La peinture sino-coréenne, du chic spirituel au kitsch politique

Le président de la Corée du Sud Moon Jae-in et Kim Jong-un, chef de la Corée du Nord, se sont rencontrés mercredi 19 septembre à Pyongyang. La preuve en images avec ces deux superbes photographies réalisées par le service de presse officiel de la Corée du Nord :

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Dans les deux cas, nos deux péquins se tiennent devant d’immenses peinturlures kitsch représentant des paysages de montagne et d’eau. Lors d’une précédente rencontre en mai dernier, un paysage de montagne et d’eau figurait également en arrière-plan de la photo :

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Voici maintenant une photo officielle, prise lors du 18e congrès du PC à Pékin en 2012. Avec là encore un paysage de montagne et d’eau en arrière-plan :

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Ce n’est pas un hasard, pas une coïncidence, mais un symbole de la plus haute importance. Les paysages de montagne et d’eau, qu’on appelle shanshui en chinois (shan-montagne et shui-eau), sont à la peinture chinoise ce que le portrait est à la peinture occidentale classique : le sujet par excellence, le must du must. Nés chez les lettrés qui pratiquèrent d’abord cet art en amateur, le shanshui et le sansuhwa (en coréen) constituent le sommet de la peinture, ont plus de valeur que n’importe quel François Ier au torse bombé, ou Joconde au sourire crispé.

Afficher un paysage de montagne et d’eau dans un endroit où l’on reçoit un invité est donc un signe de respect et de considération. Oui mais pourquoi choisir des peinturlures aussi moches, aussi kitsch ? Avant de répondre à la question, survolons un très bref historique de la peinture de paysage chinoise et coréenne avec plein de trous dedans (ceux qui veulent en savoir plus n’auront qu’à me demander des références bibliographiques ou internettes).

Avant le Ve siècle, le paysage n’apparaissait qu’en tant que décor d’une scène, qu’elle soit religieuse ou profane. Au Ve siècle, la peinture de paysage devient autonome. Le peintre Wang Wei écrit à cette époque une Introduction à la peinture dans laquelle il explique (attention c’est important) que la peinture de paysage est avant tout une recherche spirituelle et que par conséquent, la course à la ressemblance est sans objet. Si un sommet ou une cascade n’ont pas “d’efficacité spirituelle”, alors il appartient au peintre de les transformer pour qu’ils en acquièrent. On voit par là que la peinture n’est pas une image, une reproduction esthétique de la réalité. Elle est le réel, elle est même un moyen d’acquérir l’immortalité tant désirée par les taoïstes.

Mais elle est un réel très codifié. Car une peinture de paysage chinoise traditionnelle se doit de comporter quatre éléments : une montagne, de l’eau (rivière, cascade, lac), des nuages ou de la brume, et enfin un élément humain (personnage ou construction telle que pont, belvédère). Il arrive parfois qu’un élément manque dans une peinture ; la brume est absente, l’élément humain fait défaut. Mais la norme est celle décrite ci-dessus. Voici, pour exemples, une peinture de Fan Kuan (Xe-XIe siècles) intitulée Voyageurs au milieu des montagnes et des ruisseaux et une de Wang Quan (XIIe-XIIIe siècles), non titrée, qui réunissent tous les éléments :

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En Corée, il faudra attendre le XVe siècle pour que le paysage peint devienne autonome. Voici une peinture d’An Gyeon réalisée en 1447, Voyage au pays des pêchers en fleur. Illustration d’un célèbre conte chinois écrit au IVe-Ve siècle, ce paysage mesurant un mètre de long est le plus ancien sansuhwa conservé. Il est considéré comme le chef-d’œuvre de la peinture coréenne. Chef-d’œuvre envolé parce que chouravé au XVIe siècle par les Japonais, qui ne sont pas vraiment décidés à le rendre. Comme le précédent, ce paysage est une pure invention :

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Reproduction numérique visible à Séoul

L’ennui, avec une peinture codifiée, c’est qu’elle a comme une légère tendance à imposer au fil du temps de plus en plus de diktats. Et donc, à se scléroser. En Chine et au XVIIe siècle, Shitao viendra semer la zizanie en écrivant dans ses Propos sur la peinture du moine Citrouille-amère que suivre à la lettre les manuels recommandant de peindre les rochers comme X, les arbres comme Y ou les cascades comme Z est une démarche un tantinet casse-bonbons. Lui, il n’en fera qu’à sa tête et le résultat ne sera pas mal du tout…

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La Terrasse de l’empereur par Shitao

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En Corée, c’est Jeong Seon (XVIIe-XVIIIe siècles) qui se dira que peindre des rochers et des monts imaginaires est un peu crétin. Surtout quand il suffit de pousser la porte pour se retrouver au milieu d’un magnifique paysage. Il sera le premier à aller peindre “sur le motif”.

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La pagode de Gongamcheung

Shim Sa-jeong, qui fut son élève, en fera autant avec son Album de peintures de huit belles scènes de Séoul. Voici l’une d’elles (et l’on voit par là que Séoul a bien changé) :

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Comment est-on passé d’une peinture raffinée, monochrome ou peu colorée, à ces horribles barbouillages multicolores qui décorent les lieux officiels de Chine et de Corée, et aussi les restaurants et les hôtels ?

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Peinturlure nord-coréenne

La faute en revient, au moins en partie, au bouddhisme indien qui se propage à partir du IIe siècle en Chine, et à partir du IVe siècle en Corée. Avec lui, c’est toute une iconographie bigarrée qui va, au cours des siècles, s’installer dans les deux pays.

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Extrait d’un manuscrit indien peint sur feuille de palmier, XIIe siècle

On retrouve cette profusion de couleurs dans les images populaires chinoises telles que ces gravures sur bois imprimées à l’occasion du Nouvel An (la Fête du Printemps)…

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… dans l’opéra

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… ou encore dans l’architecture :

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Cité interdite, Pékin, photo Alain Korkos

Les affiches de propagande éditées par le PC chinois reprennent ces couleurs vives :

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Affiche pour le ballet Le Détachement féminin rouge, 1971

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Affiche de Nouvel An (Fête du Printemps) de 1970
avec le caractère shuangxi, qui signifie double bonheur
Source

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La Chine est incroyable, 1996
Source

La Corée, qui fut à plusieurs reprises sous la domination de la Chine, a adopté de nombreux traits de sa culture. Les images de propagande, fortement colorées, en font partie. Admirons quelques perles, avec tout d’abord deux belles images vantant l’héroïsme impavide de ses fougueux dirigeants :

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Kim Il Sung, sa femme Kim Jong Suk et leur fils Kim Jong Il chevauchant
près du camp secret de l’Armée de Libération, sur le mont Paektu

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Kim Jong Il, tel le Roi-Soleil

Quelques photos issues d’un opéra révolutionnaire de 1976, Chant du mont Kumgang :

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Une photo officielle un tantinet saturée de ce mont Kumgang, délivrée par l’office de tourisme (d’autres images par là) :

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Une carte postale et un timbre peints représentant le mont Chilbo en automne :

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Et enfin une autre carte postale peinte représentant la colline Chon Ju sur le mont Kumgang :

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Toutes ces peintures nord-coréennes sont produites par un immense atelier officiel, qui fabrique également des statues. On pourrait croire que cela n’a guère d’importance, ce ne sont que des images, de la grossière propagande. Sauf que ce n’est pas si simple. Derrière l’arbre se cache une forêt aux ramifications politiques insoupçonnées, dont on parlera dans le prochain billet.

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