La Liberté Bonux guidant les Gilets jaunes

Une fresque longue de neuf mètres s’inspirant de La Liberté guidant le peuple de Delacroix a récemment été peinte sur un mur de la rue d’Aubervilliers à Paris XVIIIe par un certain PBoy, Pascal Boyart dans le civil :

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Photo issue du site Golem13

Ce n’est pas la première fois que La Liberté de Delacroix est détournée, loin s’en faut. Cette œuvre est, en effet, probablement la troisième peinturlure la plus parodiée, la plus récupérée après La Joconde et American Gothic de Grant Wood. Il serait donc vain de tenter une recension, même parcellaire. Aussi contentons-nous de mentionner six citations ou références à caractère politique, avant de revenir à la fresque ci-dessus.

La Liberté de Delacroix par le PC/Front de gauche (on remarquera le portrait du Che tatoué sur le sein gauche de la Liberté) :

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Par le FN :

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Par un dessinateur de presse allemand, Oliver Schopf,  illustrant l’hyper-médiatisation du Printemps arabe égyptien :

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Par l’hebdomadaire Marianne qui en a fait son logo (avec ici une autre citation incluse telle une poupée russe, une photo de Jean-Pierre Rey datée du 13 mai 1968) :

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La Marianne de Mai 68

Photo © Jean-Pierre Rey

Durant les manifestations qui se tinrent en juin 2013 sur la place Taksim à Istanbul :

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Photo © Ertugrul Ismet Örs

Jetons maintenant un œil sur la peinturlure originale réalisée par Delacroix, puis sur la fresque de la rue d’Aubervilliers :

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L’observateur(trice) attentif(ve) aura remarqué un léger-détail-qui-tue et marque l’essentielle différence entre les deux œuvres. Les gilets jaunes ? Les masques ? L’Arc de Triomphe remplaçant la cathédrale Notre-Dame ? L’inutile cocarde ajoutée au bonnet phrygien de la fresque ? Que nenni. Le léger-détail-qui-tue, c’est le petit haut blanc porté par la demoiselle Liberté de la fresque, un petit haut blanc de blanc comme s’il avait été lavé avec Bonux qui lave si blanc qu’on voit la différence :

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Mais pourquoi donc ? se demandera l’observateur(trice) attentif(ve). Pour éviter les foudres de la censure pratiquée par les réseaux sociaux, répondra l’analyste (finaud). Puisqu’on le sait, le moindre bout de téton est irrémédiablement banni des Facebook, Instagram et autres machins du même métal. Dans ces conditions, comment l’auteur de cette fresque peut-il assurer la publicité de son travail ? En pratiquant l’auto-censure. En rentrant sagement dans le rang, en revêtant sa demoiselle Liberté d’un petit haut blanc de blanc lavé avec Bonux (mais pourquoi Bonux et pas Ariel ou Persil ? Patience…). On voit par là qu’une œuvre censée être un hommage, un soutien aux Gilets jaunes, peut n’être en définitive qu’une image gentillette voire aseptisée d’où est exclue toute pensée de révolte.

Une image gentillette, vraiment ? Pas tout à fait, en vérité. Car dans cette fresque était dissimulée une “clé privée” permettant de débloquer 1 000 euros en Bitcoins. Et ça, c’était le cadeau Bonux. Le petit joujou en plastique que le fabricant de lessive glissait dans ses paquets pour que les enfants enjoignent leur maman à acheter cette marque de lessive et pas Ariel ou Persil anti-redéposition.

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Photo issue du site Golem13

Voici ce qu’en dit l’auteur de la fresque sur son compte Instagram :

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C’est un expert en sécurité informatique, nous révèle Le Parisien, qui a gagné le gros lot en passant une lampe à lumière noire sur la peinturlure. Heureux homme !

Comment annihiler la révolte ? En tirant sur les manifestants ? Certes oui, mais pas seulement. En transformant aussi ladite révolte en produit de consommation. En opérant la marchandisation de l’insurrection, en distribuant des cadeaux Bonux. Car le capitalisme récupère tout, et PBoy est l’un de ses plus fidèles serviteurs.

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