Manifeste désespéré pour un renouveau des affiches de cinoche tartalacrème - 1

Voilà maintenant quatorze ans que je peste, fulmine et tempête contre les affiches de cinéma qui se ressemblent. Au fil des années, j’ai été beaucoup suivi dans cette entreprise. Et pourtant les choses demeurent inchangées, on verra plus loin pourquoi. Voici donc, pour preuve, sept affiches de films français sortis (ou en passe de l’être) entre le 1er décembre 2018 et le 31 janvier 2019. Toutes recyclent les mêmes imageries, ad nauseam.

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Commençons par un grand classique, celui du décor au soleil couchant avec les personnages dans le ciel. Quatre de nos sept films l’utilisent :

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Astérix Le secret de la potion magique, 5 décembre 2018

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L’Empereur de Paris, 19 décembre 2018

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Mia et le lion blanc, 26 décembre 2018

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L’incroyable histoire du facteur Cheval, 16 janvier 2019

Ça sent l’épopée, l’aventure, voire les grands espaces. Sans doute le visuel d’Astérix est-il une parodie, mais cela ne change rien, au contraire ! Cette tartalacrème est utilisée depuis une bonne cinquantaine d’années. Son plus illustre ancêtre est cette affiche d’Autant en emporte le vent créée par Howard Terpning (célèbre pour ses illustrations de Peaux-Rouges), dans les années 60 :

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Le lecteur cinéphile et la lectrice du même métal se souviendront que la dominante orange ci-dessus est celle de l’incendie d’Atlanta. Comme on peut pas cramer une ville dans tous les films, le rouge orangé sera ensuite confié au soleil couchant. Voici deux des multiples avatars de ce cliché, l’un amerlocain et l’autre français :

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Open Range, 2003

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Blueberry, 2004

En France, le rouge orangé s’est transformé en jaune d’or. Cela dit, c’est toujours la même affiche ou peu s’en faut. Même si celle de Mia et le lion blanc rappelle également celles d’autres films à ambiance africaine tel Out of Africa, même si celle du Facteur Cheval n’est pas sans ressemblance avec celle de Jean de Florette.

Passons à la tartalacrème suivante :

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Le Gendre de ma vie, 19 décembre 2018

Ils sont trois, celui ou celle du milieu étant pris en sandouiche. Le fond est bleu ou bleu-vert dégradé, la typographie est jaune. C’est le syndrome Vermeer, le gars qui eut l’idée lumineuse d’associer systématiquement le bleu et le jaune sur des pots de yaourt.

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Quelques exemples récents :

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Mon Poussin, 2017

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À bras ouverts, 2017

Sauf que ci-dessous la troisième se débine sur la gauche de l’image :

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Love Addict, 2018

Cette sauce personnages-fond-bleu-titre-jaune = comédie-familiale-à-trois est également appliquée aux bobines venant des États-Unis. Un bel exemple avec à gauche l’affiche originale amerlocaine, et à droite l’affiche française bidouillée :

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The Boyfriend - Pourquoi Lui ?, 2017

On notera que, d’une manière générale, le fond bleu dégradé avec des gens devant et un titre jaune est devenu le signe phare du film familial français :

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Il a déjà tes yeux, 2017

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Ma famille t’adore déjà, 2016

Enfin brèfle, c’est toujours pareil. Allez, encore deux tartalacrèmes et le supplice est terminé. Observons tout d’abord cette affiche avec un banc et deux gugusses assis dessus :

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Ma vie avec James Dean, 23 janvier 2019

En France, aux États-Unis et ailleurs, les affiches de films avec un banc se comptent sur les doigts de pied d’un myriapode boiteux remontant à la plus haute Antiquité. Citons, entre autres vieilleries, celle de Sur le banc qui date de 1954 :

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Passons maintenant à des productions plus récentes. Contrairement aux affiches précédentes on ne verra pas ci-dessous d’unité graphique, seul le banc est commun. En France et en Belgique :

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Simon Kolinski, 2009 - Quand je serai petit, 2012 -
Dans la maison, 2012 - L’Étudiante et Monsieur Henri, 2015

Aux États-Unis et au Canada (où parfois le personnage assis est seul) :

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Forrest Gump, 1994 - La Ville fantôme, 2008 -
La vie secrète de Walter Mitty, 2013 - Henri Henri, 2014

À noter qu’une nouvelle bobine de Robert Zemekis intitulée Bienvenue à Marwen sortira au mois de janvier prochain. L’affiche reprend le thème du banc déjà utilisé pour son Forrest Gump, ainsi que le fond dégradé bleu et la typographie jaune vus plus haut (l’affiche originale amerlocaine est identique) :

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Bienvenue à Marwen, 2 janvier 2019

Terminons avec une tartalacrème très proche de la précédente mais avec le chauffage en plus, l’affiche de film-canapé :

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Qu’est-ce qu’on a encore fait au bon dieu ?, 30 janvier 2019

Les canapés postérisés pour le cinéma se ramassent à la pelle. Ils indiquent, la plupart du temps, qu’il s’agit d’un film familial à l’instar du Cosby Show, qui fut la plus célèbre série télé étasunienne se déroulant sur un canapé où à ses abords les plus immédiats.

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Une belle brochette de films-canapé français :

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Arrêtons là ce supplice, et demandons-nous pourquoi les distributeurs de films commandent toujours les mêmes affiches aux studios de graphisme. Est-ce par fainéantise ? Par manque d’imagination ? Que nenni. Une affiche doit être perçue et comprise au premier coup d’œil. Aussi les distributeurs demandent-ils des visuels allant dans ce sens, des visuels dont le public a depuis longtemps compris les codes, un public qui ne veut surtout pas être surpris, un public qui aime retrouver sempiternellement les mêmes histoires annoncées par les mêmes affiches. Un film de nature se verra donc invariablement affublé d’une affiche à dominante bleue (Microcosmos, La Marche de l’Empereur) ; celle d’une comédie mettant en scène un couple orageux sera sur fond blanc avec un élément vestimentaire féminin et un titre en mauve (Pretty Woman, Prête-moi ta main) ; celle d’un film indépendant ou se prétendant tel sera entièrement jaune (Little Miss Sunshine, Le discours d’un roi), etc. Sortir de ces sentiers battus serait prendre le risque que le genre du film soit mal compris. Il y aurait alors comme une faute, une espèce de tromperie sur la marchandise. Pour éviter cela, les distributeurs se contentent d’enfoncer encore et toujours les mêmes clous. Et tant pis si la créativité n’est pas au rendez-vous ! Car l’essentiel n’est pas d’être créatif mais de vendre.

Ne pourrait-on pas vendre autrement ? Peut-être bien que si. On verra ça dans le prochain billet !

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