arrêt sur images

Signe particulier : transfuge de classe

Transfuge de classe, définition : individu qui est amené à quitter sa classe sociale, qui ne reproduit pas le modèle parental.

Eh oui, je suis un transfuge de classe, un de ces êtres bizarres avec le cul entre deux chaises. Pas vraiment à l’aise dans le milieu de départ, et pas à l’aise non plus dans le milieu d’arrivée. 

J’ai grandi dans une cité HLM de la porte d’Aubervilliers à Paris, un petit paquet d’immeubles en brique rouge coincé entre une usine à gaz, des voies ferrées et des terrains vagues parsemés d’usines abandonnées. J’ai vu se construire le périphérique de l’autre côté de l’école, juste sous la fenêtre de la salle à manger. 

Ma mère était femme de service et cantinière, dans cette même école où j’étais élève. Mon père était escroc, voleur, violeur récidiviste, taulard et psychopathe certifié par l’académie de médecine. Je ne vais pas en raconter beaucoup plus sur le sujet, j’ai consigné mon enfance dans un bouquin paru aux Éditions du Seuil qui s’appelle La Maladie bleue. Passons.

À l’école de la rue Charles Hermite, j’étais plutôt bon élève, du genre premier de la classe partout tout le temps. Avant d’aller plus loin, petite précision sur le système scolaire des années 60-70. À cette époque, il existait deux filières. On pouvait, au sortir de l’école primaire, entrer au collège qui allait de la 6e à la 3e. Avec, au bout, le BEPC (l’équivalent du Brevet d’aujourd’hui). Ensuite, on se retrouvait le plus souvent en cycle court, genre Brevet professionnel en deux ans. C’est comme ça qu’à 17 piges tu te retrouvais tout fringant sur le marché du travail, le caoua à 7h du matin rue Réaumur, en train de parcourir l’édition toute fraîche imprimée de France-Soir, garnie de petites annonces.

Ou bien, seconde option, on entrait au lycée qui allait de la 6e à la Terminale. Avec le Brevet en fin de 3e, pareil, puis le Bac, et la possibilité d’aller à la fac ou dans des classes prépas. La voie royale.

À bulletin scolaire identique, les gosses de prolos se retrouvaient au collège, et les mômes des classes moyennes ou supérieures au lycée. La sélection était impitoyable, basée sur le profil sociologique. À quoi bon, en effet, envoyer au lycée puis à la fac un môme dont les parents n’ont pas le sou, dont le père est alcoolo, voire en séjour longue durée à la Santé ? Autant réserver cette place à un chouette petit gars qui bénéficie d’une base stable, de parents attentionnés aux revenus assurés. Il fera un bon élève méritant, bien peigné avec la raie sur le côté droit. 

Pour moi qui voulais devenir illustrateur, c’était râpé, parce que ce genre de boulot nécessite des études qui font très mal au livret A. Il était donc réservé à ceux dont les parents avaient pas mal de pognon. 

Alors bien sûr, aucun éditeur ne demandera à voir les diplômes que possède un illustrateur ou une illustratrice, il va plutôt se pencher sur le contenu de son carton à dessins. Mais il est évident que si il ou elle est passée par une école renommée, il ou elle aura plus de chances de réussir parce qu’il ou elle aura reçu une solide formation, et se sera constitué par la même occasion un carnet d’adresses, un réseau. C’était vrai hier, c’est toujours vrai aujourd’hui.

Bon. Quand t’es issu de la classe ouvrière, t’as pas de thunes, t’as que dalle, parce que t’es pas prévu pour. Chacun à sa place et les moutons seront bien gardés. On appelle ça le déterminisme social, une expression un peu prout-prout qui signifie qu’avant même tes premiers instants de vie, alors que t’es encore bien à l’abri dans le ventre de ta mère, tu t’es déjà fait baiser profond. Alors pas la peine de regretter quoi que ce soit, hein ! Le réseau tu l’as pas, tu sais même pas que ça existe. Alors penche-toi plutôt sur les petites annonces, et accroche-toi au téléphone. 

Nan mais je suis pessimiste. Il peut arriver que le système scolaire te détecte et veuille prouver qu’il est pas élitiste pour un sou. Tu parles ! Vieille astuce qui consiste à faire croire au bon peuple que le système est là pour t’aider alors qu’en vérité c’est toi qui l’aides en assurant ses positions, son discours de classe. On te file des bourses, on t’oriente vers des parcours protégés qui vont te propulser, toi et un tout petit nombre d’élus, vers le Graal des études supérieures. Alléluia ! Ce fut le lot de bien des transfuges. Ce ne fut pas le mien, hélas. Question d’époque. Les souverains des années 60-70 n’avaient pas encore compris que c’était dans leur intérêt de fabriquer des exceptions qu’ils pourraient exhiber en claironnant que oui, mes chers compatriotes, tout est possible à qui veut bien s’en donner la peine ! ils en étaient encore à préférer l’entre-soi bourgeois.

Au sortir de l’école primaire je me suis donc retrouvé dans un collège destiné à fabriquer de braves petits ouvriers ou, au mieux, des employés de bureau. Moi, à l’époque, j’m’en foutais, du moment qu’on me laissait dessiner dans mes cahiers de brouillon, le reste, j’en avais rien à cirer… C’est à partir de ce moment-là que j’ai commencé à me former sérieusement au dessin et à l’Histoire de l’Art. À la force de mes petits doigts et de mes petits neurones, sans l’aide d’aucun guide. Non pas parce que je suis un génie (ça se saurait), mais parce que ça me plaisait, tout simplement. Je dessinais, parfois sur la même feuille de papier, le Christ jaune de Gauguin, Mandrake le magicien, un cyclomoteur Malaguti, et un portrait du Gréco. 

Je suis entré en 6e à dix ans, j’avais un an d’avance. Le collège était loin de chez moi, sur la Butte Montmartre, il fallait que je prenne deux bus. Le second, le 95, continuait ensuite sa route vers le sud de Paris, passait devant le musée du Louvre. 

Alors là, attention, digression ! À dix ans, j’ai commencé à fréquenter les salles empoussiérés de ce vénérable musée où j’ai découvert les plus grands génies de la peinture : Rembrandt, Vermeer, Bruegel, Van Eyck, et puis Delacroix, Caravage, Canaletto, j’en passe et pas des pires. À quatorze ans, je m’inscrivais aux cours du soir de dessin de la Ville de Paris. J’apprenais à dessiner le magnifique buste de Voltaire souriant sculpté par Houdon, et aussi des vraies femmes, qui venaient poser nues. Quand t’es ado, pendant la première minute c’est troublant ; à la deuxième t’y penses plus, tu les dessines comme si c’était des cônes et des cylindres emboîtés ; et pis au bout de deux ou trois ans tu te souviens que ce sont des êtres humains, et là tu commences à progresser. Eh ouais, ça se passe comme ça, c’est marrant.

Quelque temps plus tard, dans un autre cours de la Ville, je m’initiais à la gravure sur cuivre. J’y côtoyais des professionnels qui venaient non pas pour apprendre, mais pour disposer du matériel onéreux – parce qu’entre parenthèses, une presse à graver, ça coûte bonbon. Ils venaient aussi pour se retrouver, entre extraterrestres de la même galaxie. C’était une bande d’hallucinés qui ne parlaient que de Dürer, Rembrandt, Schongauer, Callot, Goya, et aussi burin, aquatinte, perchlorure de fer, etc. tout en picolant du rouge. J’étais là, au milieu d’eux, et je signais mes pauvres gravures d’une anagramme de mon nom : Al Krooks. En anglais, crook (C, R, deux O, K) signifie “escroc”. Vous le voyez, le syndrome de l’imposteur qui s’insinue ? Il restera là un certain temps…

Bon, fin de la digression, retournons à l’école.

À l’issue de la 3e, on a considéré que mes mains étaient assez fines pour tenir un crayon et on m’a dirigé – nan ! pas vers une école d’Art, vous rigolez ! - on m’a dirigé… vers un brevet comptable ! 

J’ai passé un an à rêvasser au fond de la classe quand je ne faisais pas, carrément, l’école buissonnière. Bistrot-flipper, des heures à secouer le bouzin sans provoquer de Tilt et clac ! l’extra-balle ! Tout un art, toute une technique… À la rentrée suivante, après un mois de roupillon dans la même salle (bicoze j’avais redoublé), je me suis tiré et suis entré… à la BNP. 

Avec l’un de mes tout premiers salaires j’ai acheté un frigo pour ma mère, on s’est enfin débarrassé de l’antique glacière. Viendront ensuite la gazinière, et l’installation du téléphone. La machine à caser les gens dans des petites boîtes semblait avoir gagné ! La perfide m’avait roulé dans la farine avec la complicité du Bazar de l’Hôtel de Ville et des PTT, le piège était presque parfait !

Ma case était donc là, toute prête, garnie de velours 100% synthétique, une vie pépère faite de ragots de couloir, de sombres machinations pour obtenir le poste du voisin ou à défaut, une agrafeuse plus performante que la sienne. L’enfer. Je me suis enfui de cette banque au bout de deux ans et demi, pour me lancer dans le difficile métier d’illustrateur. 

Je décrochais de temps en temps des petites commandes, mais le plus souvent j’étais contraint de faire des boulots d’appoint (qui en réalité constituaient mon ordinaire). J’ai été coursier, standardiste de nuit dans un hôtel et de jour à la SNCF, vendeur de jouets en gros, steward de wagons-lits, peintre en lettres, vendeur d’encyclopédies au porte-à-porte, correcteur typographique, etc.

Petit à petit, je suis entré dans le monde de l’édition jeunesse. L’accueil ne fut pas franchement enthousiaste. Dès le début j’ai ressenti une distance, un mépris de la part des éditeurs, directeurs et artistiques de tout poil, et même des petites mains payées trois balles. Rendez-vous compte : j’avais mis les pieds dans un monde qui se trouvait à dix mille lieues de celui de mon enfance. Un monde dont je ne possédais pas les codes, ceux de la bourgeoisie. 

Des gens qui avaient fait des études. Qui avaient un niveau de vie bien supérieur au mien, qui n’avaient connu ni les galoches gratuites du service social de la mairie, ni les petits matins aux halles de Paris à glaner fruits et légumes dans les caniveaux. Pour eux, ce monde appartenait aux romans de Zola. 

Enfin bref, j’arrivais comme une fleur un peu fanée dans leur bonbonnière rose, avec mon bagage qui ne contenait rien d’autre que ces souvenirs brûlants et quelques beaux tableaux découverts au Louvre. Tel un zombie égaré dans le parc Monceau. J’comprenais rien, j’étais hyper mal à l’aise, et les autres, ces gens, là, le savaient bien.

J’ai passé quarante-cinq ans dans ce milieu, à illustrer ou écrire des tas de bouquins et d’articles. Quarante-cinq ans à me sentir mal, à ne pas savoir sur quel pied danser, à sortir des remarques mal-t-à-propos, à être infoutu de dire bonjour ou au revoir d’un air détaché, à me prendre continuellement les pieds dans le tapis. 

Un jour, je me suis rendu compte que ces gens qui me prenaient de haut étaient - souvent - beaucoup moins cultivés que moi. C’était des quiches en Histoire de l’Art et des tanches en littérature, même pas balaises en littérature jeunesse qui était pourtant supposé être leur domaine de compétence. Pourquoi avaient-ils le pouvoir de décider ce qui était publiable et ce qui ne l’était pas ? Pourquoi étaient-ils à cette place ? Tout simplement parce qu’ils ou elles étaient issus de la famille de machin ou de truc, alors voilà ma grande, t’as tout juste un Deug de lettres foireux mais c’est pas grave, papa t’a dégoté un poste chez Galligrasseuil, tu vas t’occuper d’albums pour enfants, c’est cool, non ? Allez, viens faire la bise à papa.

Je ne dis pas que toutes les personnes que j’ai croisées dans les maisons d’édition ont eu ce parcours, certaines ont fait de vraies études, mais à mon époque, les parachutés étaient nombreuses et nombreux. Et moi, comme un imbécile face à ces ignares, ces crétins prétentieux, j’étais paralysé. Littéralement. Parfois, je me rendais à un rendez-vous obtenu après moult hésitations devant le téléphone et une fois arrivé devant la porte d’entrée, je faisais demi-tour.

Aujourd’hui, je ne fréquente plus guère le petit monde de l’édition. Quand ça m’arrive, je m’y sens toujours aussi mal. À force de patience, j’aurais peut-être pu entrer dans le moule, me fondre dans la masse, faire semblant de. Mais quelque chose m’en empêchait. J’ai toujours été ailleurs. Et même si j’avais pu, j’aurais finalement pas voulu. Impossible. Les convenances, l’hypocrisie, le snobisme, une certaine forme de vulgarité emballée dans des carrés Hermès, la violence des réflexions, le dégoût parfois très clairement affiché… Impossible. J’ai le cul entre deux chaises, entre un prolétariat que je regrette et une bourgeoisie que je déteste.

Le cul entre deux chaises. En équilibre instable. Pas question de tomber du côté des bourges, je l’ai dit, mais pas non plus du côté prolos, désormais interdit. Parce que même si, au début de ma vie professionnelle, j’habitais toujours dans l’appartement de mon enfance, je n’exerçais pas le même genre de métier que mes potes qui étaient devenus mécaniciens auto, tailleurs, veilleurs de nuit, délinquants en conditionnelle, alcoolos sans boulot, prostiputes à temps partiel ou camés, quand ils n’avaient pas déjà rejoint le boulevard des allongés. 

Pas grand-monde avec qui discuter de L’embarquement pour Cythèrede Watteau ou desMéninesde Velazquez. La louze !

Et chez moi, à la maison, c’était un peu la même musique, ou plutôt la même absence de musique. Parler de mon boulot d’illustrateur et plus tard d’auteur à ma mère était peine perdue. Elle n’y comprenait rien, et de toute façon ça ne l’intéressait pas vraiment. Mes livres, elle ne les a jamais lus ni même feuilletés. Je les lui offrais, elle les emballais dans un sac plastique rangé à son tour dans un autre sac plastique, le tout était précautionneusement glissé sous une pile de torchons dans l’armoire, et basta. Je les ai retrouvés là, intacts, après sa mort. Autant dire que ce jour-là, ma religion du livre prit un sale coup dans les dents. Mais j’avais gagné une sacrée pile de torchons.

Au commencement était le Verbe, disait l’autre. Ouais. Le verbe Lire. Dès que j’ai su, j’ai bouquiné. Tout ce qui me tombait sous la main. Des SpirouLeJournal deMickey, des magazines de toutes sortes, des San-Antonio et des Hara-Kirique me passait un copain, des vieux catalogues du début du siècle (le XXe), tout et n’importe quoi. Jusqu’aux enseignes de magasins, aux publicités dans les rues, enfin, tout ce qui comportait des lettres, des mots. Et je passais d’un truc à l’autre, sans distinction, au petit bonheur la chance. 

Quand j’avais quatorze-quinze ans, par exemple, y’avait une nana, une sombre abrutie, qui se foutait de moi, qui m’appelait Kafka parce que ça ressemble à Korkos. J’avais jamais lu ce gars-là. Elle non plus, d’ailleurs. Un jour, énervé, je me suis plongé dans son œuvre, et j’ai adoré. J’ai tout lu. Tout. Et tout relu. Plusieurs fois. Dans tous les sens. 

Son principal traducteur français s’appelait Alexandre Vialatte. Il était aussi romancier et chroniqueur dans la presse. Vialatte m’a mené, entre autres, à Alfred Jarry. Lequel m’a aiguillé vers Raymond Queneau qui m’a fait découvrir Georges Perec, lequel m’a parlé de Jorge Luis Borges qui m’a dirigé vers William Faulkner et une kyrielle d’écrivains américains pendant que de leur côté, Kafka et Vialatte me tiraient vers l’Autriche-Hongrie et l’Allemagne. De saut de puce en saut de puce, en suivant des trajectoires complètement aléatoires, j’ai été amené à lire des bouquins de toutes sortes. Des romans, beaucoup de romans, mais pas seulement. C’est ainsi que j’ai appris l’existence, au-delà des HLM en brique rouge, de vastes terres qui m’attendaient, d’un monde immense à découvrir.

Les livres, putain, les livres ! Voilà un truc qui m’a définitivement séparé de la classe ouvrière. Si c’est pas malheureux quand même ! Je me suis enfermé dans la lecture, me suis bâti une forteresse de bouquins pour me protéger. J’ai creusé un fossé profond me séparant de la réalité quotidienne, souvent insuppportable. Et ce faisant, je me suis éloigné de mes potes, de ma condition. Rendez-vous compte : je lisais la correspondance de Vincent Van Gogh à son frère Théo pendant qu’eux, ils jouaient au foot dans la cour du collège avec une boule de papier enroulée de scotch.

Un jour, mon beau-frère, qui est agent communal dans un petit bled, découvrit ma bibliothèque : 

« Euh… dit-il. Tu les as tous lus ?

— Bein… ouais… » que j’ai répondu.

Le fossé, là, ce salopard de fossé. Tapissé de bouquins à la con. Eh non, quoi que je fasse, je n’appartiens plus à la classe ouvrière. Il est loin, le petit intello de la bande qu’on allait chercher  pour faire le pet dans des coups pas toujours très honnêtes (si on vous a chouré des phares anti-brouillard ou un autoradio vers la Porte de la Chapelle dans les années 68-70, j’y suis peut-être un peu pour quelque chose, j’ai bien dit peut-être).

S’il y a l’écart creusé par les livres, il y a aussi celui créé par la langue. Celle que je parle, et celle que j’écris. Ma langue parlée est populaire, grossière, argotique, marquée par un accent parigot tendance Tontons Flingueurs. C’est comme ça, j’y peux rien, c’est l’âge. 64 ans au dernier muguet. Ma langue écrite, au contraire, essaie d’être châtiée, rythmée comme une musique, poétique, ne dédaigne pas les mots rares voire oubliés qui craquent puis fondent dans la bouche comme une meringue. Certains pourraient dire qu’elle emprunte à la bourgeoisie. Sauf que non. J’emprunte pas, je récupère ce qui m’appartient, ce qui NOUS appartient. 

Même si bourgeois et prolos, pour une fois d’accord, ne sont pas convaincus qu’il s’agit là d’un bien commun. Les premiers parce qu’ils seraient dépossédés du pouvoir qu’apporte la maîtrise du langage, et les seconds parce qu’ils sont persuadés qu’ils ne seront pas à la hauteur du défi.

Là encore, le cul entre deux chaises.

Malgré tout ça, malgré cet écart devenu aussi large que le Grand Canyon du Colorado, je n’ai jamais éprouvé ce sentiment qu’évoquent souvent les transfuges de classe, celui d’avoir trahi leur milieu d’origine. J’ai toujours, chevillée au corps, la fierté de ces ouvriers pour qui la lutte des classes ne sera jamais un vain mot. Dans mon quartier, le PC avait pignon sur rue. Les adultes étaient cégétistes, communistes. Enfin, plus ou moins. 

Si certains étaient de vrais militants, d’autres avaient une conscience politique plutôt floue que le voisin d’en face réanimait chaque dimanche matin en passant dans les escaliers pour vendre L’Huma Dimanche et surtout Vaillant le journal de Pif, qui deviendra plus tard Pif Gadget. Et tous les ans on allait à la Fête de l’Huma à La Courneuve. 

Plus pour la fête que pour L’Huma, d’accord, mais on y allait. 

Mais déjà, Georges Marchais pointait le bout de son pif. J’ai laissé tomber l’hebdomadaire du même nom, je suis passé à Charlie Hebdoet à La Gueule ouverte. J’étais devenu non-violent, antimilitariste, écolo à cheveux gras qui essayait de lire Pour un marxisme libertairede Daniel Guérin. J’y comprenais que dalle, en fait.

Pas de sentiment d’avoir trahi qui ou quoi que ce soit, j’allais dire pas de honte non plus. Sauf que la honte, bein si, je l’ai trimballée toute mon enfance, toute mon adolescence. La honte, c’est quand un prof d’Anglais, en 5e, demande aux élèves de cotiser pour la coopérative de la classe (dont on n’a jamais reçu un quelconque bénéfice, c’était une vile arnaque), et il me cite ne exemple en disant : « Regardez, Korkos il a contribué, il a donné 5 francs, alors que sa famille est en grande difficulté. » Et là, toutes les têtes se retournent vers toi et tu baisses la tienne et tu croises tes bras très fort contre ta poitrine pour ne pas exploser. 

Tu parles qu’on était en grande difficulté ! Ma mère avait à cette époque trois boulots, chourait à la cantine scolaire de la bouffe pour le soir, et mes cahiers de collégien étaient de vieux cahiers récupérés à la fin de chaque année dans les classes qu’elle nettoyait. Elle arrachait les feuilles utilisées et c’est ainsi que je me retrouvais avec des demi-cahiers à l’en-tête de Philippe G., 1eannée mécanique automobile.

Aujourd’hui je ne sais pas trop comment me qualifier, ni comment décrire ma position instable. Illustrateur, auteur et journaliste retraité, qui continue d’écrire et de dessiner pour le plaisir. Pas bourge, en tout cas. Même si de loin, je peux vaguement ressembler à certains d’entre eux. Je  bois le café de Mister Ouadelse, notamment, et ça c’est un luxe impardonnable, pas écolo pour un rond. 

Mais j’ai pas de résidence secondaire, pas de voiture, pas de vélo, encore moins de trottinette, je ne consomme pas à tout va en achetant le dernier bidule connecté, je vis de peu en économisant pour des voyages lointains, et surtout, surtout, je ne partage ni le comportement méprisant, hautain, ni les idées réac, voire extrêmement réac des bourgeois que je continue de croiser tous les jours puisque ces salauds ont décidé d’envahir ma banlieue, moins chère que Paris ! 

Je ne suis pas prolo non plus, c’est terminé depuis longtemps. Je sais bien que ce serait peine perdue de tenter un retour aux sources. La communication passerait mal, les centres d’intérêt des gens qui constituent ce monde ne sont pas les miens, ils s’en tamponnent total de la peinture chinoise à l’époque des Song du Sud ou de la gravure américaine dans la première partie du XXe siècle, ils ont d’autres urgences, et des courses à faire au Lidl ! Et puis de toute façon, le prolétariat que j’ai connu n’a pas forcément grand-chose de commun avec celui d’aujourd’hui.

Pour moi, c’est un mélange de souvenirs terribles ou joyeux gardés au chaud mais aussi de lectures, de films, de documentaires vus à la télé : le Front populaire, le groupe Octobre avec Raymond Bussières, Jacques Prévert et Paul Grimault. Jean Gabin et Charles Vanel dans La Belle Équipe, Simone Signoret et Serge Reggiani dans Casque d’Or.

Et  puis aussi l’antique pont en poutrelles métalliques de la rue d’Aubervilliers, à quatre cent mètres de chez moi, qui avait été reconstitué en studio pour Les Portes de la nuitde Carné et Prévert. Cherchez pas, il a été remplacé depuis belle lurette par un truc, un machin sans nom en béton.

Voilà ce qu’est “mon” prolétariat : des images, des sons, l’odeur d’huile qui imprégnait les murs des salles de mécanique auto que ma mère nettoyait le soir, la pêche aux écrevisses dans le canal où on finissait par balancer les Mobylettes volées, L’Huma DimanchePif le chien, la lutte finale et les lendemains qui chantent, quelques livres, quelques films, des morceaux de connivence, de communion qu’on ne retrouvera jamais. 

Aujourd’hui, c’est autre chose : les seringues et les pipes à crack traînent dans les caniveaux de la rue où j’ai grandi, l’extrême droite a succédé au PC embourbé dans son passé, une radio broie du bruit, et c’est du Booba. 

Je n’appartiens pas à ce prolétariat, à cette misère. Même si je crois bien en connaître tous les coins et recoins. Parce que, pour paraphraser Roy Baty dans Blade Runner, « J’ai vu des choses que vous, étrangers à la porte d’Aubervilliers, ne croiriez pas. »

Je ne suis pas non plus le fruit du slogan “quand on veut, on peut” si cher aux macroniens adeptes de la méritocratie. Laquelle, l’air de rien, renvoie les autres, ceux qui n’ont soi-disant pas fait le moindre effort, à leur prétendue fainéantise congénitale. Quand on veut on peut, qu’ils disent. Non ! non ! pas si simple ! Je ne suis pas un exemple pour la jeunesse d’aujourd’hui, un de ces vaillants petits soldats qui a su sortir de sa condition à force de courage et blablabla start-up et blablabla premier de cordée et vive l’auto-entreprise et vive saint Uber et souvenons-nous de cette chère Maggie Thatcher qui disait en 1987 : «  la société, c’est qui ? Ça n’existe pas ! Il y a des hommes et des femmes, il y a des familles ».

Bullshit! Nous ne sommes pas des individus isolés remontant le courant tout seuls à force de bravitude qui mériteraient plus que les autres, mais une communauté d’êtres humains en interrelations constantes, ce qu’on appelle une société. Une société, ouais. Mon témoignage ici donne probablement l’impression que j’ai ramé tout seul, ce qui n’est pas tout à fait vrai. Je dois beaucoup à mon prof de gravure aujourd’hui décédé que j’ai rencontré alors que j’avais seize ans, il s’appelait Roger Marage. Il m’a assuré que mes rêves ne demandaient qu’à se réaliser, et je l’ai cru. Tout simplement.

C’est ça, la société humaine. Quoi qu’on en dise, on n’est jamais tout à fait seul. 

Même quand on n’a pas la chance de croiser la bonne personne. Parce qu’onpeut aussi faire des rencontres formidables et décisives dans des livres, au ciné, au musée. Ou bien, on peut se faire un film en regardant la personne assise en face de nous dans le RER : on lui fabrique une vie passionnante malgré son bonnet pourri, son imper fatigué, son sac en plastique Franprix et paf ! on se dit que cette vie fantastique pourrait aussi bien être la nôtre, pourquoi pas ? Et voilà qu’on s’y colle, et voilà qu’elle prend une autre direction ! Juste parce qu’on l’aura rêvé suffisamment fort ! Sans l’aide de quiconque. Parce que l’imagination est parfois plus forte que l’intelligence.

On deviendra alors - avec un peu de chance - un transfuge de classe. Et l’on sera confronté à tous les problèmes moraux que ça entraîne. Mais le jeu en vaut la chandelle, pour peu qu’on ait le sens de l’équilibre.

Dans cette société en tous points perfectible, il y a encore - voire, plus que jamais par les temps qui courent - des privilégiés et des défavorisés. Des gens qui savent où ils sont et d’autres, un peu perdus, qui connurent un destin étrange, et ont pas mal de crampes à force d’avoir le cul entre deux chaises.Mais qui tiennent, qui résistent. Des équilibristes professionnels.

 

Publié le vendredi 6 septembre 2019 par Alain Korkos