Le p’tit coup d’blues de Chouard

La revue éléments - feuille de chou d’extrême droite sur papier glacé dont l’éditorialiste attitré est Alain de Benoist - affiche, pour son dernier numéro en date, une couverture intéressante. On peut notamment y lire, en titraille bleu foncé sur fond bleu clair, Étienne Chouard - la tête pensante des Gilets jaunes ; et, en illustration, ledit Chouard dont la bobine s’appuie sur sa main gauche :

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Son portrait est entouré par d’autres titres dont l’un est signalé par le mot “dossiers”, écrit en blanc sur fond orange. On retrouve un rectangle orange à la droite du titre de la revue. Pourquoi ces couleurs ? On pourrait penser qu’il s’agit là d’un choix comme un autre, que le bleu aurait pu être rouge et que l’orange aurait pu être blanc ou vert. Que nenni ! L’orange est la couleur complémentaire du bleu. Petit rappel à l’attention des débutants en coloriage. Dans le système dénommé synthèse soustractive, il existe trois couleurs primaires : le jaune, le bleu et le rouge (ou plus exactement le jaune, le cyan et le magenta). À ces trois primaires correspondent trois complémentaires : le violet (bleu+rouge) est la complémentaire du jaune, l’orange (rouge+jaune) est celle du bleu, et le vert (bleu+jaune) est celle du rouge. Ce qui nous donne le schéma suivant :

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C’est la raison pour laquelle la couverture d’éléments, dont la typographie de la titraille est en bleu, affiche deux rectangles orange. Ainsi s’applique la sévère mais juste loi des complémentaires (dura lex, sed lex, complementex) que l’on retrouve dans La terre est bleue comme une orange de Paul Éluard ou dans Tintin et les oranges bleues d’Hergé :

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Oui bon d’accord, objecterez-vous, mais pourquoi bleu-orange et pas rouge-vert ou jaune-violet ?

Parce qu’il est question de Gilets jaunes. Et parce ce que le jaune est traditionnellement associé au bleu. Oui bon d’accord, objecterez-vous derechef, mais il ne s’agit pas d’une primaire et de sa complémentaire, puisque bleu et jaune sont deux primaires. Alors quoi ? Alors, répondrai-je du haut de ma chaire arc-en-ciel, pendant longtemps l’alliance de ces deux couleurs fut considérée comme antipathique parce que formant un contraste jugé par trop agressif. On n’associait pas ces couleurs dans la peinture traditionnelle. D’autant plus qu’elles rappelaient un peu trop - du moins en France - celles de notre bon roi dont le blason arborait des fleurs de lys dorées sur fond bleu. Le jaune, c’était le doré du pauvre. Pouah ! (C’est d’ailleurs l’une des raisons pour laquelle cette couleur fut longtemps honnie ; couleur des cocus, de la traîtrise, etc. Voir mon billet intitulé Le jaune des Gilets.)

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Hommage d’Édouard Ier à Philippe le Bel
Extrait des Grandes Chroniques de France illustrées par Jean Fouquet, 1455-1460

Et puis les Hollandais du XVIIe siècle, qui ne respectent rien, décidèrent d’utiliser ces deux couleurs ensemble. Ils s’appelaient Gerhard Terborch, Pieter de Hooch ou Johannes Vermeer :

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Femme à sa toilette par Gerhard Terborch, 1660

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Jeune fille à la perle par Johannes Vermeer, vers 1665

Ce n’était qu’une mode, qui passa. Les artistes hollandais eux-mêmes, ceux du XVIIe, disparurent bien vite du panthéon peinturluresque. Jusqu’à ce qu’on les redécouvre au XIXe. Le Hollandais Van Gogh, par exemple, évoqua le sujet avec le peintre Émile Bernard dans une lettre de juillet 1888 :

« Ainsi, connais-tu un peintre nommé Vermeer qui, par exemple, a peint une dame hollandaise très belle, enceinte. La palette de cet étrange peintre est : bleu, jeune citron, gris perle, noir, blanc. Certes, il y a dans ses rares tableaux, à la rigueur, toutes les richesses d’une palette complète ; mais l’arrangement jaune citron, bleu pâle, gris perle, lui est aussi caractéristique que le noir, blanc, gris, rose l’est à Vélasquez. »

Van Gogh utilisera à de multiples reprises le jaune allié au bleu :

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Le Café, le soir, septembre 1888

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Le champ de blé aux corbeaux, juillet 1890

Dans la maison de Monet à Giverny - autre exemple -, on trouve une salle à manger jaune jouxtant une cuisine bleue :

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C’est ainsi que le couple bleu-jaune devint commun, hors-mode, et qu’on le croise partout aujourd’hui. C’est également la raison pour laquelle l’expression “Gilets jaunes” à la une de la revue éléments est écrite en bleu. L’association visuelle, ici remplacée par la seule association d’idées.

Passons maintenant à la photo de Chouard.

Il pose, dans l’attitude du type qui pense. C’est là une grande tradition que l’on retrouve à l’envi sur les couvertures de livres, les photos promotionnelles des écrivailleurs. Petite brochette d’exemples avec la main sous le menton :

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Sauf que Chouard, lui, est un mec qui pense mais ne sourit pas. Ah non ! Pas le genre de la maison ! Il affiche même, avec la main non pas sous le menton mais sur le front, comme un soupçon de mélancolie à la Dürer :

Melencolia I

La Mélancolie d’Albrecht Dürer, 1514

Une attitude quasiment romantique telle celle de cet artiste anonyme probablement allemand lui aussi, assis dans son atelier :

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Étienne Chouard - la tête pensante des Gilets jaunes. Dans une pose genre p’tit-coup-d’blues-c’était-mieux-avant-revenons-aux-vraies-valeurs-et-pourquoi-pas-le-populisme-avec-l’extrême-droite-intellectuelle ?

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Ce modeste billet coloré est dédié à François Ruffin qui persiste à penser, comme il l’a déclaré à Arrêts sur images, que Chouard  « n’est pas, […] quelqu’un d’extrême droite ; mais objectivement, je vois parfois comment il sert parfois de passerelle vers l’extrême droite ». Voire de viaduc.

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