La femme d’intérieur et le grain de sable

Au musée d’Histoire de Pasadena en Californie se tient jusqu’au 13 avril prochain une exposition baptisée Something Revealed: California Women Artists Emerge, 1860-1960. Pasadena, c’est pas la porte à côté, OK. Mais montrer  des œuvres de femmes peintres méconnues ou oubliées ne peut pas faire de mal (à propos : dira-t-on un jour “peintresses” ? Dans le doute, poussons un tonitruant “ARG !” d’avance et continuons). Or donc, ce musée amerlocain présente de nombreux travaux d’artistes californiennes terrées dans l’ombre de ces deux géantes que demeurent Georgia O’Keeffe et Frida Kahlo (la première vécut principalement au Nouveau-Mexique, la seconde à plusieurs reprises à San Francisco).

Attardons-nous sur l’une des peinturlures exposées à Pasadena. Elle s’intitule Housewife, fut réalisée vers 1935 par Ruth Miller Kempster :

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Photo © Abe Ahn, retouchée par mes soins

La facture est typique de son époque, rappelle vaguement Grant Wood ou Thomas Hart Benton. Mais ce sont les clins d’œil à la peinture européenne qui sont les plus frappants. Le cadrage d’abord, et le cadre lui-même, font penser au diptyque Van Nieuwenhove de Hans Memling (1487) qui nous montre un couple semblant être vu de l’extérieur d’une maison, à travers une fenêtre à deux battants :

02-Le diptyque Van Nieuwenhove par Hans Memling, 1487.png

Le visage de la femme ensuite, ovale parfait dans lequel se nichent deux grands yeux ombrés surmontés d’une coiffure séparée par une raie centrale, évoque les portraits féminins d’Edward Burne-Jones :

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Le roi Cophetua et la jeune mendiante par Edward Burne-Jones, 1884

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On pourrait aussi s’attarder sur sa main droite à l’index tendu, probable souvenir du Saint Jean-Baptiste de Léonard de Vinci ; mais ce qui est le plus frappant, c’est le décor emprunté à Pieter de Hooch, contemporain de Vermeer. Les pièces hollandaises en enfilade, le carrelage, la mère et la petite fille tenant un objet, l’homme en arrière-plan, la chaise, tout y est :

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De Hooch, comme Vermeer, peignit beaucoup de femmes se livrant à des tâches domestiques. C’est également à ces saines occupations que se consacre la femme d’intérieur (Housewife) de Ruth Miller Kempster :

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Cette femme, qui nous regarde tout en lavant une tasse pendant que son mari s’informe de la marche du monde et que sa fille apprend son rôle de future maîtresse d’intérieur, n’est pas sans rappeler la Jeanne Dielman, 23, quai du commerce, 1080 Bruxelles de Chantal Ackerman. Dans ce film sorti en 1975, la réalisatrice belge nous montre de manière hyperréaliste et pendant 3 heures 20 le quotidien d’une veuve (interprétée par Delphine Seyrig) qui s’enferme dans la routine de ses occupations ménagères : éplucher, cuisiner, faire la vaisselle, préparer le café, repasser, cirer les chaussures… et vendre son corps à des hommes. Cette aliénation, consciemment choisie par Jeanne Dielman, forme un rituel immuable. Une barrière contre la folie, qu’un grain de sable viendra détruire.

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Éplucher, cuisiner, faire la vaisselle, préparer le café, repasser, cirer les chaussures… La femme d’intérieur de Ruth Miller Kempster attend patiemment le grain de sable.

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* * SUPPLÉMENT GRATUIT * *

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After Dinner Dishers par Stevan Dohanos,
Saturday Evening Post, 8 janvier 1949

 

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