Cet objet surgissant de votre passé qui soudain vous serre le cœur

Ce billet est tout particulièrement dédié à Mrs Marple.

Découvrir dans un musée un tableau qu’on n’a connu pendant des années qu’au travers de reproductions crée toujours un choc : on est surpris par le format, la couleur, la matière, etc. Ma toute récente visite au musée de l’Innocence à Istanbul m’a causé la même stupéfaction, la même sidération. Le musée de l’Innocence est une œuvre d’Orhan Pamuk (Prix Nobel de littérature 2006), auteur entre autres de Mon nom est Rouge et, comme par hasard, du Musée de l’Innocence. Qu’il ne faut pas confondre avec le musée de l’Innocence, dont il sera principalement question ici. L’un est un roman paru en 2008 ; l’autre est un lieu, un véritable musée qui ouvrit ses portes en 2012. Tous deux furent conçus en même temps, dans les années 1990.

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Le roman raconte l’histoire de Kemal, jeune bourgeois stambouliote promis à une demoiselle de son rang, Sibel. Sauf que patatras ! voilà qu’il tombe amoureux d’une petite vendeuse, Füsun. Il la rencontrera à moult reprises dans un immeuble du quartier de Beyoğlu, celui-là même où se tient aujourd’hui le musée de l’Innocence. Finalement, Füsum en épousera un autre. Drame. Kemal continuera toutefois à la voir dans ce même immeuble, et à chacune de ses visites il dérobera un objet qui lui rappellera sa bien-aimée. Ces objets, aujourd’hui exposés dans le musée de l’Innocence, nous narrent ainsi la vie à Istanbul entre les années 50 et les années 2000. Il s’agit donc d’une espèce de roman à visée encyclopédique, de roman-catalogue de musée élaboré à partir de 83 boîtes-vitrines bourrées d’objets divers, chacune d’elles illustrant un chapitre du roman.

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Photo © musée de l’Innocence

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Photo © musée de l’Innocence

On aurait presque souhaité qu’il y en eût 99, de ces chapitres. Comme dans La vie mode d’emploi de Georges Perec. Car même si Pamuk se défend d’avoir voulu faire un roman occidental, même s’il prétend avoir eu l’ambition de cerner, avec Le Musée de l’Innocence, l’âme un tantinet orientale d’Istanbul, on ne peut éviter de faire le rapprochement avec Perec, avec sa passion pour les dictionnaires, le catalogage, les objets, la collectionnite aiguë, les croisements, les contraintes. Parce que chaque boîte, avec ses différents éléments chinés au marché aux puces ou chez les brocanteurs d’Istanbul, forme la contrainte oulipienne de chacun des chapitres. Et le roman, et le musée, constituent une espèce de puzzle rappelant ceux que Bartlebooth élaborait puis détruisait dans La vie mode d’emploi. On se souviendra du plan de l’immeuble de la rue Simon-Crubellier, de ces appartements constituant les cases d’un échiquier ou celles d’une casse d’imprimerie dont chaque compartiment serait garni d’un objet. C’est la même logique qui est à l’œuvre dans le musée de l’Innocence. La boîte n°58, intitulée Tombola, abrite d’ailleurs deux casses d’imprimerie remplies de petits objets, ainsi que des cartes de loto aux cases souvent noires et blanches pouvant évoquer des échiquiers.

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Photo © Refik Anadol

Perec, donc. Et les peintures de cabinets de curiosités du XVIIe siècle.

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Cabinet de curiosités par Johann Georg Hinz, 1666

Mais aussi le new-yorkais Joseph Cornell qui, dès les années 30, mit en scène et en boîte des objets récupérés un peu partout : photos, cartes géographiques de la Terre et du Ciel, boussoles, billes, plumes d’oiseaux, livres, gravures, billets, tickets et contremarques de tout et n’importe quoi, figurines et coquillages…

Trois boîtes de Cornell

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Sans titre (Tilly Losch), vers 1935-1938

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Object (Soap Bubble Set), 1936

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Naples, 1942

Mais revenons à Pamuk. L’une des particularités du musée de l’Innocence (dont l’adresse est donnée plus bas) est qu’il peut se visiter sans qu’on ait lu le roman avant, et sans qu’on se sente obligé de le lire après. Car chaque boîte, riche de souvenirs de fiction, a la capacité de vous surprendre au coin de l’âme, de réveiller en vous de vieilles histoires, de faire émerger des émotions que vous pensiez enfouies à jamais. C’est en cela que ce lieu est à lui seul extraordinaire. Vous contemplez la boîte n°24, par exemple, intitulée Fête de fiançailles. Rien ne se passe de spécial. Vous passez à la suivante, La souffrance de l’attente, et là, paf !

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Vous reviennent en mémoire ces rendez-vous où il/elle arrivait en retard, ou bien ne venait pas (annulait le rendez-vous trois heures plus tard sans explication en un bref coup de téléphone), vous vous souvenez de ces allumettes que vous brûliez en vous disant que si il/elle n’apparaissait pas au coin de la rue avant que le bâtonnet enflammé vous brûle les doigts ou s’éteigne sous le vent, vous quitteriez à jamais cette terrasse de bistrot (mais vous restiez malgré tout et craquiez une autre allumette, et puis une autre encore), vous vous souvenez de ces bateaux en partance que vous contempliez sur le quai et qui vous faisaient rêver d’ailleurs merveilleux, New York, Shanghai, les Îles-sous-le-Vent… 
Ou alors c’est la boîte n°47, La mort de mon père, qui vous saisit. Avec sa photo de militaires trinquant, ce verre tendu vers vous, ses boîtes de médicaments, cette petite Renault rouge, ses boutons de manchette, ou simplement son titre.

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Photo © Mrs Marple

Quant à la n°11, La fête du Sacrifice, je dois avouer qu’elle me sauta immédiatement à la gorge avec son affiche de film oriental (Le Voyage fantastique de Sinbad, Shéhérazade, et Le Voleur de Bagdad, tous vus dans les salles obscures de Barbès) ; avec ce couteau suspendu et le sacrifice d’Abraham s’apprêtant à trancher le cou de son fils tel un bélier de l’Aïd ; avec ces bouteilles d’alcool aux formes surprenantes (liqueurs d’orange et de café, anisette) qui trônaient sur le buffet des grands-parents à côté des boîtes de loukoum et de halva ; avec ce sentiment de culpabilité quand le couteau quitta mon cou pour s’attarder sur une autre gorge…

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Ou bien c’est une autre boîte encore. Inutile de fuir, vous êtes cernés, rappelez-vous, elles sont au nombre de 83.

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Boîte n°3 Parents éloignés

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Boîte n°12 S’embrasser sur les lèvres

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Boîte n°18 L’histoire de Belkιs

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Boîte n°49 Je comptais lui faire ma demande en mariage

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Boîte n°73 Le permis de conduire de Füsum

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Boîte n°22 La main de Rahmi Efendi

Le musée de l’Innocence est à la fois un voyage dans l’arrière-boutique d’un roman, une immersion dans l’univers d’un auteur, mais aussi une plongée dans votre mémoire grâce à l’association d’objets venus d’ailleurs pourtant si proches, si familiers : verre à thé en forme de tulipe, morceau de savon, photographie d’identité, petit chien en porcelaine, napperon, taximètre, réveille-matin, portrait de défunt, boucles d’oreille, caisse enregistreuse, flacon de parfum, bobine de fil noir… sans oublier ce petit objet, là, qui passerait presque inaperçu mais que vous ne pouviez rater parce que disposé là exprès pour vous, cet objet banal et pourtant si particulier surgissant de votre passé qui soudain vous serre le cœur.

***

Outre le roman, il existe un livre très abondamment illustré dans lequel Orhan Pamuk raconte l’origine de chaque objet, évoque des souvenirs d’enfance et des discussions avec Kemal, héros du roman, mélange réalité et fiction : L’innocence des objets, aux éditions Gallimard :

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Le site du musée de l’Innocence : https://masumiyetmuzesi-en.myshopio.com

L’adresse du musée : Çukurcuma Caddesi, Dalgıç Çıkmazı, 2, 34425, Beyoğlu, İstanbul, Turquie

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Photo Wikipedia

 

Sauf indication contraire, toutes les photos de ce billet sont l’œuvre de ma pomme.

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