Quand François Ruffin s’emmêle les pinceaux

François Ruffin publia en novembre 2017 la vidéo de l’une de ses interventions à l’assemblée nationale, Dieu est mort, vive l’art ! Quand mécénat et évasion fiscale font bon ménage. Suite aux remous concernant les dons pharamineux des sieurs Arnault, Pinault et autres Bettencourt pour la restauration de la cathédrale Notre-Dame de Paris, ladite vidéo fut récemment rappelée à notre bon souvenir et sur Twitter grâce à un proche du député LFI, Sylvain Laporte.

Ruffin y dénonce LVMH qui crée une fondation pour l’art, alors qu’elle est l’entreprise française qui possède « le plus de filiales dans les paradis fiscaux », se pose la question du rôle de l’art dans ce contexte : « Dieu est mort (…) l’Église ne remplit plus sa fonction, celle de laver les péchés [par] le menu commerce des indulgences (…) quand les vieillards terminaient leur existence, il fallait qu’ils viennent laver leurs péchés. Comment ça se faisait ? Par l’Église. Ça ne fonctionne plus comme ça. Et l’art remplit cette fonction qui est de venir offrir une virginité. Parce que celui qui, comme aujourd’hui Bernard Arnault, vient délivrer des centaines de millions sur l’art, ne peut pas être complètement mauvais. Alors que dans le même temps sa fortune peut être bâtie sur le mensonge (…), née de délocalisations en série, voire de placement de sa fortune dans des paradis fiscaux. »

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Si François Ruffin avait totalement raison lorsqu’il dénonça cette hypocrisie consistant à pratiquer le mécénat artistique tout en planquant ses picaillons dans des paradis fiscaux, il se mélangea un tantinet les pinceaux quant aux indulgences, qui n’étaient pas spécialement accordées en fin de vie. Et surtout, quant au rôle de l’art et du mécénat dans les siècles passés.

L’art en général - et la peinture en particulier - servit de tout temps les intérêts des puissants ; il leur permettait de rappeler à l’Église et au bon peuple leur profonde piété, ainsi que leur pouvoir absolu. Commander de la peinture n’était bien souvent qu’une opération de com’. Illustrons le propos avec quelques exemples issus du XVe siècle, à la toute fin du Moyen Âge.

En ces temps anciens où l’on construisait des cathédrales même pas foutues de tenir huit cents ans, les puissants commandaient aux peintres des portraits qu’ils accrochaient dans leur salle à manger, mais aussi des tableaux destinés à décorer les églises. Ils n’oubliaient pas de s’y faire représenter afin que personne n’oublie qu’ils étaient les donateurs, qu’ils étaient pieux, et qu’ils avaient suffisamment de fric pour commander la réalisation d’une telle œuvre. Voici une Adoration des bergers réalisée vers 1475 par Hugo van der Goes :

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Cette très estimable peinturlure, qu’on appelle plus communément Triptyque Portinari, fut commandée au peintre par Tommaso Portinari. Issu d’une famille florentine de commerçants et de banquiers, le sieur Tommaso dirigeait l’agence brugeoise de la banque des Médicis. Il fut également le banquier de Charles le Téméraire, puis de l’empereur Maximilien Ier. Tommaso, sa femme et ses trois enfants sont représentés sur le triptyque ; le banquier et ses deux fils sur le volet de gauche, sa femme et sa fille sur le volet de droite. En signe de piété, mais aussi pour qu’on les repère immédiatement, ils sont représentés plus petits que les personnages bibliques. On notera au passage l’opération de com’ parfaitement réussie, puisque la postérité a retenu le nom de la famille au lieu du sujet de l’œuvre ! 

Parfois, les donateurs étaient peints de la même taille que les personnages bibliques. Cette Résurrection de Lazare, réalisée vers 1455-1460 par Colin d’Amiens, nous les montre comme précédemment : l’homme à gauche et la femme à droite, tous deux agenouillés. Devant elle, contre la dalle de la tombe, est posé un blason qui n’a pu être identifié à ce jour. On ne connaît donc pas l’identité de ces commanditaires, de ces donateurs. Mais leurs contemporains savaient bien de qui il s’agissait ! Et même s’ils ne reconnaissaient pas le couple qu’ils n’avaient peut-être jamais rencontré, le blason, visible dans toute la région, leur était bien connu.

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Le blason pouvait parfois prendre une place assez importante dans l’œuvre. Ainsi, dans cette Nativité peinte vers 1480 par Jean Hey, alias le Maître de Moulins. Le donateur est le cardinal Jean Rolin, représenté à droite avec son petit chienchien. Derrière lui est accroché son “logo”, surmonté du galure pourpre et cardinalice :

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D’autres fois, seul le blason figurait sur l’œuvre. Comme dans cette Vierge à l’enfant avec quatre saints peinte par Rogier van der Weyden vers 1450. Au bas du tableau figure le blason à fleurs de lys de la ville de Florence, fief des Médicis qui commandèrent probablement cette oeuvre au peintre quand il se rendit en Italie. À moins qu’elle ait été commandée par une famille de Louvain qui possédait le même blason, argent à fleur de lys florencé gules. On n’en sait rien, le mystère demeure.

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Tout ça pour dire que depuis la plus haute Antiquité ou presque, l’art servit aux puissants à afficher leur fortune, leur pouvoir et leur soi-disant soumission à l’Église, seule grande concurrente. Ils se faisaient représenter sur les œuvres, et/ou y faisaient apposer leur blason, leur logo, afin que chacun les reconnaisse. Les puissants de nos jours ne procèdent pas différemment. Ils créent des fondations, sponsorisent des expositions en n’oubliant pas d’apposer leurs logos. On remarquera notamment ceux de la banque ING et de Total dans les affiches ci-dessous :

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Et pour ne point déroger à la tradition car il n’y a rien de tel que la tradition quand elle est assortie d’une pointe de modernité, ils détournent du pognon comme le fit le banquier Tommaso Portinari qui mena à la faillite l’agence brugeoise de la banque des Médicis, ou comme Nicolas Rolin, chancelier de Philippe le Bon, qui fut de très loin le plus grand prévaricateur de son siècle. 

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La Vierge au chancelier Rolin par Jan van Eyck, 1435

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