Locomotives, marteaux-piqueurs et blondinette dorée de Dior

Vous aimez les locomotives et les marteaux-piqueurs ? Vous aimez les œuvres d’art constructivistes et les images de propagande soviétique ? Alors rendez-vous au Grand Palais à Paris qui propose actuellement une très magnifique exposition intitulée Rouge - Art et utopie au pays des Soviets.

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L’affiche de l’expo est la reprise d’une affiche de Gustav Klutsis réalisée en 1931 nous informant que l’URSS est la brigade stakhanoviste du prolétariat mondial. Parce que le travail, y’a que ça de vrai, qu’ils disent. On verra par la suite que c’est en effet le credo socialiste soviétique.

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Il est impossible ici de rendre compte de cette exposition riche de quatre cents pièces qui, sans être absolument parfaite (certaines œuvres déterminantes manquent cruellement), est vraiment passionnante. Aussi je vais me contenter d’évoquer quatre œuvres, et ce qu’elles m’inspirent. Les voici :

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1. Millions de travailleurs ! Rejoignez la compétition socialiste ! par Gustav Klutsis, vers 1927

2. Donbass, la pause-déjeuner par Alexandre Deneïka, 1931

3. Baigneuse par Alexandre Deïneka, 1951

4. Avec une perceuse par Alexandre Samokhvalov, 1934.

L’affiche de Klutsis est intéressante parce qu’elle se prête très facilement, comme beaucoup d’images propagandistes de tous horizons, au décorticage pièce par pièce.

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Or donc, nous avons sur ce projet (qui, me semble-t-il, n’a jamais été concrétisé) un texte nous assenant, en haut : Millions de travailleurs ! Rejoignez ; et en bas : la compétition socialiste ! Cette maquette date des environs de 1927, soit plus ou moins trois ans après la mort de Lénine. Lequel est montré en contre-plongée, tel un vaillant héros. La même photo sera utilisée en 1931 par Georgii Kibardin dans une affiche titrée Construisons un ballon dirigeable au nom de Lénine :

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Sur l’affiche de Klutsis, l’ombre de Lénine est rouge. C’est sa pensée qui est ainsi représentée, la pensée socialiste. Le socialisme, c’est d’abord et avant toute chose (l’expo le démontre bien) le travail. D’où la bande oblique nous montrant des usines. Le travail est effectué par les travailleurs, représentés dans les deux triangles formant une espèce de sablier. Parce que le travail ne s’arrête jamais, on est 24/24 ! L’image se lit donc de droite à gauche : l’homme Lénine, sa théorie socialiste ensuite, puis les usines, et enfin les vaillants travailleurs pour les faire tourner. Dont celui, en bas à droite, qui a été ajouté et qui nous regarde droit dans les yeux, semblant nous dire : « Allez les gars, au turbin ! »

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Cette ombre rouge sera reprise en 1930 par Mikhail Baljasnij dans une affiche intitulée Le communisme, c’est les soviets et l’électrification de tout le pays. Transformons l’URSS grâce à l’industrialisation socialiste :

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Passons maintenant à un autre genre d’images, celles vantant les vertus de ce vaillant peuple conquis aux idées de Marx, Engels, Lénine et Staline. Ci-dessous, Donbass, la pause-déjeuner par Alexandre Deïneka, 1931.

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Donbass est un bassin minier, aujourd’hui en territoire ukrainien. Voilà pourquoi nous pouvons distinguer, en arrière-plan, un chevalement, un terril, une gare et un train chargé de charbon qui file vers les villes et villages peuplés de vaillants ouvriers et vaillants paysans qui grelottent. Au premier plan, de vaillants mineurs jouent à la baballe dans l’eau. Ils ne grelottent pas, eux. La preuve, ils sont à poil. Car le vaillant mineur est sain, viril, n’éprouve aucune honte de son corps et ne redoute guère le fond de l’air qui est frais. Et puis rien de tel qu’une bonne baignade après avoir bossé comme une mule dans les galeries d’une mine de charbon !

Mouais. On peut interpréter cette peinture ainsi. Mais on peut y voir autre chose. Une ode discrète à l’homosexualité, par exemple. Avec ces corps nus et glabres batifolant dans l’eau… comme dans ce tableau de l’américain Thomas Eakins peint en 1884-1885, intitulé Swimming Hole :

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Avec cette locomotive… comme dans le plan final de North by Northwest (La mort aux trousses, 1959) d’Hitchcock, où ladite loco va pénétrer dans le tunnel alors que Roger Tornhill, à l’intérieur du train, s’apprête à pénétrer Eve Kendall qui chantonnerait presque Locomotive d’or de Nougaro si elle n’avait pas peur du conflit spatio-temporel :

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Vous trouvez que je pousse le vaillant bouchon un peu loin ? Alors examinons maintenant cette autre toile d’Alexandre Deïneka réalisée en 1951 qui met en scène une vaillante Baigneuse, et qui comme par hasard fait face à Donbass, la pause-déjeuner dans l’expo du Grand Palais :

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Vaillante, nue, et mafflue telle une servante de Théophile Gautier : « À chaque instant arrivait de l’office quelque robuste servante, aux joues colorées et mafflues comme les peintres flamands en mettent dans leurs tableaux » (Le Capitaine Fracasse, 1863). Si les mineurs de Deneïka sont capables de raidir une partie de leur anatomie telle une locomotive fumante et brûlante, sa baigneuse a tout pour enfanter : des seins bien pleins parfaitement hémisphériques, un bassin large et solide, des cuisses idem. À l’arrière-plan, point de mine de charbon, point de train, non, mais une vache et son veau ! D’un côté des travailleurs de force qui n’ont rien contre l’homosexualité et les locomotives, de l’autre une femme (un tantinet hommasse) n’espérant rien d’autre qu’enfanter une flopée de vaillants petits communistes qui perpétueront par leur travail la pensée de Lénine.

Ah ! Les femmes ! Comme si elles n’étaient là que pour procréer ! s’écrieront les féministes. Que nenni. Elles peuvent aussi, à l’occasion des travaux du métro de Moscou, se saisir avec élégance du marteau-piqueur et creuser dans des galeries souterraines (encore une fois). C’est ce que nous montre Alexandre Samokhvalov dans cette aquarelle de 1934 titrée Avec une perceuse, extraite de la série Jeunes Femmes dans le métro :

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De la sueur, de la poigne et du téton. Comme cette version de Rosie la riveteuse réalisée par Norman Rockwell et publiée en couverture du Saturday Evening Post du 29 mai 1943 :

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Une Rosie bossant dans une mine elle aussi (regardez les traces de charbon sur son visage et ses bras) qui tient sur ses cuisses un engin assez imposant, une Rosie assez hommasse itou puisque copiée sur le prophète Isaïe peint par Michel-Ange en 1509 au plafond de la Sixtine :

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Rosie la riveteuse, tiens. Il en était question cette semaine avec la une de l’hebdo Valeurs actuelles qui reprenait la célèbre image créée en 1942 par l’illustrateur J. Howard Miller pour le compte de Westinghouse, et qui appelait à l’effort de guerre amerlocain. Valeurs machin la détourna pour qualifier l’actuel combat féministe de nouvelle terreur. Et comme ça ne suffisait pas, l’hebdo afficha en outre et en page 2 une réclame pour Dior avec une fragile nénette, pas vaillante pour un sou, qu’on imagine mal maniant un marteau-piqueur. Même doré.

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