Manifeste désespéré pour un renouveau des affiches de cinoche tartalacrème - 2

Il avait été question, dans le billet précédent, des affiches de films qui se ressemblent toutes. Est-il possible d’en concevoir d’autres, différentes de la production habituelle ? Certes ouiche ! On en voit parfois - rarement - au fronton des cinémas, il s’agit souvent de productions indépendantes. Les gros distributeurs pourraient en prendre de la graine sans sacrifier leurs objectifs à tendance hautement capitalistique, joindre ce qui leur est utile à ce qui nous est agréable. Aussi, tentons de dégager quelques pistes à grands coups de machette dans la jungle des graphistes avant de constater que ce n’est pas si simple, et voyons comment les producteurs-distributeurs ont cyniquement résolu le problème bien avant qu’on vienne leur donner des leçons du haut de notre chaire de blogueur de la faculté des internettes mondiaux de l’électronique.

L’affiche de cinéma revisitée, donc, remonte à la plus haute Antiquité ou presque, disons aux environs de 2008. Tout commença par-ci par-là sur le ouèbe avec des affiches d’allure le plus souvent minimaliste. En 2010, un blogueur australien du nom de Caelin entreprit sur Tumblr une première recension de ces affiches. La chose se propagea ensuite sur Flicker, Deviant Art, etc. Si certaines de ces affiches sont en tous points réussies, d’autres sont compréhensibles seulement par ceux qui ont déjà vu le film, et ne montrent pas forcément l’élément saillant de l’histoire. Exemples avec Reservoir Dogs, A Clockwork Orange, The Shining, Full Metal Jacket, The Help :

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Affiches de Sam Mankiewicz, Nrirureta, Jamie Bolton, Hunter Langston

D’autres nous dévoilent la fin du film (Achtung ! Spoilage !) : The Usual Suspects avec les pas de Keyser Söze, The Truman Show avec l’escalier menant à la sortie, The Shining avec le texte dactylographié lisible (l’affiche en gros plan par là) :

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Affiches de Mattt Owen et Eder Rengifo

D’autres encore ne sont que des reprises du style de Saul Bass, l’inventeur de l’affiche minimaliste : Arrested Development, Night of The Living Dead, Rocky, mais on pourrait en citer des dizaines d’autres :

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Affiches de William Henry, Mark Welser, Olly Moss

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Trois affiches de Saul Bass

Ou bien elles sont tellement mini-mini-minimalistes qu’on dirait des pictogrammes d’aéroport désignant les douches publiques, l’Escalator le plus proche ou la terrasse avec point de vue imprenable :

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Affiches d’Arden Avett pour Psycho, Brokeback Mountain et Rear Window

On voit par là que les affiches minimalistes ne sont pas forcément une bonne idée pour vendre des films. Cela ne veut pas dire pour autant qu’il faut laisser le champ libre aux affiches-qui-se-ressemblent-toutes. Il existe un moyen terme, et c’est l’affiche réaliste sortant des sentiers battus. Petit catalogue non exhaustif entièrement subjectif :

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Nikita Kaun pour The Neon Demon

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Alexey Kot pour Rogue One - A Star Wars Story

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Alexey Kot pour Aviator

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Flore Maquin pour Pulp Fiction

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Flore Maquin pour The Birds

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Flore Maquin pour Scream

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Laurent Durieux pour The Godfather - part II

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Laurent Durieux pour King Kong

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Laurent Durieux pour Rear Window
avec quasiment un spoilage dedans mais on lui pardonne

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Laurent Durieux pour The Graduate
avec citation du Bigger Splash de David Hockney :

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Si l’aspect majoritairement et délicieusement rétro de ces affiches alternatives n’est pas la seule voie à explorer, admettons qu’elles sont beaucoup plus attirantes que les affiches minimalistes. Beaucoup plus commerciales, donc. Les boîtes de production et de distribution ont bien compris qu’il y avait là un filon à creuser. En 2014, un site canadien de vente d’affiches et de ticheurtes nommé Skuzzles passa un partenariat avec la MGM et 20th Century Fox dans le but de faire redessiner les affiches de treize films d’horreur célèbres, et de vendre à l’occasion d’Halloween les DVD et Blu-Ray de ces bobines parés desdites affiches. Ce furent, bien sûr, des artistes pratiquant régulièrement l’art de la revisite qui s’y collèrent. Les grosses boîtes utilisent donc ces talents, mais de manière très ponctuelle voire déloyale : un commentaire sur le site Skuzzles affirma à l’époque que ces visuels étaient introuvables, aussi bien dans les commerces que sur le ouèbe. Deux exemples de ces horrifiques affiches :

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Gary Pulin pour Carrie

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Todd Slater pour Invasion of the Body Snatchers

Universal Pictures vient, de son côté, d’organiser un concours d’affiches alternatives doté de prix en espèces pour Welcome to Marwen de Robert Zemeckis, qui sortira en janvier en France (l’affiche officielle figure dans le billet précédent). Les œuvres sélectionnées seront “peut-être” utilisées pour la promotion du film. Ou peut-être pas. Dans tous les cas, c’est une bonne opération publicitaire pour Universal. Deux des centaines d’affiches créées pour l’occasion :

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Affiche de Richard Villarante

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Affiche de Jonel Visto

On voit par là que les Universal, 20th Century Fox et autres MGM se servent des créateurs d’affiches revisitées sans aller jusqu’à utiliser leurs talents pour réaliser d’officielles affiches ! Certains artistes, toutefois, travaillent pour des instances cinématographiques. Flore Maquin, dont il fut question plus haut, réalise des affiches pour les festivals de l’Institut Lumière à Lyon ou pour le fournisseur de vidéos à la demande Blackpills. Elle a même pondu, mazette ! celle du festival de Cannes en 2018. De bien jolis visuels, beaucoup plus sages que ce qu’elle fait à titre personnel. Exemples :

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Affiche de Flore Maquin pour le festival Lumière 2016

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Affiche de Flore Maquin pour le festival Cinémas du sud 2016

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Affiche tartalacrème de Flore Maquin pour la série Mooom
avec, arg ! un couple, un fond bleu et du lettrage jaune !
(voir billet précédent)

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Affiche tartalacrème de Flore Maquin pour la série Virgin
avec, damnaide ! regardez bien,
un salopiot qui a fait des graffitis cochons dessus !

On attend avec grande impatience des affiches de films réalisées sans filet par Flore Maquin et le génial Laurent Durieux qui seraient visibles sur les panneaux 4x3, dans les stations de métro et sur les bus. Il y a magré tout peu d’espoir, raison pour laquelle ces deux billets s’intitulent Manifeste désespéré pour un renouveau des affiches de cinoche tartalacrème.

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