Fragonard et la diagonale du flou

En date du 22 avril dernier, Slate a publié un article intitulé Les figures de galants ou de libertins que nos intellos adulent sont des violeurs rendant compte d’un livre de Valérie Rey-Robert, Une culture du viol à la française. L’article est dû à la plume d’Aude Lorriaux. Je n’ai pas lu le livre en question, à propos duquel je n’ai donc aucune espèce d’avis. Tout ce que je sais, c’est que l’article cite une affirmation semblant issue dudit bouquin : « Dans Le Verrou, on voit une femme repousser un homme et essayer d’atteindre la porte, pendant que le violeur ferme la porte à clé. Le tableau La Résistance inutile offre encore plus clairement l’image du viol d’une servante par son maître. »

Ces deux affirmations sont erronées, et il eût été aisé de s’en rendre compte en faisant un minimum de recherches. Commençons par Le Verrou. La démonstration va être un petit peu longue mais rassurez-vous, elle sera beaucoup plus courte pour La Résistance inutile.

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Le Verrou par Jean-Honoré Fragonard, 1778

Le Verrou semble nous montrer une scène où le baiser se refuse, se dérobe, où la violence des sentiments est on ne peut plus présente. Quoique. Si l’on y regarde à deux fois (et on ne va pas s’en priver), il est à la vérité bien difficile de déterminer avec certitude ce qui se passe exactement ici, et c’est l’un des multiples charmes de ce tableau.

Qu’avons-nous sous les yeux ? Une jeune femme habillée, saisie à la taille par un homme en chemise et pieds nus. Il ferme le verrou de la porte, veut lui voler un baiser, elle le repousse. On pourrait y voir une tentative de viol, mais quelques indices nous disent qu’il ne s’agit pas forcément de cela. En effet, comment l’homme aurait-il pu se déshabiller, poser ses vêtements sur le fauteuil, sans le consentement de la femme qui aurait pu s’enfuir puisque le verrou n’était pas fermé ? Comment expliquer que le lit soit déjà défait ? Comment expliquer l’attitude de la femme, entre refus et pâmoison ?

Il semblerait que ce tableau soit en fait une synthèse, une espèce de trois-en-un réunissant l’avant, le pendant et l’après.

L’avant

La femme est toujours habillée. Elle porte encore ses chaussures. Mais une partie de sa robe repose sur le lit. Et déjà, rien qu’avec ça on est en même temps dans le pendant et dans l’après.

Le verrou n’est pas encore poussé. A-t-on jamais vu un verrou posé si haut ? Est-il là pour signifier la difficulté de l’entreprise de séduction ? À moins qu’il s’agisse d’une astuce pour créer, grâce à une diagonale, un surcroît de tension. Ami(e) lecteur(trice), retiens bien cette diagonale, car nous en reparlerons plus tard :

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L’avant est également signifié par la pomme, posée sur la table basse. C’est le fruit du désir, du péché, pas encore croqué.

Le pendant

L’homme est à moitié déshabillé. La robe de la femme repose en partie sur le lit, ce lit qui n’en est pas tout à fait un puisqu’il est, en vérité, un simulacre de corps féminin allongé, nu et offert, une image subliminale dans l’image (et ce n’est pas la seule) :

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De cette femme nue et allongée, on ne voit pas le visage. Mais on distingue les deux oreillers qui forment ses seins dressés. Cette astuce graphique a été reprise en 2004 par Michal Batory, dans une affiche qu’il créa pour La Femme sur le lit de Franco Brusati, représentée au Théâtre de la Colline :


Revenons à la dame du Verrou. On voit sa jambe gauche, son genou, formés par le drap à l’angle du lit. Un drap qui est de la même matière et de la même couleur que la robe. On voit l’endroit de son sexe, signifié par la couverture rouge posée au milieu. Et ce n’est pas tout ! Ce sexe féminin est encore ailleurs, énorme, imposant, ouvert, dissimulé dans les plis de la tenture :

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Le sexe de l’homme est également présent, tendu dans la tenture itou :

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Ce lit-femme ainsi que ces sexes féminin et masculin dissimulés dans les tentures sont des découvertes de Daniel Arasse, qui en parle dans son ouvrage intitulé Le détail, pour une histoire rapprochée de la peinture, Éditions Flammarion, 1992. On pourrait penser que c’est là pur délire, si on ne retrouvait pas, au moins partiellement, cette symbolique dans deux œuvres précédentes dues à l’un des collègues de Fragonard, Jean-Baptiste Greuze. Contentons-nous d’en explorer une seule, L’Accordée de village :

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Ici, il s’agit d’un contrat entre un jeune homme qui s’acquitte du montant de la dot afin d’obtenir la main de la jeune fille accrochée à son bras. La main droite d’icelle soulève son tablier, et c’est bien un sexe féminin qui s’ouvre sous nos yeux ébahis. Un sexe destiné à pondre des enfants, comme le suggèrent la poule et les poussins.

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À n’en pas douter, ce tableau (et d’autres) eût été plus pertinent pour parler du viol au XVIIIe siècle. Sauf qu’il ne s’agit point d’une scène de marivaudage au sein de la noblesse, mais d’épousailles dans le monde paysan où l’on a besoin de mains pour le travail de la terre et de corps humains aptes à procréer qui s’achètent comme du bétail. Hors sujet ! Trop dommage.

Signalons un dernier objet signifiant le pendant et c’est le fauteuil renversé toutes pattes en l’air. L’allusion est claire, elle n’est pas non plus inédite, on la retrouve dans de nombreuses productions d’autres peintres, graveurs, dessinateurs de ce temps.

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L’après

Là encore on va trouver des signes utilisés quelques années plus tôt par d’autres artistes, des signes classiques. Ce sont la cruche couchée dans l’ombre à gauche (symbole du sexe féminin), et le petit bouquet de fleurs par terre à droite (symbole de l’acte de défloraison) :

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Avant, pendant, après ; on voit par là qu’en matière d’amour, rien n’est simple. Que s’est-il passé ? Que se passe-t-il ? Que se passera-t-il ? Qui le sait ? Que nous cache cette diagonale du flou ? Petit détail qui a son importance : Le Verrou date de 1778. Fragonard ne lui a jamais donné de titre, c’est un graveur qui, reproduisant l’œuvre sur cuivre, l’a baptisée ainsi.

On a vu précédemment que l’hypothèse du viol pouvait être remise en question. Une autre peinture de Fragonard, la plus célèbre après Le Verrou, vient apporter à son tour un gros paquet de doutes. Elle fut créée vers 1787-1789 avec Marguerite Gérard, sa belle-sœur, qui fut son élève quand elle était plus jeune  :

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Notons d’abord que ce tableau a deux titres, là encore attribués ultérieurement sans le consentement de l’artiste : Le Baiser volé ou Le Baiser à la dérobée. Deux titres qui se contredisent. L’un suppose que l’homme s’empare d’un baiser, l’autre suppose une complicité, une entente préalable. Et c’est ce dernier qui cerne de plus près la situation exposée.

Une jeune femme a quitté la partie de cartes qui se déroule dans le salon, entrouvre une porte, rejoint une petite pièce où elle retrouve son amoureux posté sur le seuil d’une porte-fenêtre elle aussi entrouverte. Il l’attire à lui en prenant dans ses deux mains la main droite de la jeune femme, qui a le corps penché vers le jeune homme. Légèrement inquiète mais séduite, elle lui offre sa joue pour un baiser, créé de concert par Jean-Honoré Fragonard et Marguerite Gérard,ard qui réaliseront plus tard deux autres œuvres en commun. Il serait un peu long d’expliquer l’influence de cette dernière sur la réalisation ce tableau, contentons-nous de dire qu’elle fut déterminante. Marguerite Gérard n’était pas une petite main au service de Fragonard, mais bien une co-autrice de l’œuvre. Examinons maintenant cette inclinaison du corps de la femme. Elle suit la diagonale du tableau, se prolonge avec le tissu rayé et le tiroir débordant de rubans :

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Cette combine graphique qui crée une tension dans l’image est à coup sûr une idée de Fragonard, qui l’avait utilisée dix ans plus tôt dans son fameux Verrou où la diagonale commençait par la robe de la femme reposant sur le lit, et se terminait par la main près du verrou. Cette tension, ce déséquilibre, commun aux deux tableaux, pourrait presque passer pour une illustration par l’exemple des « droits égaux des sexes et [d]es plaisirs asymétriques de la séduction, le respect absolu du consentement et la surprise délicieuse des baisers volés », selon les mots de la sociologue Irène Théry.

Il serait très risqué de voir dans Le Verrou une quelconque soumission de la femme par l’homme tant l’œuvre est complexe, floue dans sa chronologie ; il serait tout aussi vain d’en voir une dans Le Baiser à la dérobée de Fragonard et Gérard qui présente bien des points communs avec Le Verrou, tant dans le sujet, la composition, et l’attribution de différents titres pondus par d’autres. On peut se demander également pourquoi une artiste célèbre comme Marguerite Gérard, qui se trouvait à cette époque bien à l’abri du besoin, aurait accepté de réaliser plusieurs œuvres avec son ancien professeur s’il n’était qu’un vulgaire laudateur du viol. 

Passons maintenant à la seconde partie de la citation extraite de cet article de Slate : « Le tableau La Résistance inutile offre encore plus clairement l’image du viol d’une servante par son maître. » Là, ça va être vite fait. L’article met en lien une reproduction en noir et blanc de La Résistance inutile, issue du site universitaire Utpictura18.

NM 5415

Une repro couleurs de ladite peinturlure, parce que c’est plus joli ainsi

Ce très honorable site nous apprend que « Deux autres compositions de Fragonard portent ce titre : un dessin au lavis de la collection Cheston aux États-Unis et un tableau conservé au musée de San Francisco. Ce titre ne reflète pourtant pas la scène, dans aucun des trois cas : c’est une gravure de Regnault moralisant le tableau de San Francisco qui a donné son titre à ces scènes plus légères. »

Et c’est ainsi que cette soi-disant Résistance inutile apparaît soudain comme n’étant plus « clairement l’image du viol d’une servante par son maître », mais celle d’une scène de badinage. L’auteure de cet article de Slate s’est donc encore une fois enfoncée dans l’erreur par la faute d’un titre accordé une fois encore a posteriori, un titre qui induit une lecture, une interprétation que l’artiste s’était bien gardé de suggérer. Il suffisait pourtant de lire les trois lignes écrites sous la reproduction pour éviter d’énoncer une telle bourde avec autant d’aplomb ! Mais quand on a une idée dans la tête, quand on a une thèse que l’on veut défendre à toute force, on évite soigneusement tout ce qui peut la contredire. On se contente d’approximations, on cite des œuvres hors de propos alors qu’on aurait pu en utiliser d’autres qui représentent des viols manifestes. Car elles existent, oui. Seulement voilà, il faut se donner la peine de les rechercher et ça, c’est un vrai boulot…

 

Ce billet reprend partiellement une chronique que j’avais écrite en 2011 pour Arrêt sur images, « Baisers volés, du consentement et de la diagonale ».

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