Les panneaux de la colère

Le 27 décembre dernier paraissait, sur le compte Instagram des Gilets jaunes, une courte vidéo montrant un panneau publicitaire en lettres jaunes sur fond noir qui disait : « 150 € de + par mois par policier et nous ? La matraque dans la gueule ? »

01B.png

Qui avait collé cette affiche sur un panneau sis à la Seyne-sur-Mer dans le Var ? Les Gilets jaunes ? Que nenni. Le responsable se dévoila bien vite, il s’appelle Michel-Ange Flori et dirige une entreprise possédant plusieurs centaines de panneaux publicitaires 4x3 dans le département. « Évidemment, pour ceux qui me connaissent un peu, je ne prends pas de commande pour ce type de “tweet”, je sors de ma zone de confort pour me saisir de l’actualité qu’il me paraît bon de commenter. Je ferai un post sur BFM en 4x3 dans les heures qui viennent. »

02.png

L’homme, en effet, n’a pas apprécié que BFM ait un peu rapidement attribué la paternité de ce panneau aux Gilets jaunes. Vexé tel un pou, il a donc répliqué fissa avec une autre affiche proclamant : « Les syndicats de police et BFM vous souhaitent un bon enfumage 2019 » :

03.png

Michel-Ange Flori n’en est pas à son coup d’essai. Le 21 novembre 2015, suite aux attentats du 13 novembre, il avait recouvert l’un de ses panneaux avec le texte suivant : « Monsieur le président changeons la loi. La mort pour les terroristes et leurs complices. » On voit par là que le sieur Flori fait dans la dentelle de Bruges, option macramé.

02b.png

Éloignons-nous de la Côte d’Azur et de ses parfums pas toujours agréables. En novembre 2017 sortait Three Billboards : Les Panneaux de la vengeance (Three Billboards Outside Ebbing, Missouri) de Martin McDonagh, avec la très merveilleuse Frances McDormand. L’action se passe dans la bonne ville d’Ebbing (Missouri) où la fille de Mildred Hayes a été violée puis assassinée. Sept mois plus tard l’enquête est au point mort et Mildred décide d’interpeller la police en louant trois panneaux publicitaires sur lesquels elle fait inscrire les phrases suivantes : « Raped while dying » (Violée pendant son agonie), « And still no arrests » (Et toujours aucune arrestation), « How come, chief Willoughby? » (Comment ça se fait, chef Willoughby ? ». Le film eut grand succès, et le principe des trois affiches sur fond rouge fut repris par plusieurs groupes de défense et autres ONG. Petite liste non exhaustive.

04 novembre 2017.jpg

Le 15 février 2018, l’association anglaise JusticeforGrenfell faisait circuler trois camionnettes parées de trois affiches ressemblant à celles de Three Billboards : Les Panneaux de la vengeance disant : « 71 morts », « Et toujours aucune arrestation ? », « Comment ça se fait ? » (en juin 2017, l’incendie de l’immeuble Grenfell à Londres fit soixante-et-onze morts et huit disparus) :

05-15 février 2018.jpg

Le lendemain 16 février 2018, l’ONG Avaaz faisait circuler à Miami trois camionnettes parées de trois affiches rouges idem disant : « Abattus à l’école », « Et toujours pas de contrôle des armes ? », « Comment ça se fait, Marco Rubio ? » (le 14 février, soit deux jours plus tôt, un tireur fou avait abattu dix-sept personnes dans un lycée de Floride ; Marco Rubio est le sénateur de cet État) :

07-16 février 2018-miami.png

Le 28 février, l’artiste Sabo piratait des panneaux publicitaires plantés en la charmante localité de Hollywood en Californie, sur lesquels il tendit des toiles rubicondes évoquant encore une fois Three Billboards : Les Panneaux de la vengeance : « Et l’Oscar pour le plus grand pédophile est attribué à… », « On était tous au courant, mais toujours aucune arrestation », « Donnez des noms sur scène ou fermez vos putains de gueules ! » :

10-2018-28 février 2018-2.jpg
11-2018-28 février 2018-1.jpg
12-2018-28 février 2018-3.jpg

On pourrait citer encore d’autres actions s’inspirant des affiches de Three Billboards : Les Panneaux de la vengeance. À l’université d’Édimbourg, en Belgique flamande, etc. En vérité, il s’agit plutôt de panneaux de la colère, dont la floraison n’est sûrement pas terminée. On se trouve là devant le même phénomène que celui des mouvements féministes reprenant le costume - également rouge - de The Handmaid’s Tale (La Servante écarlate). Lire à ce propos cet article récapitulatif du très excellent Guardian : How The Handmaid’s Tale dressed protests across the world.

13C.png

Manifestation contre le vice-résident des USA Mike Pence à Philadelphie, le 23 juillet dernier.
Capture d’écran réalisée sur le site du Guardian. Photo : Matt Rourke/AFP

Cela dit, le fait de reconvertir des panneaux publicitaires en supports de revendications ou en adresses aux puissants ne date pas de la sortie du film. En novembre 2018, l’association de protection des animaux PeTA recouvrait, à San José en Californie, un billboard de ce délicieux message à déguster avec une pointe de fleur de sel : « Regardez les choses en face : vous ne pouvez pas vous prétendre féministe et continuer de manger des œufs. Les œufs et les produits laitiers résultent de la maltraitance de femelles. » :

14-décembre 2018.jpg

Quelques mois plus tôt, en mars 2017, l’artiste californienne Karen Fiorito installait cette image sur un immense panneau publicitaire sis à Phoenix (Arizona) :

17-3.jpg

Un portrait de Trump avec un petit drapeau russe à son revers gauche, entouré par deux champignons atomiques et deux signes $ dans une typographie faisant écho à la croix gammée (le champignon en forme de tête de clown et le dollar nazi ont été “empruntés” à d’autres artistes, Thomas Mangold et Hugh Gran). Au dos de ce panneau, une autre affiche appelant à l’unité avec ledit mot en langue des signes :

17-2.jpg

Cette installation fut commandée par la galerie La Melgosa, propriétaire dudit panneau. Les deux affiches devraient rester en place pendant toute la durée du mandat de Trump. Karen Fiorito n’en est pas, elle non plus, à son coup d’essai, puisqu’elle a investi pas moins de six panneaux depuis 2004 :

17-4.png
17-5.png
17-6.png

On peut remonter un peu plus loin dans le temps ! En 1989, les Guerrilla Girls concevaient une affiche de type billboard à fond jaune, avec une typographie noire et un bord noir épais (celle de Three Billboards, rappelons-le, a un fond rouge avec une typographie noire et un bord noir épais itou. « Les femmes doivent-elles être nues pour entrer au Metropolitan Museum ? Moins de 5% des artistes dans les salles d’Art moderne sont des femmes, alors que 85% des nus sont féminins », clament les Guerrilla Girls. L’affiche, dont l’image reprend le corps de l’Odalisque d’Ingres sur la tête de laquelle est posé un masque de King Kong, fut apposée sur le flanc des bus new-yorkais :

P78793,P78793,P78793,P78793,P78793

En 2009, l’affiche traduite se retrouva sur les bus parisiens :

***img6.jpg

Vingt-trois ans après l’affiche initiale, en 2012, les Guerrilla Girls se rendirent compte que les choses demeuraient à peu près inchangées puisque seulement 4% des artistes exposés au Museum of Modern Art de New York et dans les salles d’Art moderne du Metropolitan étaient des femmes, alors que 76% étaient des nus féminins. Dès lors, on peut se questionner sur l’utilité d’un affichage, fût-il itinérant ou de taille immense.

Le panneau publicitaire servit d’abord à afficher des réclames. Il se para ensuite d’une deuxième fonction, celle de sujet pour les peintres et les photographes. Profitons-en pour admirer en vitesse deux des plus célèbres photos de billboards, prises à quarante ans d’écart par Dorothea Lange et Stephen Shore :

20-1937-Towards-Los-Angeles-Dorothea-LANGE-1937.jpg

Towards Los Angeles par Dorothea Lange, 1937

21-Stephen Shore, “U.S. 97, south of Klamath Falls, Oregon, July 21, 1973.”.jpg

U.S. 97, south of Klamath Falls, Oregon par Stephen Shore, juillet 1973

De nos jours, le panneau publicitaire et sa complice l’affiche sont également devenus instruments de la contestation. Comme si l’affiche avait prouvé de manière indubitable qu’elle était capable de convaincre sa cible et que par conséquent, les protestataires pouvaient l’utiliser à leur bénéfice. Rien n’est moins certain. On se souvient de certaines images sans se souvenir forcément de la marque vantée, aucune étude n’a jamais démontré le pouvoir d’une campagne publicitaire sur les intentions d’achat. Et si l’affiche ne servait qu’à être lacérée, comme nous le montre depuis des lustres Jacques Villeglé ?

22.jpg

Lille, rue Littré par Jacques Villeglé, février 2000
Affiches lacérées marouflées sur toile

 

La discussion continue ailleurs

URL de rétrolien : http://laboiteaimages.alainkorkos.fr/trackback/29

Fil des commentaires de ce billet