Entrer dans le tableau

L’Atelier des Lumières, sis à Paris, propose à partir du 22 février une “exposition” intitulée Van Gogh, la nuit étoilée. Y verra-t-on cette célèbre peinturlure habituellement accrochée aux cimaises du Museum of Modern Art de New York ? Pourra-t-on y admirer d’autres œuvres du peintre empruntées au musée d’Orsay ou au musée Van Gogh d’Amsterdam ? Que nenni ! Car ce qui est proposé ici n’est en vérité qu’un banal son et lumière, des projections géantes de tableaux agrémentés de musiques diverses et variées allant de Lully à Janis Joplin en passant par Vivaldi.

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Des diapositives, donc, qui se veulent être une expérience immersive, « une déambulation dans les plus grands chefs-d’œuvre de Van Gogh. »

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Avec de petites animations nous montrant les coups de pinceaux qui apparaissent les uns après les autres, comme si on était derrière l’épaule du peintre quand il les posa sur la toile. Et, sur le sol, la projection des reflets dansant le long des golfes pas très clairs. Parce que, nous dit le concepteur de cette absurdité, « la peinture est statique, mais la réalité n’est pas statique. Il y a donc une recherche à recréer aussi le moment, peut-être, le moment qu’il a vécu. »

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C’est également dans ce but qu’on peut voir battre des ailes l’un des corbeaux du Champ de blé. Tellement plus vivant ! Sans doute croasse-t-il itou, afin de parfaire l’illusion.

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Captures d’écran d’une vidéo du Parisien

Cette « exposition numérique » à tendance immersive n’est pas la première du genre, l’entreprise à laquelle appartient l’Atelier des Lumières en avait précédemment pondu - à Paris ou aux Baux-de-Provence - sur Klimt, Picasso ou encore Cézanne.

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Les nouvelles technologies sont à la mode dans le monde des musées. Celui de l’Orangerie à Paris propose actuellement une autre expérience, en 3D cette fois, une immersion dans les Nymphéas de Monet grâce au port d’un casque de réalité virtuelle qui plonge le spectateur dans l’univers aquatique du peintre :

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Même que les salles ovales du musée semblent se remplir d’eau, bloup ! bloup !

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La Tate Modern de Londres, quant à elle, a récemment conçu une visite en réalité virtuelle de l’atelier parisien de Modigliani :

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Que dire de tous ces spectacles à deux ronds ? Tout un tas de choses, livrées ici en vrac.

Que la peinture n’a pas pour vocation de recréer le monde de manière illusionniste puisqu’elle dispose de seulement deux dimensions, la longueur et la largeur. Pour la profondeur, avec en prime des personnages qui y évoluent, il vaut mieux aller au théâtre.

Que la peinture est une image fixe, qui ne gigote pas dans tous les sens. Pour ça, il vaut mieux aller au cinématographe.

Qu’elle a encore moins vocation de diffuser de la musique. Un électrophone ou un poste de TSF sont plus adaptés.

Que si Van Gogh avait eu pour ambition de peindre des œuvres mesurant vingt mètres de long, il l’aurait probablement fait. Comme Monet avec ses Nymphéas, ou Picasso avec Guernica.

Qu’une image numérique ne permettra jamais de saisir le caractère brillant ou mat des couleurs, ne donnera pas non plus à voir l’épaisseur de la peinture déposée, le grain de la toile ou la brillance inimitable de l’or (largement utilisé par Klimt).

Un tableau est une surface plate, immobile et muette recouverte de peinture, accrochée à un mur. Projeter son image dans tous les sens et en des tailles démesurées dans un hangar avec de la musique dramatique pour faire comprendre que l’heure est grave (attention Mèdamezémessieurs l’artiste fou ne va pas tarder à se couper l’oreille ou se flinguer), c’est accorder peu de confiance à la force de la peinture seule, et peu d’intelligence au spectateur qui doit forcément subir une mise en scène à la Disneyland pour saisir le propos de l’œuvre. Les tableaux n’ont pas besoin de ce simulacre, les spectateurs non plus. 

Un tableau est une surface plate, immobile et muette recouverte de peinture, accrochée à un mur, dont voici le simplissime mode d’emploi : postez-vous devant, contemplez-le en silence et shazaaam ! laissez-vous happer par lui. C’est magique, ineffable, et là réside tout le mystère de la peinture. Attention, toutefois : ladite opération ne fonctionne pas avec tous les tableaux ; certains sont d’une mocheté telle qu’ils ne se vendent même pas sur leboncoin et d’autres, quoique chefs-d’œuvre, vous laissent froid comme un hareng de la Baltique dans les cales d’un chalutier polonais en plein mois de décembre. Tout est affaire de sensibilité personnelle, de goût, d’appétence.

Ainsi, ma chère et tendre - que nous surnommerons ici Mrs Marple - éprouve un bonheur indicible dans la contemplation d’une toile peu connue de Gustave Caillebotte intitulée Régates à Trouville et conservée au Toledo Museum of Art dans l’Ohio, USA.

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Il lui suffit de regarder la carte postale de ce tableau, achetée au musée Jacquemart-André quand ladite toile y fut exposée, pour se souvenir des sensations qu’elle éprouva alors. La chaleur de ce soleil de fin d’après-midi qui venait lui caresser le cou, l’envie irrépressible d’aller s’appuyer à cette barrière le long du chemin avant de l’emprunter vers la gauche, les voiliers, la limite incertaine entre la mer et le ciel, la vapeur d’eau…

Point besoin d’analyser la composition, le choix des couleurs, rien d’autre que la sensation. Quant à moi, qui suis un tantinet plus snob dans mes goûts, j’éprouve une fascination particulière pour cet autoportrait de Rembrandt réalisé en 1660 alors qu’il avait cinquante-quatre ans, et qui est conservé au Louvre.

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À chaque fois que j’examine son regard, j’y lis un sentiment différent : amusement, tristesse, sûreté de soi, fatalisme, doute… Je connais assez bien la vie de Rembrandt, sais dans quel contexte il a peint cet autoportrait. Cela ne m’est pourtant d’aucun secours, ne m’aide pas à comprendre la peinture qui se tient devant mes yeux dans la salle 844 du musée du Louvre, aile Richelieu. On voit par là que les connaissances historiques, artistiques, sont parfois vaines. Il m’a fallu en vérité bien des années avant de réaliser que les sentiments que je lisais dans les yeux de Rembrandt n’étaient pas les siens, mais les miens. Car cet autoportrait, comme à peu près tous ceux des années 1650-1660, est - entre autres choses - un miroir. C’est mon état d’esprit du moment que son regard reflète, son introspection est la mienne.

Allez au Louvre, au musée d’Orsay ou dans n’importe quel autre musée. Postez-vous devant un tableau. Contemplez-le. Laissez-vous happer, absorber, envahir. L’expérience sera bien plus enrichissante, bien plus étonnante que ces sons et lumière clinquants, ces insupportables immersions en 3D quoique sans relief. Allez dans les musées pour entrer dans les tableaux.

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Photo © Sophie Boegly / Musée d’Orsay

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