La vue va de soi

En couverture du supplément Scènes d’hiver de Libération paru le vendredi 11 janvier, cette photo d’un acteur aux yeux bandés. Pourquoi cet interprète de la toute nouvelle création de Falk Richter a-t-il les yeux bandés ? Aveugle volontaire ? Aveugle malgré lui ? Aveugle qui s’ignore ?

01.jpg

La vue va de soi. Comme la vie devant soi. Et pourtant, nombreux sont les personnages qui ont les yeux bandés, ou qui les ferment volontairement sans aller jusqu’à les recouvrir. En ce moment sur Netflix, ce film à la une : Bird Box de Susanne Bier avec Sandra Bullock, Trevante Rhodes et John Malkovich. L’argument est le suivant : un virus venu d’on ne sait où pousse les gens au suicide ; le seul moyen de s’en préserver consiste à fermer les yeux, à les recouvrir d’un bandeau. Le film cartonne, des millions de vues.

02.png
03.png

La vue va de soi, mais elle peut être source de bien des soucis. Le pêcheur nord-coréen d’Entre deux rives, magnifique film de Kim Ki-duk sorti en 2016, décide de fermer les yeux quand il se retrouve bien malgré lui à Séoul, en Corée du sud. Il les ferme parce que moins il verra les atours du frère ennemi, moins il aura à raconter quand il aura regagné la mère patrie, moins long sera son calvaire.

04.png

La vue va de soi, et les yeux idem. Jusqu’au moment où leur couleur peut être source de troubles. Dans Azur et Asmar de Michel Ocelot (2006), Azur se rend au pays de l’autre côté de la mer où l’on craint par-dessus tout la malédiction des yeux bleus. Aussi marche-t-il les yeux fermés, avec pour guide un mendiant myope juché sur ses épaules. Azur aveugle volontaire, tel un saint Christophe au royaume des djinns.

05-AZUR_ET_ASMAR.jpg

Si la vue va de soi, certains s’en retrouvent privés sans même le savoir. Il en est ainsi de la Synagogue (c’est-à-dire du peuple juif), dont la représentation féminine figure sur quelques tableaux et sur de nombreux porches d’églises et cathédrales. Au Moyen Âge fut conçu le dogme du Verus Israël selon lequel ledit peuple, qui n’avait pas reconnu en Jésus le Messie, était désormais frappé de cécité. C’est ainsi qu’on sculpta, sur les porches des églises, deux statues concurrentes : l’Église triomphante et la Synagogue vaincue. Laquelle a les yeux bandés (quand ils ne sont pas cachés par un serpent !), une lance brisée dans une main, les tables de La Loi qui lui échappent de l’autre, et parfois une couronne de guingois sur sa tête ou à ses pieds.

06-syna_strasbourg.jpg

L’Église triomphante et la Synagogue vaincue, cathédrale de Strasbourg

07-Notre-Dame-Paris_yeux_bandes_serpent.jpg

La Synagogue vaincue, cathédrale Notre-Dame de Paris

La vue va de soi, mais elle peut être brouillée par les fausses certitudes. C’est ce que nous dit Jésus (encore lui, et on n’en a pas fini) dans l’une de ses paraboles concernant les Pharisiens : « Laissez-les : ce sont des aveugles qui conduisent des aveugles ; si un aveugle conduit un aveugle, ils tomberont tous deux dans une fosse. » La chose fut illustrée en 1568 par Pieter Bruegel l’Ancien, avec cette peinturlure qui ressemble un peu à une chronophotographie d’Eadweard Muybridge ou d’Étienne-Jules Marey :

08.png
09_Marey.jpg

Chronophotographie d’Étienne-Jules Marey, vers 1880-1890

Si la vue va de soi, elle n’est pas indispensable aux prophètes. Ainsi, dans l’Évangile selon saint Luc (22, 63-65) : « Les hommes qui gardaient Jésus se moquaient de lui et le maltraitaient. Ils lui avaient voilé le visage, et ils l’interrogeaient : “Fais le prophète ! Qui est-ce qui t’a frappé ?” »

09.jpg

Le Christ moqué par Matthias Grünewald, vers 1470-1480

On peut être aveugle de manière volontaire comme les héros de Bird Box et celui d’Entre deux rives qui se voilent la face pour se protéger ; comme Azur qui choisit la cécité pour protéger les autres d’une malédiction ; comme la Justice qui se veut être égale pour tous. On peut être aveugle qui s’ignore comme le peuple d’Israël qui refuse de voir le Christ tel un Messie. Ou encore être aveugle malgré soi, victime de la moquerie des autres.

On peut également être aveugle ou en passe de l’être, à cause d’un double glaucome. C’est ce que raconte Élisabeth Quin dans La Nuit se lève, qui vient tout juste de paraître aux éditions Grasset :

« La vue va de soi, jusqu’au jour où quelque chose se détraque dans ce petit cosmos conjonctif et moléculaire de sept grammes, objet parfait et miraculeux, nécessitant si peu d’entretien qu’on le néglige. »

Bande annonce de Blindness de Fernando Meirelles
avec Julianne Moore, Mark Ruffalo, Danny Glover (2004)

La discussion continue ailleurs

URL de rétrolien : http://laboiteaimages.alainkorkos.fr/trackback/31

Fil des commentaires de ce billet