Noir-Rouge-Blanc, la compile !

À la demande générale d’un unique mais fidèle lecteur, voici une compilation non exhaustive de textes à propos de la trilogie Noir-Rouge-Blanc. Avec trois billets sentant un peu la poussière qui furent publiés en 2005 dans la toute première Boîte à Images (et qui mériteraient d’être entièrement réécrits), ainsi qu’un article paru chez Arrêt sur Images en 2013. J’ai traité le sujet à d’autre reprises encore, mais bon, si déjà vous arrivez à lire tout ce qui suit, vous êtes balaizes !

Tout commença donc avec un billet qui à première vue n’a aucun rapport direct avec le sujet, sauf que…

15 janvier 2005
ACH ! LA NOSTALCHIE !

Voici l’affiche allemande du film La Chute :

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Qu’y voit-on ?

Hitler et un officier, représentés en petit. La photographie a été prise d’un point surélevé, en plongée. Un héros au faîte de sa gloire nous est toujours montré du dessous et emplissant toute l’image. A l’inverse, un héros déchu est vu de haut. L’éloignement nous dit que l’accent n’est pas mis sur la personne de Hitler, mais sur l’image de la chute d’un empire. Les premiers mots imprimés sur la bande-annonce allemande nous confirment la chose : BERLIN, 1945. EIN VOLK WARTET AUF SEINEN UNTERGANG (Berlin, 1945. Un peuple attend sa chute). Nous avons donc là, ainsi qu’il a beaucoup été dit dans la presse, un film qui se veut pour mission d’exonérer la nation allemande de sa période nazie. L’affiche ne laisse aucun doute sur cette intention.

Les Pays-Bas, la Suisse alémanique, les Etats-Unis ont repris la même affiche. Les Américains y ont même ajouté la phrase de la bande-annonce : APRIL 1945, A NATION AWAITS ITS… DOWNFALL.

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La bande-annonce française commence par la même phrase : BERLIN, 1945. UN PEUPLE SE PRÉPARE À SA CHUTE. Mais elle est montée différemment. Alors que le premier plan de la version allemande nous montre un verre qui tremble suite à une déflagration, la française commence par deux plans sur Hitler de dos, avec une voix off disant : Messieurs, le Führer ! À cela, il faut ajouter que les phrases allemande et anglaise parlent explicitement de la chute du peuple (VOLK), de la nation (A NATION AWAITS its DOWNFALL). Dans la bande française, le texte - pourtant identique - associé aux deux premières images semble plutôt nous parler de la chute de Hitler. On joue sur l’ambiguïté. (Mise à jour 2019 : les liens vers lesdites bandes-annonces, obsolètes, ont été supprimés.)

Le slogan de l’Allemagne nazie était EIN VOLK, EIN REICH, EIN FUHRER. Si l’affiche et la bande-annonce allemandes nous vendent le peuple et sa déculpabilisation, la bande-annonce française nous vend son dictateur. La différence est de taille. Et l’affiche française, qui n’est pas celle utilisée dans d’autres pays, nous confirme bien ce changement de point de vue :

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Pas de doute possible, c’est bien Hitler le héros de l’histoire. L’affiche reprend le principe de construction que j’avais détaillé dans ma note du 21 décembre 2004 intitulée RECETTE RAPIDE POUR RÉALISER UNE AFFICHE DE FILM À GRAND SPECTACLE. Nous avons donc, dans le ciel, un portrait de guerrier portant un couvre-chef (le chapeau est l’accessoire quasiment indispensable du héros couillu). Au-dessous, une scène présentant d’autres personnages souvent réduits à l’état de silhouettes qui sont généralement en train de livrer combat, ou qui en reviennent. Cette description est valable pour toutes les affiches de films dont j’avais parlé précédemment. Elle l’est aussi pour l’affiche française de La Chute. Deux différences, cependant : la typographie (j’en parlerai une autre fois) et la couleur. 

L’affiche de La Chute est noire, blanche et rouge. Ces couleurs ne sont pas prises au hasard, loin s’en faut. Pourquoi les concepteurs de l’affiche françaises les ont-ils choisies, alors que les Allemands et les Américains sont restés dans une image sépia+noir ou bleu-vert+noir avec une typographie blanche ? C’est la question à mille Deutsche Marks dont voici la réponse (passez la monnaie) :

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Le trio Noir-Rouge-Blanc est une constante de la communication graphique nazie. Les publicitaires diraient que c’est son code-couleurs. (J’en parlerai plus longuement dans une future note, j’expliquerai d’où elles viennent. Je parlerai aussi de cette histoire de typographie parce que les deux choses sont liées.) Sur les affiches nazies, l’ordre d’importance des couleurs était blanc-rouge-noir. Sur celle de ce film, le blanc et le rouge sont laissés à la typographie, pendant que le noir l’emporte largement. C’est logique : il s’agit de la chute d’un chef, qui va se finir dans la mort. Dans ces circonstances douloureuses, il est de bon ton d’afficher le deuil…

Alors que l’Allemagne tente de s’absoudre en entonnant un discours selon lequel ils n’y sont pour rien, c’était pas de leur faute, Ach ! la Guerre Gross Malheur, l’affiche française de La Chute n’est rien d’autre qu’une saloperie collaborationniste assortie aux couleurs fétiches du IIIe Reich, nous vantant le Héros déchu de la race aryenne dont le portrait flotte encore dans les cieux. Une bien belle image en vérité, qui a dû réjouir tous les nostalgiques jusques et y compris ceux qui s’ignorent, à la veille de la commémoration de la libération d’Auschwitz.

Je viens de trouver sur le ouèbe l’affiche polonaise de ce film :

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Le portrait est encore plus gros, mais les couleurs atténuent son effet. L’affiche française, avec sa dominante noir et blanc, reste pour l’instant la plus exécrable.

***

31 janvier 2005
NOIR-ROUGE-BLANC - 1

J’avais parlé du mode de communication mis en œuvre avec l’affiche française du film La Chute dans la note intitulée ACH ! LA NOSTALCHIE ! J’avais expliqué qu’elle était construite sur le principe des affiches américaines vendant des films d’aventures à grand spectacle (voir la note RECETTE POUR FABRIQUER…) Il y avait pourtant une exception, qui concernait la typographie. Si les films américains utilisent souvent une typo faite de lettres à empattements du type Times (les empattements sont les petits patins situés en haut et en bas des lettres), l’affiche du film La Chute emploie des lettres sans empattement, du type Helvetica. Je parlerai un de ces jours en détail de la typo utilisée pour ces films américains. Pour l’instant, penchons-nous plutôt sur celle de ce détestable film allemand, et sur ses couleurs.

Nos yeux croisent, je crois, environ 5 000 images par jour (mise à jour 2019 : ce chiffre était valable avant le développement des internettes mondiaux). Dont un certain nombre d’affiches qui n’ont, finalement, que peu d’éléments pour communiquer : un texte, et une image éventuelle. Dans ces conditions, il est indispensable que chacun de ces éléments soit extrêmement signifiant, porteur d’un véritable sens. La couleur d’une image, la forme d’une lettre revêtent ainsi une importance capitale pour accrocher le regard, sortir du lot.

L’affiche française du film La Chute, on l’a vu, est conçue selon des codes bien précis d’une redoutable efficacité. La typographie employée y participe à sa manière : lettres sans empattement blanches et rouges, sur fond noir.

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Pourquoi ce choix , pourquoi pas des lettres du type Times en vert et jaune ? Pour l’expliquer, il est nécessaire de faire un petit peu d’histoire.

En 1917, la révolution d’octobre amène les bolcheviks au pouvoir en Russie. Sous l’influence du futurisme italien (dont je parlerai à la toute fin de cette note à épisodes), les artistes russes élaborent une nouvelle école graphique qu’ils mettent au service de la révolution en imprimant livres, tracts et affiches. Ce sera le constructivisme, dont les principes se résument à une abolition de la plastique des masses au profit d’une plastique des plans.

Hein !?

Pas de panique, j’explique : dans le constructivisme, on laisse tomber le dessin et la peinture en volume (réaliste), au profit d’un dessin et d’une peinture faits de zones planes et unies, à l’aspect géométrique. On retrouve là en partie les principes de Cézanne, précurseur du cubisme, qui avait pour ambition de représenter le monde en n’utilisant que des formes élémentaires telles que le cube, la sphère et le cône. Les constructivistes, donc, n’emploient que des formes géométriques ou presque. A ces formes ils attribuent trois couleurs, le noir, le rouge et le blanc.

Le noir symbolise le clergé et les capitalistes.
Le rouge est la couleur du communisme, du sang des travailleurs. C’est la couleur la plus puissante, celle qui excite le plus le cône de l’œil humain et celle qui se voit le plus avec le rouge orangé.
Le blanc est la couleur du papier.
Ou bien, le noir sert de fond et le blanc symbolise les russes blancs, les tsaristes.

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Battez les blancs avec le coin rouge ! Affiche d’El Lissitzky, 1920

Les affiches révolutionnaires sont imprimées sur stencil. Ce procédé de reproduction, assez sommaire, s’accorde bien avec les formes et les couleurs simples. Mais il nécessite également une typographie épurée. Les artistes utiliseront donc des lettres bâton, aussi appelées lettres sans empattement ou sans sérif. Quand les constructivistes abandonneront dans les années 30 les formes géométriques pour recourir au photomontage, les couleurs et la typographie continueront de respecter les règles établies.

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Travailleurs, tout le monde doit voter à l’élection des Soviets !
Projet d’affiche de Gustav Klutsis, 1930

L’impact des graphismes constructivistes sera sans précédent. Sous son influence, naîtra aux Pays-Bas une revue baptisée De Stijl. Les artistes qui y sont rattachés oeuvreront non seulement dans le domaine du graphisme, de la peinture (Piet Mondrian) mais aussi dans ceux du design et de l’architecture. Le mouvement De Stijl apportera sa petite part d’originalité dans le choix des couleurs utilisées. Il ne s’agira plus du trio noir-rouge-blanc, mais du bleu, du rouge et du jaune. Les trois couleurs primaires.

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Fauteuil de Gerrit Rietveld, 1917-18

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Composition en rouge, jaune et bleu, Piet Mondrian, 1925.

— Ouais bon d’accord, c’est bien joli, mais l’affiche de La Chute dans tout ça ?
Attendez la prochaine note, j’arrive…

***

03 février 2005
NOIR-ROUGE-BLANC - 2

Nous avons donc, à droite de l’écran, les constructivistes russes (de 1917 à 1935 environ) avec leurs abstractions géométriques et leurs photomontages en noir-rouge-blanc. À gauche, le mouvement De Stijl (1910-1931) avec ses abstractions géométriques en bleu-rouge-jaune. Les deux tendances pratiquent également la mise en page éclatée avec une typographie de type bâton, venue en droite ligne des futuristes italiens (années 1910-1935 environ).

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Deux doubles pages extraites de Pour la voix, livre réalisé par El Lissitzky

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Affiche de Vilmos Huszar pour une exposition au Stedelijke Museum d’Amsterdam, 1929

Entre ces deux blocs, entre l’URSS et les Pays-Bas, il y a l’Allemagne de la république de Weimar (1918-1933). L’école des Arts et Techniques du Bauhaus y naît en 1919.

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Affiche de Joost Schmidt pour l’exposition du Bauhaus en 1923

L’histoire de cette école serait trop longue à raconter. On peut dire, rapidement, qu’elle puisa ses sources chez les dadaïstes allemands, les Néerlandais de De Stijl et les constructivistes russes. Elle innova dans les domaines de la typographie, de l’architecture, de la peinture et du design industriel.

TYPOGRAPHIE

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Caractère Neuland par Rudolph Koch, 1923

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Caractère Universal par Herbert Bayer, 1926

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Caractère Futura par Paul Renner, 1927

etc.

ARCHITECTURE

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Immeuble du Bauhaus à Dessau par Walter Gropius, 1919-1925

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Villa à Lincoln, Massachussets, USA, Walter Gropius, 1937

PEINTURE

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Le Poisson d’or de Paul Klee, 1925

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Caprice de Vassili Kandinsky, 1930

DESIGN

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Fauteuil de Marcel Breuer, 1926

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Chaise de Ludwig Mies Van Der Rohe, 1927

En 1933, le pouvoir nazi interdit l’école du Bauhaus accusée d’être communiste et de pratiquer un art dégénéré (dixit Goebbels en 1935). Cependant, les mêmes nazis utiliseront à l’envi le trio noir-rouge-blanc dans leurs affiches de propagande, ainsi que la typographie de type bâton.

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Affiche nazie à propos de l’Art dégénéré, 1936

Petite histoire de la croix gammée

Le svastika (de bon augure en sanscrit) est un symbole d’abord hindouiste qui représente la course du soleil. Il deviendra ensuite bouddhiste, illustrant la roue de la Loi. Le plus souvent tourné vers la gauche, on le retrouve dans plusieurs pays asiatiques (Chine, Corée, etc.), mais pas seulement : la croix basque (lau-buru) n’est rien d’autre que cela. Ce signe, tourné vers la droite ou vers la gauche, fut adopté comme porte-bonheur (de bon augure) par certains pilotes allemands de la Première Guerre mondiale qui le peignaient sur la carlingue de leur avion. Hitler, considérant que ce signe était issu de l’Inde et donc de la culture aryenne, l’adopta pour emblème. Le drapeau nazi concentre à lui seul la totalité des emprunts graphiques opérés :

- simplicité des lignes et des surfaces,
- géométrisation poussée à l’extrême,
- trio rouge-noir-blanc,

éléments qui doivent presque tout à la doctrine constructiviste russe reprise par les Néerlandais de De Stijl et l’école allemande du Bauhaus.

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Affiche nazie utilisant les recettes du réalisme socialiste soviétique

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Affiche soviétique utilisant les recettes dudit réalisme

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Affiche soviétique noir-rouge-blanc utilisant les recettes
du réalisme socialiste et la typographie constructiviste

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Affiche nazie noir-rouge-blanc
utilisant les recettes du Bauhaus

Dès lors, on comprend mieux pourquoi les concepteurs de l’affiche française de La Chute ont jugé utile de composer leur titre de cette manière.

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Avec son illustration de type héroïque associée à une typographie bâton en blanc et rouge sur fond noir, cette affiche surfe sur une vague trouble, une fascination morbide pour le nazisme qui, si l’on en croit les publicitaires, est toujours présente dans l’esprit français. (A contrario, l’affiche allemande reprise par les Américains nous montre une typo blanche.)

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Voilà. J’aurais pu être beaucoup plus bref en signalant simplement que la typo en noir-rouge-blanc rappelait le drapeau nazi. Mais je voulais montrer, rappeler, que rien ne se crée ex nihilo. Les mouvements artistiques s’influencent les uns les autres, sont parfois détournés pour des motifs politiques, etc. En exagérant un peu, on peut dire que rien ne se crée, tout se transforme, pour le meilleur et pour le pire. Le travail des artistes est parfois détourné, quand ce ne sont pas les artistes eux-mêmes qui se mettent au service d’une idéologie de mort. Il en est ainsi du mouvement futuriste italien dont j’ai signalé dans la note précédente l’importance, puisqu’il est à l’origine du constructivisme russe.

Ce mouvement naquit en 1909 avec le poète Filippo Tommaso Marinetti qui publia à Paris, dans le journal Le Figaro son Manifeste futuriste. Marinetti y vantait l’avènement d’un homme nouveau dans un monde régi par l’automobile, la vitesse, les machines et « la guerre, seule hygiène du monde »… Il prônait également une typographie éclatée, une mise en page dans laquelle les mots imprimés n’étaient plus seulement des sons retranscrits, mais aussi des images. Cette idée ne venait pas de nulle part : Mallarmé l’avait déjà expérimentée en 1897 dans son célèbre poème intitulé Un coup de dés jamais n’abolira le hasard. (Apollinaire en fera de même dans ses Calligrammes de 1914.)

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Zang Tumb Tumb couverture de livre par Marinetti, 1914

Mais le futurisme ne se consacra pas seulement à la poésie et à la typographie. Il se voulait un mouvement social et artistique global. Il s’intéressa aussi à la peinture, l’architecture, la photographie et le cinéma. Son projet d’homme nouveau s’accorda en tous points avec la doctrine fasciste de Mussolini. C’est ainsi que Marinetti adhéra au parti fasciste en 1919 et publia en 1924 Futurisme et Fascisme. Le futurisme mourra en 1944 avec son fondateur.

***

Vous êtes toujours là ? Quel courage ! Terminons alors avec un article un peu plus clair que les précédents où l’on explique que la trilogie Noir-Rouge-Blanc n’est pas qu’un emprunt aux constructivistes russes :

le 08/06/2013
NOIR, ROUGE, BLANC

L’extrême gauche et l’extrême droite utilisent les mêmes couleurs de ralliement qui sont le noir, le rouge et le blanc. Pourquoi ces factions radicalement opposées ont-elles opté pour la même trilogie colorée ? Explications.

Le logo de l’Action Antifasciste est noir, rouge et blanc…

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… trois couleurs traditionnellement utilisées par l’extrême gauche :

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Banderole de Quartier Pirate, décembre 2011

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Banderole de l’Action Antifasciste, mai 2010

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Manifestants antifascistes allemands

L’extrême droite utilise également ces trois couleurs :

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Logo de la Troisième Voie, bras armé
des Jeunesses nationalistes révolutionnaires

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Affiche du GUD, Groupe Union Défense

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Manifestation du GUD, mai 1994

On peut s’étonner que militants antifascistes d’extrême gauche et groupuscules d’extrême droite utilisent les mêmes couleurs quand on sait que les bannières et les étendards servaient à différencier les différentes factions occupant un champ de bataille, qu’elles soient alliées ou adverses. Mais il y a des raisons historiques.

L’EXTRÊME GAUCHE

Le drapeau rouge est le symbole des luttes ouvrières françaises, parisiennes, même. À l’origine, il indiquait à la garde nationale l’instauration de la loi martiale. C’est ainsi qu’elle fit feu sur le peuple de Paris le 17 juillet 1791, lors d’une manifestation au Champ de Mars. Les Parisiens récupérèrent le drapeau symbole du massacre dont ils furent les victimes, en firent leur étendard. On le brandit ensuite lors de la seconde Révolution française, en 1848. Mais Lamartine, alors Ministre des Affaires étrangères, refusa le drapeau rouge comme étendard national :

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Lamartine devant l’Hôtel de Ville de Paris le 25 février 1848 refuse le drapeau rouge
par Henri Félix Emmanuel Philippoteaux, XIXe siècle

On le ressortit lors du coup d’État de 1851, puis lors de la Commune de Paris en 1871 :

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La barricade de la place Blanche défendue par des femmes
lors de la Semaine sanglante, lithographie, XIXe siècle

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Extrait de Le cri du peuple, tome 1, album dessiné par Jacques Tardi sur scénario de Jean Vautrin, 2001

Le drapeau rouge, paroles de Paul Brousse (1877), extrait :

Le voilà !, Le voilà ! Regardez !
Il flotte et fièrement il bouge,
Ses longs plis au combat préparés,
Osez, osez le défier !
Notre superbe drapeau rouge !
Rouge du sang de l’ouvrier ! (bis)

Il apparut dans le désordre
Parmi les cadavres épars,
Contre nous, le parti de l’Ordre
Le brandissait au Champ de Mars

Puis planté sur les barricades,
Par le peuple de février
Il devint pour les camarades,
Le drapeau du peuple ouvrier.

Ailleurs, en Russie et en 1905, on brandit le drapeau rouge français lors de la la première révolution russe :

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Affiche des années 20 commémorant
la mutinerie du cuirassé Potemkine le 14 juin 1905

Et en 1917, le drapeau rouge devient l’emblème de la Russie révolutionnaire.

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Le drapeau noir, lui, est le symbole de l’anarchisme. Il apparut pour la première fois lors d’une révolte d’ouvriers à Reims en 1831, et plus tard la même année lors de la révolte des canuts lyonnais. Il est alors inscrit dessus : Vivre en travaillant ou mourir en combattant. En 1882, Louise Michel marquera son désaccord avec les socialistes en abandonnant le drapeau rouge pour le drapeau noir : « Plus de drapeau rouge, mouillé du sang de nos soldats. J’arborerai le drapeau noir, portant le deuil de nos morts et de nos illusions. » Le 9 mars 1883, lors d’une manifestation ouvrière sur l’esplanade des Invalides à Paris, elle brandit un jupon noir fixé sur un manche à balai et se fit arrêter. Et lors de son procès qui se tient le 22 juin 1883, elle déclare : « Le peuple meurt de faim, et il n’a pas même le droit de dire qu’il meurt de faim. Eh bien, moi, j’ai pris le drapeau noir et j’ai été dire que le peuple était sans travail et sans pain. Voilà mon crime ; vous le jugerez comme vous voudrez. » L’année suivante, en date du dimanche 12 août, parut à Lyon le premier numéro d’un hebdomadaire baptisé Le Drapeau noir, organe anarchiste (téléchargeable par là) :

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Plus tard, en mai 68 :

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                                                     Manifestation du 13 mai 1968 Photo © Jean-Pierre Rey

Le noir, le rouge et le blanc. On avait rapidement évoqué plus haut la révolution russe, attardons-nous un peu sur le sujet. Le 8 avril 1918, un décret institue que « le drapeau de la République russe est une bannière rouge portant l’inscription RSFSR » (République socialiste fédérative soviétique de Russie).

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À cette époque, les arts graphiques se développent à toute vitesse. Les Russes Dimitri Moor et Viktor Deni créent des affiches en noir, rouge et blanc dans lesquelles le noir est réservé au sujet principal ou aux vêtements des capitalistes et du clergé ; le rouge colore le drapeau révolutionnaire, la chemise des ouvriers et des paysans ; le blanc du papier vient en appoint. Exemples.

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Affiches de Dimitri Moor

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Affiche de Viktor Deni, 1919

Et puis il y eut les affiches de Mikhail Tcheremnykh, espèces de bandes dessinées en noir-rouge-blanc :

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Rapport financier de 1921, affiche de Mikhail Tcheremnykh

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Le pétrole est le fondement de la république,
affiche de Mikhail Tcheremnykh, 1922

Ces affiches s’inspiraient des loubki traditionnels, des gravures sur bois racontant des histoires à la manière des images d’Épinal (on dit un loubok, des loubki) :

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Je suis la tête de houblon, le plus grand de tous
les fruits de la Terre
, loubok du XVIIIe siècle

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Les souris brûlant le chat, loubok du XVIIIe siècle

La traduction intégrale de ces loubki est par là (en langage grand-breton).

N’oublions pas les créations graphiques réalisées dans le style constructiviste :

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Affiche d’El Lissitzky pour l’exposition russe
au musée des Arts appliquées de Zurich, 1922

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Les résultats du premier plan quinquennal
par Varvara Stepanova, 1932

Bon, assez rigolé avec le rapport financier de 1921 et le premier plan quinquennal de 1932, passons à…

L’EXTRÊME DROITE

Zvonimir Novak, auteur de Tricolores : une histoire visuelle de la droite et de l’extrême droite, ainsi que de La Lutte des signes – 40 ans d’autocollants politiques (voir biblio en fin de chronique), confiait au site preference-nationale.net (observatoire des mouvances de l’extrême droite, n’existe plus à ce jour) : « Chez les nationaux-révolutionnaires, le rouge est très présent. Chez les nazbols [les nationaux bolcheviques], c’est le rouge et noir. Dans toute la mouvance la plus radicale, c’est toujours le rouge, le noir et le blanc. Comme le drapeau national-socialiste. » La preuve par l’exemple, avec cette affiche du Parti nationaliste français datée de 1984 qu’on peut aisément rapprocher des affiches hitlériennes :

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Quelques mots sur la croix gammée dont l’histoire est bien connue, mais il n’est jamais totalement inutile de rafraîchir les mémoires. Le svastika est un symbole multi-millénaire que l’on retrouve sur tous les continents dans un grand nombre de cultures. On le trouve notamment en Inde (le mot svastika est un mot appartenant à la langue sanscrite) et dans tous les pays asiatiques où il peut revêtir plusieurs significations : roue du dharma, signe de bonne fortune, mouvement du soleil, etc.

Il est le plus souvent tourné vers la gauche et affiche un angle de 90 degrés, le voici en tant que logo d’une école de Singapour fondée par une organisation charitable, la World Red Swastika Society :

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Hitler s’est approprié ce signe, au prétexte qu’il est omniprésent chez les peuples aryens. Inclinée à 45 degrés et tournée vers la droite, « la croix gammée fut adoptée par le NSDAP alors qu’il n’était encore que le Parti des travailleurs allemands (DAP), et devint dès 1920 son emblème officiel. La croix noire représente le combat, le cercle blanc représente la pureté (c’est-à-dire la race aryenne), et le rouge représente la pensée sociale », nous enseigne Ouiquipédiatre. Mais ces trois couleurs sont aussi celles du défunt Empire allemand auquel succéda en 1918 la république de Weimar, que Hitler combattra :

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L’aigle impérial allemand (1889-1918)

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Drapeau de l’Empire allemand

Le noir et le blanc sont les couleurs de la Prusse mais aussi celles de l’Ordre des chevaliers teutoniques, le rouge et le blanc sont les couleurs de la Ligue hanséatique mais aussi celles du Saint-Empire romain germanique et du drapeau du Christ.

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Drapeau du royaume de Prusse (1892-1918)

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Drapeau de la ville hanséatique de Lübeck

• • •

En conclusion, le noir-rouge-blanc de l’extrême gauche trouve son origine dans les drapeaux noir de l’anarchisme et rouge des luttes ouvrières françaises avec un détour par Moscou, alors que le noir-rouge-blanc de l’extrême droite est une référence au drapeau à croix gammée du NSDAP reprenant les couleurs du défunt Empire allemand.

Cela dit, Michel Pastoureau rappelle dans Noir, histoire d’une couleur, que cette trilogie se retrouve dans l’Antiquité et que « le blanc, symbole de pureté, est utilisé pour toutes les fêtes du Christ (…) ; le rouge, qui rappelle le sang versé par le Christ, s’emploie pour les fêtes des apôtres et des martyrs (…) ; quant au noir, il est utilisé pour les temps d’attente et de pénitence (Avent, Carême) ».

Mise à jour du lundi 10 juin 2013 :
un aimable internaute signale à nos services que la couleur de la pénitence (Avent, Carême) n’est pas le noir mais le violet. Pastoureau s’est trompé, il sera écartelé en place de grève avant que d’être brûlé.

Par ailleurs, le noir, le rouge et le blanc sont, avec l’ocre, les couleurs qui servirent à décorer les grottes préhistoriques. Trois couleurs fondamentales, qu’on retrouve partout jusque dans les produits de consommation courante (que l’on pense aux logos de la Société générale, de Marlboro, etc.).

CADEAU BONUS

La Couverture d’un CD vendu par les Jeunesses nationalistes révolutionnaires…

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… copie fidèle d’une affiche fasciste italienne des années 30 :

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À lire

La Lutte des signes – 40 ans d’autocollants politiques
par Zvonimir Novak (2009), Éditions Libertaires, 206 pages, 30 euros.

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Tricolores : Une histoire visuelle de la droite et de l’extrême droite
par Zvonimir Novak (2011), Editions L’échappée, 302 pages, 29,50 euros

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La discussion continue ailleurs

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