Mary Shelley, ou la quête de la double fenêtre à ogives de format standard

Mary Shelley, le film, est sorti le mois dernier sur les écrans. Son affiche française a été créée par le studio Le Cercle noir.

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En la voyant, l’amateur de peinturlures qui rédige ces quelques lignes fera immédiatement le lien avec une œuvre de John William Waterhouse datée de 1915 et intitulée (attention prenez votre respiration) I am Half-Sick of Shadows, said the Lady of Shalott. Ladite peinturlure s’inspire d’un poème de Tennyson, The Lady of Shalott (1842), qui raconte les déboires de la lady en question. Enfermée dans une tour de Camelot, elle ne peut voir le monde qu’à travers un miroir de forme circulaire. Et comme elle n’a rien à faire de ses dix doigts, elle réalise en tapisserie les scènes que l’objet reflète. Un jour, elle y apercevra Lancelot et pour elle ce sera le début de la fin.

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Waterhouse a réalisé deux autres toiles à partir du poème de Tennyson (voir par ici et par là), la seconde est une pure merveille. 

L’amateur de peinturlures pensera également, en voyant l’affiche de Mary Shelley, à un autre tableau d’outre-Manche fortement teinté de médiévisme, Mariana, de John Everett Millais (1851). Là encore, nous avons une femme à sa fenêtre, une tapisserie en cours et le souvenir d’un homme. Et encore une fois, la source est un poème de Tennyson. Lequel abandonne les légendes arthuriennes pour s’approprier la shakespearienne Mariana de Mesure pour mesure :

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Cela dit, le lecteur attentif aura remarqué que dans l’un et l’autre tableau la femme s’étire, alors que sur l’affiche elle est paisiblement en train d’écrire. L’amateur de peinturlures un peu trop enthousiaste ne serait-il pas en train de se fourvoyer gravement ? De se fourrer le doigt dans l’œil jusqu’au coude voire l’omoplate ? Ce n’est pas parce que l’image de départ nous montre l’auteure de Frankenstein assise près d’une double fenêtre à ogives de format standard qu’il faut immédiatement penser au mouvement néo-gothique grand-breton et ressortir le Moyen Âge de pacotille des peintres préraphaélites. Ce serait trop simple. Revenons à Mary Shelley, la vraie. Elle écrivit l’ébauche de son fameux roman à Genève et donna à son héros le nom d’un authentique château-fort, celui de Frankenstein, lequel est sis à Mühltal non loin de Darmstadt, en Allemagne. Cherchons donc un peintre d’outre-Rhin contemporain de Mary Shelley (1797-1851), un romantique amateur de double fenêtre à ogives. Le meilleur client dans cette catégorie d’appelle Caspar David Friedrich (1774-1840). Son Rêveur, également intitulé Les Ruines du monastère d’Oybin (vers 1835-1840), semble combler notre quête :

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La peinturlure de Friedrich présente en effet quelques ressemblances avec l’affiche de Mary Shelley : même posture du personnage, même double fenêtre à ogives ici étirée en hauteur, et sapins en arrière-plan. Profitons-en pour jeter un œil sur la véritable fenêtre du monastère d’Oybin, non loin de Dresde, qui inspira notre romantique teuton :

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L’ouverture du bas, quant à elle, fut reprise par Carl Gustav Carus, émule de Friedrich, qui peignit vers 1825-1828 cette Fenêtre à Oybin :

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Friedrich a réalisé plusieurs dessins et peintulures à partir de ce monastère, a en outre brossé de nombreuses ruines médiévales. Quelques exemples puisés dans sa riche production :

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La tombe d’Ulrich Von Hutten, 1824

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Ruines du cloître d’Oybin, 1810

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Abbaye dans un bois de chênes, 1810

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Hiver, nuit, vieillesse et mort, 1803

Tout de même, ces fenêtres étirées en hauteur qui ne peuvent entrer dans le format de l’affiche, c’est un peu gênant. Serions-nous encore en train de nous égarer ? Damnaide. Pour être définitivement fixé, visionnons Mary Shelley, le film, et tentons d’y trouver cette scène avec double fenêtre à ogives de format standard livrée avec garantie décennale. Ladite bobine, réalisée par Haifaa Al Mansour, est qualifiée de « biopic puritain et académique » par Le Monde. Arg. Gulp. Avouons-le, après deux heures un tantinet pénibles le constat est amer : aucune blonde purée censée incarner Mary Shelley n’est apparue en train d’écrire près d’une double fenêtre à ogives de format standard livrée avec garantie décennale :

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On l’a croisée, en revanche, alors qu’elle était assise dans la rue devant une échoppe de libraire :

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L’image a été inversée sur l’affiche, et c’est ainsi que Mary Shelley est devenue gauchère. Tout cela ne résout pas notre problème. Fichtre. Continuons notre quête parmi les ruines du monastère d’Oybin, tâchons d’y dénicher une double fenêtre à ogives susceptible d’entrer dans le format habituel des affiches de films françaises, 120x160 cm. Elle apparaîtra sur Instagram à trois reprises, en voici la meilleure représentation (source) :

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Nous avons donc, pour conclure, cette petite addition iconographique : actrice assise à inverser + personnage de Friedrich assis sur une immense double fenêtre à ogives avec des pins derrière + double fenêtre à ogives de taille standard = affiche du film.

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Problème résolu ! À un détail près déjà mentionné : il n’y a, dans cette bobine, aucune double fenêtre à ogives de format standard ou non. Alors pourquoi en avoir casé une dans l’affiche ? Peut-être parce que Mary Shelley fait penser à Frankenstein, qui fait penser au roman gothique anglais, qui fait penser à la mode néo-gothique qui s’empara de l’Europe aux XVIIIe et XIXe siècles, qui fait penser au château de Frankenstein tel qu’il apparaît dans certains films alors qu’il est absent du livre… Les desseins du studio de création d’affiches de films sont impénétrables.

***

Cette passion pour le néo-gothique est partie intégrante du romantisme né au milieu du XVIIIe siècle. Elle succède à l’engouement pour le néo-classicisme qui se manifesta notamment, en peinturlure, par des représentations de ruines plus ou moins hautes et antiques, plus ou moins authentiques, Hubert Robert était le champion incontesté dans ce domaine :

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Paysage architectural avec un canal par Hubert Robert, 1783

Le roman gothique naît en Grande-Bretagne avec Le Château d’Otrante d’Horace Walpole (1764). Il sera suivi par Les Mystères d’Adolphe d’Ann Radcliffe (1794), Le Moine de MG Lewis (1796), Frankenstein de Mary Shelley (1818) et une trâlée d’autres romans contenant des châteaux du Moyen Âge, des fantômes, des jeunes filles éplorées-effrayées-évanouies-dépecées, des caves sombres et humides, des orages éblouissants, des cimetières nocturnes et des religieux fanatiques au regard lubrique. Avec le temps l’aspect médiéval perdra de l’importance, et c’est l’horreur qui prendra le dessus.

Dans ce domaine, l’architecture n’est pas en reste : on restaure d’anciennes bâtisses, et on construit de fausses demeures garnies de doubles fenêtres à ogive. Voici d’abord l’impressionnant château d’Horace Walpole ; situé à Twickenham, sa reconversion gothique s’est effectuée entre 1749 et 1776 :

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Voici maintenant une baraque de moindre calibre élevée en 1863 dans la région de Newcastle, avec tout de même des vrais vitraux de William Morris dedans. Le tout a récemment été mis en vente pour la modique somme de 1 350 000 livres sterling mais ça doit pouvoir se négocier :

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Dans la peinturlure, comme on l’a vu plus haut, on s’en donne à cœur joie en adaptant des poèmes contemporains : The Lady of Shalott de Tennyson, ou bien The Eve of St. Agnes écrit par John Keats en 1819. Ci-dessous, l’interprétation d’Arthur Hughes réalisée en 1856. Il s’agit d’un faux triptyque, d’une seule toile surmontée d’un panneau décoratif doré dans lequel ont été percées trois ouvertures dont deux en ogive :

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Finissons dans la ruine écossaise avec la chapelle d’Holyrood, située à Édimbourg. Elles fut peinte en 1824 par un Français nommé Louis Daguerre, connu pour être avec Nicéphore Niépce le co-inventeur de la photographie. Mais l’homme fut d’abord un artiste peintre, et non des moindres :

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Well, well, well. On s’est un peu éloignés de Mary Shelley et de la quête de la double fenêtre à ogives de format standard, hein ? 

 

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