Portrait d'un mafioso présumé

La couverture du Monde Magazine à paraître ce samedi 19 janvier 2019 nous donne à voir un portrait en noir et blanc de Benjamin Griveaux, porte-parole de l’actuel gouvernement :

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Photo Simone Perolari

Comment ne pas penser à un portrait de mafieux ? Je vais vous faire une offre que vous ne pourrez pas refuser, celle d’une analyse expresse de cette image en trois points.

La scène

Elle évoque immédiatement une tralée de photos de truands amerlocains confortablement assis à l’arrière de leur Buick ou Cadillac. Citons pour exemple Lucky Luciano, Mickey Cohen et Vito Genovese.

Ici, Lucky Luciano - l’un des cinq parrains de la Cosa Nostra new-yorkaise - arrive à Naples en 1946 après avoir été extradé des États-Unis. On notera la position de la main, tout à fait similaire :

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Voici maintenant Mickey Cohen, truand notoire de la côte ouest qui vient d’essuyer plusieurs tentatives d’assassinat. Il rejoint Chicago en août 1950 d’où il se fait chasser fissa par la police, de peur qu’il ne se fasse trouer la peau au cœur de la Windy City :

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Terminons cette série de portraits automobilo-mafieux avec celui de Vito Genovese, adversaire déclaré de Lucky Luciano. Nous sommes en janvier 1950, il vient tout juste d’être libéré après avoir versé une caution de 50 000 dollars : 

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Le visage

Le portrait de Benjamin Griveaux est en noir et blanc. L’image, assez fortement contrastée, met en relief les inégalités de sa peau ; les taches, les plis, les cicatrices :

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On n’est pas loin du mugshot, du portrait d’identité judiciaire. Ci-dessous, ceux d’Al Capone à Alcatraz en 1931 (on remarquera les cicatrices du Balafré, Scarface, sur la photo de droite) et de son homologue new-yorkais Lucky Luciano en 1931 itou :

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Les couleurs

Si la photographie en couverture de ce magazine du Monde est en noir et blanc, la typographie est jaune d’or. Pourquoi pas rouge, ou vert, ou violet ?

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Parce qu’en France, l’atmosphère Coups-de-flingue-dans-des-zimpasses-zhumides-zé-obscures est liée au jaune d’or associé au noir, couleurs de la trahison et de la mort. Oui mais zencore ? À cause de la maquette des romans de la Série noire de Gallimard, qui arborent depuis des siècles ces deux couleurs :

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Depuis des siècles, et plus exactement depuis 1945 grâce à Jacques Duhamel. Voici ce qu’il écrivait en 1948 pour présenter ladite collection, qui doit son titre à Jacques Prévert :

« Que le lecteur non prévenu se méfie : les volumes de la Série Noire ne peuvent pas sans danger être mis entre toutes les mains. L’amateur d’énigmes à la Sherlock Holmes n’y trouvera pas souvent son compte. L’optimiste systématique non plus. L’immoralité admise en général dans ce genre d’ouvrages uniquement pour servir de repoussoir à la moralité conventionnelle, y est chez elle tout autant que les beaux sentiments, voire de l’amoralité tout court. L’esprit en est rarement conformiste. On y voit des policiers plus corrompus que les malfaiteurs qu’ils poursuivent. Le détective sympathique ne résout pas toujours le mystère. Parfois il n’y a pas de mystère. Et quelquefois même, pas de détective du tout. Mais alors ?… Alors il reste de l’action, de l’angoisse, de la violence - sous toutes ses formes et particulièrement les plus honnies - du tabassage et du massacre. Comme dans les bons films, les états d’âmes se traduisent par des gestes, et les lecteurs friands de littérature introspective devront se livrer à la gymnastique inverse. Il y a aussi de l’amour - préférablement bestial - de la passion désordonnée, de la haine sans merci. Bref, notre but est fort simple : vous empêcher de dormir. »

En novembre 2011, Le Nouvel Observateur avait utilisé par deux fois le couple jaune-noir pour illustrer des couvertures se rapportant à l’affaire DSK :

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Aujourd’hui c’est Benjamin Griveaux, ex-socialiste reconverti dans la Macronie, qui a droit à cette association soufrée et à un portrait photographique l’assimilant à un membre de la pègre. « Après des débuts en demi-teinte au PS, nous dit Le Monde dans son chapô introductif, celui que ses détracteurs jugent arrogant et cynique rêve de conquérir la Mairie de Paris l’an prochain. Quitte à se faire quelques ennemis supplémentaires. » Encore un qui va avoir besoin d’un porte-flingue…

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