En passant par la Lorraine, l'Italie et les États-Unis…

Oh ! qu’il est beau le logo de l’Élysée revisité avec sa jolie croix de Lorraine ajoutée :

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En vérité, il ne s’agit pas seulement de l’ajout d’une croix de Lorraine mais d’un nouveau logo, entièrement redessiné. Feuilles de chêne et d’olivier illustrant la justice et la paix, faisceau romain, bouclier, lettres R et F, tout a été passé à la moulinette :

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Avant-Après

Macron, né sept ans après la mort de De Gaulle, s’approprie la croix de Lorraine, la Résistance et tout le tralala. Selon l’Élysée, il est fait  « référence à Charles De Gaulle pour marquer les soixante ans de la Ve République » et aux « cinquante ans de la mort du général et les quatre-vingts ans de l’appel du 18 juin » qui sera célébré en 2020. Pour sûr, Joe. L’appropriation, le détournement sont à la mode en ce moment, dans les logos politiques comme ailleurs.

Cela dit, la croix de Lorraine remonte à la plus haute Antiquité ou presque. Il s’agirait, au départ, de vrais bouts de la vraie croix du Christ qui, vendus plusieurs fois, finirent par se retrouver en Anjou au XIIIe siècle. On peut voir, cette croix par exemple, sur les armoiries de René Ier (1409 -1480), duc de Lorraine, de Bar et d’Anjou, roi de Naples et comte de Provence :

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C’est ainsi qu’en passant par la Lorraine, la croix fut adoptée. On remarquera en passant également (et sous les poissons qui sont des bars) le nombre de bouts de bois assemblés, plus que suffisants pour former une croix. Un peu comme chez Ikea où on se retrouve toujours avec un boulon en trop.

En 1912, le parlement de l’Alsace-Lorraine occupée par les Prussiens se dote d’un drapeau constitué de deux bandes horizontales rouge et blanche, avec une croix de Lorraine jaune dans sa partie rouge. Ce drapeau ne sera jamais officialisé par les occupants.

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En 1940, alors que De Gaulle cherchait un symbole pouvant rivaliser avec la croix gammée, le vice-amiral Muselier, originaire de Lorraine, lui proposa ladite croix. Le général la reconnut immédiatement (elle figurait sur les armes du régiment de chars qu’il avait commandé en 1937-1939), et l’adopta itou :

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C’est ainsi qu’en passant par Londres, la croix de Lorraine devint le symbole de la France libre.

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Affiche de Jean Carlu, vers 1944

Au lendemain de la guerre, De Gaulle reprendra quasiment tel quel ce célèbre logo pour illustrer son nouveau parti, le RPF :

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Affiche électorale, 1947-1948

Récupération, détournement… Quand il deviendra président de la République en décembre 1958, il refusera toutefois qu’on utilise la croix de Lorraine sur le drapeau français ou sur le sceau officiel de la République. Peut-être parce que le RPF s’était lamentablement effondré entre 1949 et 1955…

Ce sceau officiel, qui échappa à la croix de Lorraine, mérite examen. Créé en 1848 sous la IIe République, il représente la Liberté portant sur la tête une couronne de laurier et dans la main droite un faisceau de licteur :

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On retrouve ce faisceau sur les logos de la présidence, et aussi par deux fois au sommet de la grille du palais de l’Élysée sise rue Gabriel, qu’on appelle porte du coq :

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Le faisceau porté par le licteur remonte à la plus haute Antiquité. Ou du moins, à la République romaine (509-27 av. J.-C.) qui l’emprunta aux Étrusques. Il est constitué d’un ensemble de verges d’orme ou de bouleau liées par des lanières de cuir, utile pour flageller un quidam ayant outrepassé la loi. Au centre est parfois fichée une hache, qui peut se révéler bien pratique quand on a également l’intention de le raser de très très près.

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Statuette de licteur romain

Car le faisceau est d’abord un instrument de punition, voire de mise à mort. C’est ainsi, dit-on dans La vie des saints pour tous les jours de l’année, que saint Jacques, tout auréolé qu’il fut, finit raccourci :

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Illustration de Diodore Rahoult, XIXe siècle

Mais le faisceau n’est pas seulement une arme. Il est aussi un instrument de pouvoir, celui des préteurs et des consuls, tel Sylla : « Il mourut tout-puissant, et ses funérailles furent encore un triomphe. (…) Devant le corps, marchaient vingt-quatre licteurs avec les faisceaux » (Michelet, Histoire romaine, 1831).

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Et dans le chapitre 3 des Commentaires sur la guerre civile de Jules César, on peut lire ceci : « il [César] apprend à Alexandrie la mort de Pompée ; mais à peine a-t-il mis pied à terre, qu’il entend les cris des troupes que le roi [Ptolémée] avait laissées en garnison dans cette ville. On accourt : la vue des faisceaux portés devant César soulève la multitude et semble être une atteinte à la majesté royale. Ce premier tumulte s’apaise ; mais, les jours suivants, les rassemblements hostiles et tumultueux se renouvellent, et plusieurs soldats sont tués en divers quartiers de la ville. »

Le faisceau, incarnation parfois sanglante du pouvoir romain, va devenir au cours de la Renaissance l’un des attributs de la Justice. Étrange retournement, détournement. Battista Dossi la peint ainsi, en 1544 :

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En 1593, Cesare Ripa publie son Iconologia. L’ouvrage est un recueil d’illustrations, une espèce d’encyclopédie des allégories compilée à l’attention des artistes. Il aura un succès retentissant, sera maintes fois copié, imité, augmenté au cours des siècles. Ci-dessous, une présentation de la Justice aveugle munie d’un faisceau romain :

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La Révolution française se saisit à son tour du faisceau en tant que signe de la justice et du pouvoir pris par le peuple, uni dans une même cause. Il apparaît en maintes occasions, sur la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, ou sur cette affiche de 1793 :

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La Révolution française doit beaucoup à la Révolution américaine. Et vice-versa. Tant et si bien que les Étasuniens adoptèrent à leur tour le faisceau de 1789. On le retrouve, par exemple, sous la forme d’un pied de table dans le portrait de George Washington peint par Gilbert Stuart en 1796 :

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On peut le voir également, entouré de rameaux d’olivier, au verso de la pièce de dix cents éditée en 1916 (au recto figure le profil de Mercure) :

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Et les mains de la statue d’Abraham Lincoln, assis en son mémorial washingtonien depuis 1920, reposent sur des faisceaux (démunis de hache, histoire de ne pas se couper les doigts) :

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Le faisceau romain est donc devenu, avec les siècles, un symbole de justice, d’union, d’égalité et de paix. Sauf qu’en novembre 1921, Mussolini fonde le Parti national fasciste et le prend comme emblème :

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C’est à ce moment qu’on se souvient que le mot latin fascis a engendré le mot faisceau, mais aussi le mot fascisme. L’extrême-droite américaine d’aujourd’hui, à l’instar de Mussolini, utilise à son tour le faisceau romain comme symbole. Ci-dessous, deux photos faites lors de la manifestation Unite the Right du 12 août 2017 à  Charlottesville (Virginie), où un jeune néonazi nommé James Alex Fields a foncé avec sa voiture sur une foule de contre-manifestants, tuant une femme et blessant trente-cinq personnes.

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Photo de Stephanie Keith parue dans le Daily Mail

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Photo d’Alan Goffinski / AP parue sur le site NBCNews

La croix de Lorraine aux origines médiévales et angevines qui devient en 1912 symbole de l’Alsace-Lorraine occupée par les Prussiens, puis en 1940 celui de la France libre ; récupérée en 1948 par De Gaulle pour son RPF avant de trôner depuis 2006 au sommet du mémorial de Colombey-les-Deux-Églises… Le faisceau romain emprunté aux Étrusques, instrument de punition et de pouvoir qui devient symbole de la justice et de la liberté avant d’être repris par les fascistes italiens et américains… Dès lors, une question se pose : doit-on vraiment faire confiance aux symboles graphiques et à ceux qui les utilisent ? Question subsidiaire : doit-on faire ses emplettes à la boutique de l’Élysée qui commercialise dorénavant les symboles de la République ? Le t-shirt bleu brodé à 55 euros ; le sac à 15 euros ; le mug portrait officiel de notre bienaimé président Macron pas à 30 euros, médamezémessieurs ! pas à 25, non, mais à 24,90 euros seulement ! ; etc.

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