Lieux #1-Le pont de l'Évangile - podcast

Podcast à écouter par là : Lieux #1-Le pont de l’Évangile

Le texte intégral, suivi par un dossier de photos :

Le pont de l’Évangile s’étend à la pointe nord-est de Paris, à l’angle des rues d’Aubervilliers et de l’Évangile. Là, se dresse un calvaire érigé en 1860. Là également passe la frontière séparant les 18e et 19e arrondissements de Paris. Sauf qu’en vérité, et n’en déplaise aux employés du cadastre, toute la partie située au nord de ce pont n’appartient pas vraiment à Paris. 

Ce fut longtemps une zone imprécise parsemée de terrains vagues, d’entrepôts et d’usines abandonnées, d’amas de voies ferrées longeant un champ de gazomètres, sans oublier l’hôpital Claude Bernard, cerné par un haut mur de 900 mètres de long, qui s’étendait jusqu’au canal Saint-Denis. L’endroit a bien changé, depuis. Il ne s’est pas embelli pour autant et demeure à la marge, entre Paris et banlieue triste. Marcel Aymé, dans une nouvelle intitulée Rue de l’Évangile parue en 1938, décrit ainsi ce coin de Paris oublié :

À l’extrême nord de ce no man’s land, à l’emplacement des anciennes fortifications, se dresse un petit paquet de HLM construit en 1932. Un îlot de brique rouge au milieu de nulle part, « immeubles conçus avec économie ». J’ai grandi là, au 14 de la rue Gaston Darboux. De cet endroit à la rue de l’Évangile, il n’y a pas plus de cinq cents mètres. Voici ce que dit Marcel Aymé – encore lui - de cette artère fantomatique :

L’Abdel de Marcel est du côté civilisé, du côté humain : la place Hébert, son square et sa piscine, la rue des Roses, le marché couvert de la rue l’Olive… Ici nous sommes de l’autre côté, celui des friches, des talus et des herbes sauvages poussant au pied des murs gris, du pont noir tremblant au passage des trains filant vers l’Allemagne.

Une poignée de photos, prises entre 1900 et 1958, mettent en scène le calvaire métallique à l’abri sous sa haute niche de pierre, les sombres gazomètres dressés juste derrière, et la rue rectiligne cernée par de hauts murs qui s’enfonce dans le brouillard vers la place Hébert et l’entrée de la gare de marchandises. Clichés d’anonymes, d’André Kertész en 1930, de René-Jacques en 1946, de Robert Doisneau en 1949, de Jean-Claude Gautrand en 1958… Par-delà les années, rien ne changea sinon les quelques véhicules, hippo puis automobiles, et les lampadaires remplacés peu avant la Seconde Guerre mondiale.

« La femme de dos sur les pavés, rue de l’Évangile, en 1958, confie Jean-Claude Gautrand, c’est un des clichés qui m’ont permis de me rendre compte que la photo pouvait sauver ce qui existe. Au moins dans les mémoiresAujourd’hui, la rue est toujours là mais il n’y a plus de poésie. Il n’y a plus que des tours. »

La poésie, le réalisme poétique. Jacques Prévert et Marcel Carné avaient saisi l’intensité du lieu quand ils s’attelèrent, en 1945, aux Portes de la nuit qui sortit sur les écrans l’année suivante. Parmi les décors, entièrement construits dans les studios de la Victorine à Nice d’après des maquettes d’Alexandre Trauner, figurait celui du pont et de la rue de l’Évangile.

La superposition d’une photo de plateau d’Émile Savitry et de celle de René-Jacques est confondante : au premier regard, on a du mal à distinguer les différences entre les deux lieux, le réel, et le factice avec sa fausse perspective nous donnant à croire que nous nous trouvons face à une rue longue de six cents mètres. Seul un lent examen permettra d’identifier les petits arrangements avec la réalité : la largeur d’un mur, les travées métalliques sous le tablier du pont, l’alignement des pavés sur la chaussée…

Un soir, au sortir du bar accolé au pont, Diego (Yves Montand) enlace Malou (Nathalie Nattier) au pied du calvaire. Surgit Georges, le mari de Malou (Pierre Brasseur). Il veut flinguer Diego, blam ! blam ! mais c’est Malou qui trinque. Drame. Diego et Georges emmènent Malou en voiture à l’hôpital Lariboisière. Pendant ce temps, le frère collabo de la future décédée (Serge Reggiani) parcourt la rue de l’Évangile, passe sous le pont, rejoint les voies ferrées, se dirige vers sa fin… Si cette bobine souvent jugée simpliste a quasiment sombré dans l’oubli, la musique composée par Joseph Kosma a survécu, puisqu’il s’agit des Feuilles mortes.

Ce pont m’obsède, me fascine depuis l’enfance. Il aura fallu bien des années avant que je découvre le film de Carné et Prévert, et bien des années encore avant que j’apprenne que l’un des deux caméramen de ce film était mon grand-oncle, André Bachrich alias André Bac, le frère de ma grand-mère maternelle, que je n’ai, hélas, pas connu.

En 1997, j’écrivais dans La maladie bleue (parue en 2000 aux éditions du Seuil) ce très court chapitre :

Lundi 27 mai 1968

Des coups violents frappés à la porte de l’appartement.

— Police ! Ouvrez !

L’huissier de justice et le commissaire entrent, pendant que le serrurier inutile redescend l’escalier. Je reconnais le policier, plusieurs fois rencontré ; l’homme aux lunettes cerclées de fer n’est pas le même que précédemment. Il demande d’une voix indifférente si la dette peut être apurée sur-le-champ, entreprend de dresser la liste des biens mobiliers sans attendre la réponse qu’il connaît déjà.

— Une glacière sans marque… une cocotte minute Seb… une lampe à pétrole… un moulin à café Peugeot… une pendule électrique Philips… 

Je m’enfuis, dévale les escaliers à toutes jambes. Puis ce sont la cour, le trottoir jusqu’au carrefour, le passage clouté face au marchand de vins, la Dauphine blanche qui freine en catastrophe, la rue d’Aubervilliers, les voies ferrées de la Petite Ceinture envahies d’herbes folles, l’usine à gaz et ses gazomètres, le Christ en croix de la rue de l’Évangile. 

Sombre et majestueux, éternel et protecteur, le pont SNCF est là, face à moi. Hors d’haleine, le cœur au bord de l’explosion, je vais encore une fois me blottir sous le tablier noir. Là, une aveuglante trouée de lumière d’une blancheur presque solide se fraie un passage entre l’acier pour inonder une tranche de pierre, de bitume et de pavés. Au passage des convois de marchandises, ce complexe entrelacs de poutrelles rivetées tendu entre deux murs épais tremble en une clameur assourdissante, un  tumulte effroyable. Cliquetis de chaînes brinquebalantes accrochées aux tampons des wagons bruns, choc mat et régulier des boggies à la jointure des rails, grincements, crissements et vibrations répercutés par l’ensemble de la structure.

Alors, le dos trempé collé contre la muraille incandescente, les tympans ravagés par le lourd fracas métallique, je pousse un long et terrible hurlement qu’il m’est impossible d’entendre. Il faudrait que l’ouvrage, anéanti par cette surcharge sonore, m’engloutisse sous des tonnes de ferraille et de gravats. Il faudrait que je disparaisse pour toujours dans la pierre et l’acier, que je sois, petite flaque bleue, absorbée par un nuage de mâchefer et de poussière grise.

***

À vrai dire, et aussi  étrange que cela puisse paraître, ce pont noir et métallique tendu entre deux falaises de pierre sale fut pour moi une espèce de père idéal. Mon père est un pont. Oui, un pont. Qu’y a-t-il de plus solide, de plus résistant ? Le pont est calme, incapable de sautes d’humeur, d’accès de violence. Vissées sur son échine, des voies de chemin de fer le traversent des pieds à la tête. Il tremble sous le poids des convois et le piéton égaré, pressé de fuir cette inquiétante obscurité transpercée d’aiguilles de lumière, accélère le pas sous son tablier vacillant. Cependant, le pont s’accroche. Il tient bon dans le vacarme infernal, rien n’arrivera. 

Si ses trottoirs étaient plus larges, si la rue pavée n’était pas constamment empruntée par d’énormes camions, j’aurais pu m’installer là, tranquille, sous sa haute protection. Car lui seul pouvait me bercer, me consoler, remonter la couverture sur ma joue. Lui seul connaissait mes terreurs, entendait mes cris d’enfant quand je venais hurler dans l’ombre de son portique au passage des trains. 

Parfois, je m’imaginais allongé sur le bitume avec mon cartable en guise d’oreiller. Une douce chaleur serait descendue des travées, m’aurait enveloppé pendant que le ciel et la terre se seraient ouverts, que mon univers se serait déchiré encore une fois comme un drap de lit. 

On aurait dit que tout allait exploser dans une seconde et voilà que ça y était, dans ma tête à cet instant tout explosait. Les reins collés à la paroi, je contemplais le désastre ultime de ces fragments de vie transparente qui dégringolaient : une photo de moi à cinq ans avec une parure de plumes sur la tête et un tomahawk de plastique dans la main ; le portrait en pied d’un couple près d’une poussette ; celui d’un homme tendant à bout de bras un nourrisson éclatant de rire ; un jeune militaire dans une rue de la casbah d’Alger. 

Je voyais toute ma vie, tous mes souvenirs se fracasser ainsi en morceaux de miroirs acérés. Sur les voies s’entassaient ces bouts d’existence brisée, cette poussière de verre triste que les remparts d’acier boulonné contenaient. À l’abri sous l’aile du pont de l’Évangile, je restais toutefois préservé. Le pont m’avait toujours sauvé, il resterait mon ultime refuge, il était pour l’heure mon père idéal. Le pont est grand et fort, pensai-je. Il abrite quand il pleut, il n’essaie pas d’égorger ma maman avec ses crocs ni ne lacère sa peau blanche à coups de couteau, non, le pont est gentil, il me raconte de belles histoires le soir. 

Mon père est un pont. Dans son ombre s’ouvrent les portes de la nuit.

Ce pont m’obsède. Je ne l’ai pas vu depuis bien longtemps, et soudain il me semble indispensable, urgent de retourner sur les lieux afin de refaire le trajet qui va du 14 rue Gaston Darboux au coin de la rue de l’Évangile, et à son pont. 

Ça y est, j’y suis, me voilà devant la cour de l’immeuble où j’ai grandi. Rien n’a vraiment changé, sinon la grille à l’entrée et le trottoir plus large. Je remonte la rue vers la porte d’Aubervilliers, qui a subi de lourdes transformations. L’hôpital Claude Bernard a été rasé, remplacé par une seconde cité HLM avec vue privilégiée sur le périphérique. Le tram passe maintenant sur le boulevard Ney ; sur le boulevard MacDonald, les anciens entrepôts qui remplaçaient l’usine à gaz ont été remplacés à leur tour par de nouveaux entrepôts. Ceux du boulevard Ney, en revanche, construits après la destruction des gazomètres, sont toujours là. Je traverse le carrefour. Rue d’Aubervilliers, trottoir de droite. Pas mal de junkies, qui dorment sur le bitume ou qui divaguent. La rue monte, maintenant. Elle va enjamber les voies ferrées de la Petite Ceinture, et d’autres voies encore. À gauche et à droite, dans l’enceinte du Gaz de France, se dressaient deux bâtisse cubiques à la Mansart. Ma mère faisait le ménage dans celle de gauche, une ou deux fois par semaine, c’était l’un de ses boulots. Ces maisons ont disparu, évidemment, mais les voies ferrées sont toujours là. La circulation automobile est intense, les rares piétons affalés carburent au crack, le ciel est chargé de nuages, et bien évidemment il va pleuvoir. La rue redescend, maintenant. Sur la droite, à la place des gazomètres, se dresse depuis 1978 une zone industrielle baptisée CAP18. Très poétique. Maintenant que la rue plonge vers le calvaire, j’aperçois le fameux pont de la rue de l’Évangile, qui a totalement changé. Ce n’est plus un vieux pont métallique, mais un pont de béton deux fois plus large, puisque les voies de circulation sont passées de deux à quatre. Un Transilien le traverse, à vitesse réduite. Sur la gauche, les hangars de brique rouge du Gaz de France ont disparu ; l’endroit est en plein chantier. Pelleteuses, citernes de gravier, on s’active, il commence à pleuvoir.

Le chaland habitué des lieux reconnaîtra, sur le côté gauche – mais pour combien de temps encore ? – les derniers vestiges de l’ancien tracé de la rue d’Aubervilliers qui, pendant longtemps, n’enjambait pas les voies telle une bretelle d’autoroute suspendue. À cet endroit, au milieu des années 40, Alexandre Trauner réalisa une gouache à l’ambiance nocturne qui devait servir de maquette de décor pour LesPortes de la nuit. On y voit des maisons aujourd’hui disparues, et le pont de l’Évangile reconnaissable tant par son architecture que par sa position oblique par rapport à la rue qu’il franchit. Cet angle de vue immortalisé par Trauner ne sera pas utilisé dans le film. Le pont, le calvaire et la longue rue de l’Évangile figureront toutefois dans plusieurs autres plans nocturnes.

Me voici maintenant au coin de la rue d’Aubervillers et de la rue de l’Évangile. Si le Christ métallique subsiste, son habitacle de pierre a disparu. Et le crucifié a été déplacé de quelques mètres quand les gazomètres furent abattus pour constuire la zone industrielle.  Sur le trottoir de droite de la rue de l’Évangile, donc, le haut mur a été détruit afin de permettre l’accès à la zone en question. Celui de gauche, au-dessus duquel passent les voies ferrées, existe toujours, mais la gare de marchandises où l’on déchargeait la nuit les wagons des NMPP emplis à ras bord de miliers d’exemplaire de la presse quotidienne, a également disparu. 

De cet endroit si poétique, de cet embranchement de rues grises, de ce pont obscur, de ces hangars de brique teintés de suie, il ne reste plus que de rares photographies, un film tourné en décors qui acquiert ainsi une réalité insoupçonnée, et une poignée de souvenirs que j’emporte sous la pluie battante de ce mois d’octobre.

***

Plan du 18e arrondissement, années 60.
La rue d’Aubervilliers et de la rue de l’Évangile en haut à droite

Le calvaire au coin de la rue d’Aubervilliers et de la rue de l’Évangile, 1924

La rue de l’Évangile, 1930

La rue de l’Évangile et le calvaire par André Kertész, 1930

Photo de René-Jacques, 1946

Phot de plateau d’Émile Savitry sur le tournage des Portes de la nuit
de Marcel Carné et Jacques Prévert aux studios de la Victorine à Nice, 1945-1946

La rue d’Aubervilliers et le pont de l’Évangile en 1945-1946 par Alexandre Trauner (gouache),
maquette de décor pour le tournage des Portes de la nuit

Le pont en 1972, et l’endroit où était censé se situer 
le bistrot des Portes de la nuit

Le calvaire dans les années 70, une partie des gazomètres a été détruite, la niche de pierre
du crucifié a été remplacée par une niche de béton

Le calvaire vers 2010

Le pont de l’Évangile, octobre 2019

 

Publié le samedi 12 octobre 2019 par Alain Korkos