Trick or Trump!

La couverture du dernier New Yorker en date (5 novembre 2018) affiche une illustration de Mark Ulriksen mettant en scène Donald Trump le soir d’Halloween. Elle est intitulée Boo!

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On y voit donc Trump apparaissant au bout d’une rue, un soir d’Halloween. Il avance sur la chaussée, l’air satisfait, tenant dans ses mains des citrouilles débordantes de bonbons. Au premier plan de l’image s’enfuient trois enfants déguisés. L’un porte un masque d’Anonymous (reprise du masque de V pour Vendetta, bande dessinée d’Alan Moore s’inspirant elle-même de la vie de Guy Fawkes, voir par là) ; le deuxième porte un masque de Scream (inspiré par Le Cri d’Edvard Munch) ; le troisième est déguisé en diable. Tous trois s’enfuient, terrorisés, à la vue de Trump. Derrière eux, sur le trottoir, un chat noir. Si au moins il avait traversé la rue pour porter un mauvais sort à ce sinistre Président ! Mais non, il est seulement saisi de peur en entendant les enfants qui s’enfuient en hurlant. Car c’est vers eux que se dirige son regard. Et non pas vers le Président orange comme une citrouille qui, après tout, n’est pas si méchant.

Que dire de cette image, sinon qu’elle nous présente Trump pratiquant un jeu d’un soir faussement effrayant, un jeu d’enfants avides de sucreries. Boo! s’intitule-t-elle. Pas de quoi fouetter un chat. Cette illustration, qui aurait également pu s’intituler Trick or Trump, est en somme un gag sans importance, un aimable cartoon d’où la politique est totalement absente. On rigole et l’on s’amuse avec l’image du Président placé dans l’actualité d’Halloween, et basta. C’est un truc classique des dessinateurs de presse que de relier deux événements ou deux personnages qui n’ont rien à voir entre eux, sinon la proximité temporelle (Plantu a basé l’essentiel de sa carrière sur cette combine). Dans le cas qui nous occupe, cela revient à évacuer tout regard politique, à ne pas s’engager, à ne pas dénoncer. Que dire sinon que cette position très contestable est en elle-même un geste politique ? Un geste qui consiste à banaliser le personnage, son discours et ses actes politiques hautement toxiques, lesquels disparaissent ainsi par enchantement dans le soleil couchant d’Halloween. Boo! nous dit le titre. Et l’on rit de bon cœur en oubliant le caractère extrêmement dangereux de Trump, “bon client” des dessinateurs de presse.

On aurait pu s’attendre à ce que ce lamentable Boo! paraisse dans un organe peu engagé politiquement, voire dans un magazine au service de la droite ne dédaignant pas une légère touche d’humour. Sauf que non : il paraît à la une du New Yorker, fer de lance de la gauche intellectuelle américaine. Et l’on se demande alors comment Françoise Mouly, directrice artistique, a pu accepter de publier en guise de couverture une image aussi pernicieuse, en contradiction totale avec le contenu du magazine dont elle est la responsable visuelle.

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