Les hachures de Léonard, ou Pour se fourrer le doigt dans l’œil jusqu’au coude, quelle main doit-on utiliser ?

Quand un musée, un historien de l’art ou un olibrius quelconque veut faire parler de lui dans les gazettes, il diffuse un pseudo-scoupe relatif à Léonard de Vinci. La recette, éprouvée à 125% TTC, prouve encore ces jours-ci sa redoutable efficacité avec la diffusion d’une dépêche AFP : « Les spécialistes s’en doutaient mais des chercheurs du célèbre Musée des Offices de Florence assurent en avoir la preuve : Léonard de Vinci était ambidextre ». Mazette. Ladite dépêche a bien sûr été immédiatement reprise par la presse ; France Info, BFM, Le Figaro, etc.

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Examinons les points principaux de ce scoupe à deux centimes d’euro. Léonard de Vinci « était capable d’écrire, de dessiner et de peindre aussi bien de la main gauche que de la main droite », nous dit-on.

« Pour arriver à cette conclusion, l’institut de recherche et de restauration du musée a longuement étudié le dessin intitulé Il Paesaggio (Le paysage de la vallée d’Arno), la plus vieille œuvre du maestro toscan. » Le voici :

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« Ce sont deux inscriptions, l’une au recto, l’autre au verso, qui ont fait l’objet de toutes les recherches. Les analyses scientifiques ont permis de déterminer qu’elles avaient été rédigées toutes deux de la main de Léonard De Vinci, et surtout que l’une l’avait été de sa main gauche, l’autre de sa main droite. »

« Le rapport fait aussi état de la découverte, grâce à une lampe infrarouge, d’un dessin encore inconnu au verso de l’œuvre. “Ce qu’ont révélé ces analyses est vraiment spectaculaire, maintenant nous savons que Léonard travaillait avec ses deux mains, et pas seulement avec sa main gauche, pour laquelle il était connu”, a commenté Eike Schmidt, directeur du Musée des Offices de Florence, dans un communiqué. »

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Drawing Hands par M.C. Escher, 1948

On aimerait connaître le détail de ces analyses permettant de conclure que l’écriture du verso a été réalisée de la main droite. Et pourquoi pas de la gauche ? Quant à l’affirmation selon laquelle Léonard peignait des deux mains, sur quoi repose-t-elle ? Doit-on comprendre que les “experts” ont pu déterminer quelles parties du dessin avaient été effectuées avec la main gauche et quelles parties avec la main droite ? De cela on va reparler dans pas longtemps, mais terminons avec cet ultime extrait :

« Les personnes ambidextres sont extrêmement rares et sont en fait souvent des gauchers contrariés. Selon l’historienne italienne Cecilia Frozinini, c’était bien le cas de l’auteur de la Joconde : “Il est né gaucher mais il a appris à écrire de la main droite dès son plus jeune âge”. »

Saperlipopette ! Ça c’est de l’info exclusive ! L’historienne a dû recueillir des confidences de la nounou de Léonard ou tomber sur son journal intime pour affirmer une telle chose ! Et décréter que l’ambidextrie est le plus souvent le fait de gauchers contrariés, c’est ne rien connaître en la matière. Allez, oublions un instant le Toscan de service, et prenons mon très intéressant cas personnel pour démontrer que l’historienne italienne Cecilia Frozinini est une buse.

Je dessine et je peins à peu près comme Léonard, qui m’a beaucoup copié par anticipation. Et je suis gaucher pas contrarié pour un sou, sauf quand on vient me chercher des poux dans la tête.

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J’ai toujours écrit et dessiné de la main gauche, la majorité de mes gestes sont effectués avec cette main. La majorité, pas la totalité. Je suis donc un chouia ambidextre. Les gestes que je confie à la main droite n’ont pas été appris, ils se font naturellement. D’autre part, il en existe certains que je peux faire indifféremment des deux côtés. Des tas de gestes, en fait, que je découvre de temps à autre, par hasard. Car le corps, qui a pris des habitudes, n’éprouve pas forcément le besoin d’en changer. Mais je peux, par exemple, manier la souris d’ordi, un tournevis ou une petite cuiller indifféremment des deux mains, et dessiner de la main droite à peu près comme je le fais avec la gauche. Cette particularité m’est apparue il y a trente ans environ. Sur le moment j’ai trouvé ce petit jeu amusant, puis je m’en suis lassé. Aujourd’hui je recommence avec ce double croquis à la chinoise, réalisé en alternance avec les deux mains. À gauche avec la main… droite ! et à droite avec la main gauche (mais sans faire les pieds au mur) :

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Les deux images sont équivalentes alors que, je le rappelle, je ne me suis jamais entraîné pour parvenir à ce résultat, je n’avais pas pratiqué cet exercice depuis trente ans. Je mets maintenant au défi n’importe quel scientifique de déterminer quel croquis a été fait avec quelle main. D’ailleurs je vous ai menti, c’est la peinturlure de gauche qui a été exécutée avec la main gauche, et celle de droite avec la main droite. Ou le contraire. (Qu’il est taquin !)

Pourquoi en suis-je venu à raconter mes petits exploits manuels ? Pour prouver qu’il est, dans certaines conditions, impossible de déterminer si un dessin ou une peinture ont été exécutés de la main droite ou de la main gauche. Certains scientifiques ou historiens de l’art croient pourtant affirmer le contraire. Pas plus tard que le mois dernier, d’autres zozos, chargés de faire la publicité d’une exposition qui aura lieu au château de Chantilly l’été prochain, ont lancé un Scud à la sauce Léonard qui a notamment été repris par France Culture : La Joconde nue de Chantilly est-elle vraiment de Léonard de Vinci ?

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Je vous extrais la substantifique moelle de cet article : après de nouvelles analyses on n’en sait pas beaucoup plus, tout juste a-t-on découvert grâce à l’infrarouge et « de façon assez ténue, assez fugace, des hachures de gaucher caractéristiques du maître. Tous ses dessins (et pas ses peintures) sont systématiquement hachurés de la même façon : du haut à gauche vers le bas à droite. (…) Il y a donc “des présomptions de présence de la main de Léonard de Vinci dans ce carton” selon Bruno Mottin. (…) Mais rien n’est certain, car d’autres artistes gauchers ont travaillé de la même façon, reconnaît-il toutefois. “Ce n’est donc pas l’argument absolument convaincant car Francesco Melzi, qui était un élève de Léonard, faisait lui-même des dessins de gaucher. On peut se poser la question à son sujet et c’est pour cela que nous restons ouverts dans l’hypothèse.” »

Oh qu’il est beau ce pétard mouillé ! Lequel prend pour base une affirmation des plus douteuses, celle qui consiste à “reconnaître” des hachures de gaucher caractéristiques allant du haut à gauche vers le bas à droite. En ce qui me concerne, mon sens préféré pour tracer des hachures est celui partant du haut à droite se dirigeant vers le bas à gauche. En deuxième position vient le sens bas droite-haut gauche. C’est-à-dire, dans les deux cas, un trait partant de la droite. Parce que c’est le plus naturel pour un gaucher. C’est pour cette même raison que Léonard (et moi-même, toujours aussi modestement) écrivons facilement de droite à gauche, en miroir. Non vraiment, le sens haut gauche-bas droite n’est pas le plus instinctif pour un gaucher. Il l’est, en revanche, pour un droitier.

En vérité, la seule question qui mérite d’être posée est celle-ci : pour se fourrer le doigt dans l’œil jusqu’au coude, quelle main doit-on utiliser ?

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