Macron, la peste et les écrouelles

Rhââââ ! Qu’elle est belle, cette photo de Macron à Saint-Martin ! Aussi belle et bonne qu’une religieuse au café, un baba au rhum ou un strudel aux pommes hongrois ! Sur Facebook, une bande d’écervelés adeptes de la poussiéreuse lutte des classes - alors que nous en sommes à la start-up nation - l’a comparée à Bonaparte visitant les pestiférés de Jaffa, 11 mars 1799, une peinturlure d’Antoine-Jean Gros qui date de 1804 :

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03-GROS, Antoine-Jean Napoleon Bonaparte Visiting the Plague-stricken at Jaffa, 11 mars 1799.jpg

Le rapprochement est on ne peut plus pertinent, tant dans le fond que dans la forme. Bonaparte, qui a entraîné son armée dans la désastreuse campagne d’Égypte, vient rendre visite à ses malheureux grognards atteints de la peste. Il touche le torse nu de l’un d’entre eux, comme si son geste avait le pouvoir miraculeux de guérir (un mois plus tard, il suggérera qu’on euthanasie tous ces pestiférés à coup d’opium…). Antoine-Jean Gros, propagandiste attitré, fixera l’instant magique par deux fois : l’original est au Louvre, une copie bâclée est accrochée aux cimaises du château de Chantilly.

De façon similaire, Macron rend visite aux victimes de l’ouragan Irma qui a ravagé l’île de Saint-Martin dans la nuit du 5 ou 6 septembre 2017. Et il touche le torse nu de l’un de ses habitants, comme si son geste avait le pouvoir miraculeux de dérouler sous les pieds de l’homme un passage piéton le menant vers un boulot stable et rémunérateur. Alors que l’île, aujourd’hui détruite, affichait en 2014 un taux de chômage de 28,5% pour les hommes et 38,8% pour les femmes. Mais l’important n’est pas là. L’important, c’est la présence des journalistes qui filment et photographient Macron dans sa chemise blanche, touchant le corps noir et luisant d’un jeune et beau délinquant dont le destin va basculer grâce à son geste salvateur, quasi-christique.

Car il y a de la religion, là-dedans. De la religion et de la propagande, tous deux mêlés. Comme souvent, comme presque toujours. Il y a d’abord une flopée de miracles accomplis par Jésus : le Christ guérissant un lépreux, le Christ guérissant dix lépreux, le Christ guérissant un aveugle, le Christ guérissant deux aveugles, la guérison d’un sourd, de plusieurs paralytiques, etc. Avec, encore et encore, ce geste de la main, cette main touchant l’autre, imposition et compassion divines garanties 100%, satisfait ou remboursé. Extrait de l’Évangile selon Luc : « Un lépreux vint à lui ; et, se jetant à genoux, il lui dit d’un ton suppliant : Si tu le veux, tu peux me rendre pur. Jésus, ému de compassion, étendit la main, le toucha, et dit : Je le veux, sois pur. Aussitôt la lèpre le quitta, et il fut purifié. » Et hoplà. Trois images illustrant ces hauts-faits :

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Guérison du lépreux et résurrection du fils de la veuve par Jésus-Christ
extrait du Vincentius Bellovacinsis, Sepeculum historiale, 1463

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Le Christ guérissant l’aveugle par Gioacchino Assereto, vers 1640

06-Jesus_Christ guérissant un aveugleCarl Heinrich Bloch 1871.jpg

Le Christ guérissant l’aveugle par Carl Heinrich Bloch, 1871

Ce pouvoir de thaumaturge passera ensuite aux rois de France et d’Angleterre qui soigneront ainsi, dans leur grande magnanimité, les écrouelles. Autrement dit, la tuberculose ganglionnaire.

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Saint Louis guérissant les écrouelles,
enluminure extraite des Grandes Chroniques de France, vers 1340

07-Henri II pratiquant le toucher des écrouelles au prieuré de Corbeny, livre d'heures de Henri II.jpg

Guérison des écrouelles par le roi Henri II au prieuré de Corbeny,
extrait du Livre d’Heures du roi Henri II par Jean Fouquet, 1429

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Guérison des écrouelles par Henri IV,
gravure au burin de Pierre Firens, 1609

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Louis XIV touchant les écrouelles
par Jean-Baptiste Jouvenet, 1690

Quand Bonaparte rend visite aux pestiférés de Jaffa et touche l’un d’eux, Antoine-Jean Gros fait évidemment allusion aux rois guérissant les écrouelles. Voire, au Christ. Car du corps de Bonaparte émane une lumière quasi-divine qui n’éclaire pas toute la scène (sinon, on ne saurait pas que c’est lui l’ampoule) :

03-GROS, Antoine-Jean Napoleon Bonaparte Visiting the Plague-stricken at Jaffa, 11 mars 1799.jpg

Un peu comme dans la gravure à l’eau-forte de Rembrandt intitulée La Pièce aux cent florins (vers 1649) qui nous montre également, entre autres choses, une guérison miraculeuse. La lumière, là aussi, n’atteint qu’une partie de l’espace :

09-Rembrandt_Les 100 florins - copie.jpg

Les rois de France, Bonaparte, le Christ : c’est à tout cela que renvoie la photo de Macron à Saint-Martin. C’est dans cette lignée qu’il aimerait probablement s’inscrire. Allez, encore un effort, gars…

Pour tout savoir sur la guérison des écrouelles, voir par là.

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