Pour une belle clé, c’est une belle clé !

Un commentaire du billet précédent m’encourage à vous servir une resucée de deux anciens articles ici compilés, afin d’en faire littéralement jaillir la substantifique moelle dans une jubilatoire explosion de savoir.

Or donc. Tout le monde connaît l’histoire de La Barbe bleue. Les oublieux, toutefois, pourront en lire le texte intégral par ici, dans la version de Charles Perrault datée de 1697. Concentrons-nous maintenant sur la plus célèbre des illustrations de ce conte, dans la version de Gustave Doré :

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« S’il vous arrive de l’ouvrir, il n’y a rien
que vous ne deviez attendre de ma colère. »

Il s’agit d’une gravure sur bois de 33 x 27 cm qui fut publiée pour la première fois en 1862 par l’éditeur Pierre-Jules Hetzel dans un recueil intitulé Les Contes de Perrault, dessins par Gustave Doré. Quatre illustrations au lavis furent réalisées pour ce conte. Elles furent ensuite collées sur des planches de bois puis gravées par Doré pour trois d’entre elles, la quatrième étant l’œuvre d’Héliodore Pisan. Deux choses sont à remarquer sur cette illustration. En premier lieu, le costume de la jeune épousée. Doré l’a très largement emprunté au portrait d’Élisabeth d’Autriche peint par François Clouet vers 1571 :

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En vérité on s’en balance, de cette précision, c’était juste pour cocher la case Historien d’art. Observons plutôt la fameuse clé. Avez-vous remarqué comme elle est plus grande que les autres ? Et bien que Barbe-Bleue fasse ses recommandations à sa jeune, très jeune épouse (« S’il vous arrive de l’ouvrir, il n’y a rien que vous ne deviez attendre de ma colère »), cette dernière ne l’écoute pas. Hypnotisée, elle reluque l’objet et s’apprête à le saisir comme s’il s’agissait de… Mais de quoi donc s’agite-t-il ? se demande-t-on ici et là.

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Plus tard, après que la jeune, très jeune épouse, aura fauté en entrant dans la pièce interdite, elle n’aura de cesse de laver ladite clé tachée de sang. Elle frottera, frottera, mais la tache restera indélébile :

« Ayant remarqué que la clef du cabinet était tachée de sang, elle l’essuya deux ou trois fois ; mais le sang ne s’en allait point : elle eut beau la laver, et même la frotter avec du sablon et avec du grès, il demeura toujours du sang, car la clef était fée, et il n’y avait pas moyen de la nettoyer tout à fait : quand on ôtait le sang d’un côté, il revenait de l’autre. »

Pas de doute, hein, on nous parle ici de défloration (une grosse clé entre dans une petite serrure puis en ressort tachée de sang) et du péché originel d’Ève, condamnée à avoir des menstruations et à enfanter dans la douleur. La faute de la jeune, très jeune épouse qui n’a pas écouté son mari est ici assimilée à celle d’Ève.

Bruno Bettelheim évoque cette clé tachée de sang dans sa Psychanalyse des contes de fées (pages 488-491) : « La clé qui ouvre la porte de la chambre interdite évoque l’association avec l’organe sexuel mâle, particulièrement lors de la défloration, qui s’accompagne d’un saignement. Si tel est, parmi d’autres, le sens caché de l’histoire, on comprend que le sang ne puisse être lavé : la défloration est un acte irréversible. »

Il est peu probable que Doré se soit inspiré des observations de Bettelheim. Pour des raisons de calendrier principalement.
Contemplons maintenant quelques images du XIXe traitant du même sujet. Avec Hermann Vogel d’abord, dont voici une illustration extraite d’un recueil qui parut en 1887 à Paris :

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On notera, là encore, l’importance de la fameuse clé sans oublier la particulière position des mains de l’épouse. Et l’on remarquera itou que les deux illustrateurs, qui l’ont dessinée balaize, ont détourné sans vergogne le texte de Perrault qui dit :

« Cette petite clef-ci, c’est la clef du cabinet au bout de la grande galerie de l’appartement bas. »

Puis, plus loin :

« Elle prit donc la petite clef, et ouvrit en tremblant la porte du cabinet. »

Vogel (peut-être) et Doré (sûrement ) avaient complètement pigé de quoi il était question et avaient donc rétabli un sens que Perrault avait partiellement occulté. Si l’on considère les illustrations de Barbe bleue postérieures à celles de Doré, on constate que cette évidence psychanalytique a parfois été un peu laissée de côté mais pas toujours :

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Ah mazette ! Pour une belle clé, c’est une belle clé !
Illustration de Kate Greenaway, 1871

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Et des comme ça, hein, t’en as déjà vu des comme ça ?
History of Blue Beard publié par T.W. Strong, New York
date et illustrateur inconnus, XIXe s.

Terminons par celle-ci, bien sanglante, avec le panneton rougi de la clé rappelant vaguement un masque de tragédie grecque :

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Illustration de couverture par Rose Candide, 1910

Il ne faudrait pas croire que cette connotation sexuelle clé-serrure soit née avec La Barbe bleue, que nenni ! Elle était courante au XVIIe siècle, en voici une preuve parmi d’autres avec ce tableau du néerlandais Samuel van Hoogstraten peint vers 1658-1670 - et sur le tard intitulé Les Pantoufles -, qui évoque précisément de ce sujet :

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Les Pantoufles, peintes vers 1658-1670, ont longtemps été attribuées à Pieter de Hooch ou à Vermeer avant d’être prêtées à Samuel van Hoogstraten, en attendant qu’on avance un autre nom. Dans les catalogues des musées on dit souvent, quand une œuvre change d’attribution, qu’elle a été “rendue” à son auteur ; manière de supposer que c’est désormais définitif, gravé dans le marbre ; l’Histoire a maintes fois prouvé que ces attributions “rendues” étaient souvent sujettes à caution, contestables et contestées, tout à fait temporaires. Qui a peint Les Pantoufles ? Nul ne sait. Quoi qu’il en soit, nous nous trouvons face à un intérieur hollandais, une enfilade de pièces, une perspective de dalles, et une paire de chaussons abandonnés. Examinons la chose de plus près. Nous avons :

- une porte ouverte dont on ne distingue qu’une faible partie du battant et la clenche, donnant sur un couloir éclairé par une fenêtre à droite ;

- un balai posé, et un torchon accroché à gauche. Puis un chambranle encadrant une entrée dallée de manière uniforme ;

- à droite, invisible, la porte donnant sur la rue est ouverte. Une autre porte ouverte ensuite, menant à un salon ; sur le seuil, une paire de pantoufles abandonnées ;

- dans le salon, une chaise, une table sur laquelle sont posés un livre et un chandelier, un possible miroir accroché au-dessus ;

- une peinture dans son cadre, enfin. Autrement dit, une autre espèce de chambranle dévoilant une ultime pièce dans laquelle se tiennent deux personnages. Le sujet de cette toile finale est la morale, et c’est aussi, au bout du compte, celui des Pantoufles.

Une enfilade de pièces vides auraient ainsi une valeur morale ? Vouivoui messieudames. Comme nombre de natures mortes, cette architecture intérieure délivre un message que les Hollandais du XVIIe siècle comprirent parfaitement.

Explication :

- les chaussons abandonnés sont le signe d’une vie dissolue : en ces temps et en ces lieux, les femmes “perdues” portaient le sobriquet de “vieilles pantoufles”.

- le balai et le torchon, abandonnés eux aussi dans un pays où le nettoyage de la maisonnée était une véritable obsession, rappellent l’expression “se marier par-dessus le balai” qui signifiait à l’époque “avoir une relation hors mariage”. Autrement dit, s’envoyer en l’air avec un amant au lieu de s’occuper des tâches ménagères.

- la bougie éteinte, symbole du temps passé dans de futiles occupations.

- le livre, probablement une Bible, délaissé sur la table.

- la clé dans la serrure, grand classique de la peinture hollandaise, qui nous dit ce à quoi se livrent ou vont se livrer le galant et la maîtresse de maison. Deux exemples :

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La Leçon de clavecin par Jan Steen, vers 1660

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La Luxure par Jan Steen, 1663

Et pour finir ce décorticage des Pantoufles, signalons cette toile accrochée au mur de la pièce du fond :

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Il s’agit là d’une variation sur une œuvre de Gerard ter Borch (ou Terborch) peinte en 1660, Dame en robe blanche devant un lit avec des rideaux rouges :

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Ter Borch fit plusieurs versions de scène très populaire, dont le sens précis, bien qu’il nous demeure inconnu, a sans doute quelque chose à voir avec le sexe. Ses peintures, avec ses robes de soie aux plis et reflets savamment travaillés, ont inspiré à Marguerite Gérard et Fragonard le Baiser volé dont il fut question dans le billet précédent :

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Variantes de tableaux, tableaux dans le tableau, ces pratiques étaient très courantes dans la Hollande du XVIIe siècle (et la France du XVIIIe). Vermeer lui-même ne se priva pas de citer, plus ou moins exactement, nombre de toiles contemporaines dans ses œuvres.

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Les Pantoufles, ou l’histoire d’un couple illégitime et invisible bien que présent. L’histoire d’un amant qui se rend chez sa maîtresse et qui la bécote peut-être derrière la porte d’entrée, encore ouverte. Et bientôt ils la fermeront, pour jouer au jeu de la clé et de la serrure.

Relisons, pour finir, la première des deux moralités de La Barbe bleue (la deuxième condamne le mari qui s’est emporté contre l’infidélité de son épouse) :

« La curiosité, malgré tous ses attraits,
Coûte souvent bien des regrets ;
On en voit, tous les jours, mille exemples paraître.
C’est, n’en déplaise au sexe, un plaisir bien léger ;
Dès qu’on le prend, il cesse d’être.
Et toujours il coûte trop cher.
 »

Ouaipe, pour sûr. Mais quand même, y’a pas à dire. Pour une belle clé, c’est une belle clé.

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