La grande scélérate d’Hokusai

Tout le monde connaît La Grande Vague d’Hokusai, magnifique écrin bleu et blanc bénéficiant d’un micro-climat au creux duquel s’abrite le mont Fuji, entre tradition et modernité. Tout a été dit, répété mille et une fois. Et pourtant la voilà qui refait parler d’elle ces temps-ci de deux manières fort différentes : par une image sans grand intérêt qui se balade sur les rézôsociô, et par deux articles peut-être importants publiés par Le Figaro le 24 janvier, et L’Usine nouvelle le 31 du même mois.

L’image d’abord. Parue sur Instagram, elle représente la fameuse vague charriant divers emballages de marques diverses, McDo, Coca, etc. :

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Ce montage, signé Weisstub, n’est pas vraiment une première. Plusieurs fois par le passé furent associées la malbouffe, la pollution des mers et La Vague d’Hokusai. En mai 2012, par exemple, l’artiste japonaise Tomoko Nagao avait produit cette vague charriant des frites McDo, des burgers, des soupes de nouilles et autres produits soi-disant comestibles, sans compter des Hello Kitty qu’il convient de mâcher longuement avant ingestion, à consommer avec modération :

02-Hokusai-The Great Wave of Kanagawa with mc, cupnoodle, kewpie, kikkoman and kitty.jpg

Le 8 juin 2018, à Londres et à l’occasion du World Ocean Day, la marque de bière Corona parraina une installation créée par Andy Billett nous montrant l’acteur Chris Hemsworth qui surfe sur une Vague d’Hokusai constituée d’emballages en plastique :

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Cette installation, qu’on pourrait intituler La Vague dénonçant la pollution mais au service de la bibine, fut reproduite à Santiago, Bogota, Saint-Domingue, Melbourne et Lima.

Il existe d’autres images de ce genre. On n’en aurait peut-être jamais parlé dans cette Boîboîte si Le Figaro et L’Usine nouvelle n’avaient pas publié, les 24 et 31 janvier derniers, de très intéressants articles à propos de La Vague d’Hokusai. Avant de nous pencher dessus, petit rappel historico-artistique concernant ladite Vague, ou plus précisément La Grande Vague au large de Kanagawa. Cette gravure sur bois est la première du recueil intitulé les Trente-six vues du mont Fuji, publié en 1831 :

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Au loin se dresse le mont Fuji. Derrière lui, le rideau de brume suggère le petit matin. Au-dessus, dans le ciel, un énorme cumulonimbus semble nous dire que nous assistons à une scène d’orage où le vent souffle mais où la pluie ne tombe pas encore :

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L’image se lit, comme toute image japonaise, de droite à gauche. Trois longues barques d’une douzaine de mètres naviguent sur les flots dans le golfe d’Edo. Leurs proues sont dirigées vers la gauche. À bord de chacune d’elles, huit pêcheurs qui ont vendu leurs poissons au marché de la capitale et qui s’en retournent maintenant à Kanagawa. Ils rament, dans un bel ensemble. À l’avant de chaque barque se tiennent deux autres hommes :

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Au-dessus d’eux, une vague se dresse. Son écume ressemble à des griffes d’animal fantastique, prêtes à emporter les pêcheurs :

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En bas, une autre vague beaucoup plus petite rappelle la forme du Fuji enneigé :

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Les masses d’eau et de ciel sont égales et symétriques, forment une sorte de Yin et de Yang en une alliance de jaune pâle et de bleu de Prusse, couleur récemment importée au Japon qui connut à l’époque un très vif succès chez les producteurs d’estampes :

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Des pêcheurs rentrent chez eux ; une vague va bientôt leur tomber sur le coin de la bobine, brrrr ! Mais ils ne semblent pas vraiment effrayés, et l’image dans son entièreté inspire plutôt le calme, la tranquillité. Ils vont tranquillement affronter une vague, qui leur est peut-être familière.

On a tout dit à son propos : on la prétendit tsunami, vague scélérate, on la qualifia au contraire de vague ordinairement produite en ce lieu ou encore de monstre marin entièrement né de l’imagination d’Hokusai. Aujourd’hui, l’une de ces hypothèses semble se confirmer. C’est du moins ce que nous claironne la presse française et étrangère, toujours avide de scoupes propres à déclencher l’émotion de Paris à Paramaribo. On y apprend en effet que les laboratoires des universités d’Édimbourg, d’Oxford et de West Australia, qui travaillent sur les conditions de production des vagues scélérates, sont parvenus à déterminer qu’elles se formaient quand deux champs de vagues se percutaient en un angle de 120 degrés environ. Et ils en ont reproduit une qui, étonnamment, est en tous points identiques à celle d’Hokusai. Qu’on en juge :

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La vague en question est celle de la 4e image

Pour plus de détails, les féru(e)s de science aquatique se référeront à l’étude publiée le 11 décembre 2018 dans le Journal of Fluid Mechanics de l’université de Cambridge qui s’intitule poétiquement Laboratory recreation of the Draupner wave and the role of breaking in crossing seas.

La Vague d’Hokusai serait donc une vague scélérate, une de ces très redoutables vagues dont la hauteur est plus de deux fois supérieure à la hauteur des vagues moyennes. L’hypothèse est séduisante, tant les images proposées par les chercheurs semblent identiques. Modérons toutefois notre enthousiasme ! S’il est vrai que l’université d’Oxford a évoqué La Vague d’Hokusai dans une vidéo (consultable sur les pages du Figaro et de L’Usine nouvelle, cette référence ne figure dans aucune des pages de l’étude publiée par le Journal of Fluid Mechanics. Il semblerait donc que nous soyons là devant une opération à caractère promotionnel dont le but est de conférer de la visibilité aux résultats d’une recherche très pointue. On peut également se demander si cette production de vague à la manière d’Hokusai est reproductible. Et l’on peut enfin se poser la question de savoir si Hokusai a contemplé un tel phénomène, ou bien si sa célèbre estampe est l’unique fruit de son imagination. Les différentes images de vagues produites avant La Grande Vague au large de Kanagawa, qui nous montrent la lente évolution d’une idée, tendraient à prouver que la seconde hypothèse est la bonne. Peut-être.

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Avec l’écume de la vague qui devient oiseau, et inversement proportionnel

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