Huawei ? Non merci !

Il fait beau, c’est le pont de l’Ascension, rions un peu en admirant ce montage comico-photographique déniché sur la page Facebook That’s Beijing :

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Un pickpocket subtilise un téléphone portable dans le sac d’une dame… se rend compte qu’il s’agit d’un Huawei… le remet dans le sac de sa ci-devant victime.

« Non merci », se dit-il probablement.

Ah ah ah ! elle est bien bonne !, s’esclaffent les expatriés étasuniens installés à Pékin auxquels s’adresse cette page Facebook. Yèpe. Et si nous regardions encore une fois cette séquence d’images : l’homme prend le téléphone, le regarde, le remet à sa place. Est-ce vraiment ce que nous avons vu ? Que nenni ! Ce que nous avons vu, c’est…

1. Un homme, le bras tendu vers le sac d’une femme, qui tient un téléphone portable du bout des doigts.

2. Un homme qui regarde un téléphone portable.

3. Un homme, le bras tendu vers le sac d’une femme, qui tient un téléphone portable du bout des doigts.

De cette succession nous avons déduit l’historiette 1. d’un vol en douceur, 2. d’un désappointement, et 3. d’une restitution discrète. Sauf qu’en vérité, les images 1 et 3 sont identiques. Il s’agit de la même photo, que nous interprétons différemment selon le contexte. Cette astuce est bien connue et porte un nom, on l’appelle l’effet Koulechov.

L’effet Koulechov est une expérience, menée en 1922 par un cinéaste russe nommé (comme par hasard !) Lev Koulechov. Celui-ci réalisa le montage suivant :

1. un gros plan sur une assiette de soupe / un gros plan de l’acteur Mosjoukine.

2. un gros plan sur une enfant morte dans son cercueil / un gros plan de l’acteur Mosjoukine.

3. un gros plan sur une femme allongée sur un sofa / un gros plan de l’acteur Mosjoukine.

L’acteur, qui succède à l’assiette de soupe, semble affamé. Succédant à l’enfant morte dans son cercueil, il semble accablé. Succédant à la femme allongée sur un sofa, il semble intéressé voire excité. Sauf qu’en vérité, et vous l’aurez compris, les trois gros plans de l’acteur Mosjoukine n’en sont qu’un et c’est un gros plan totalement inexpressif :

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Parce que nous n’aimons pas les choses dénuées de sens, nous établissons un lien logique entre les images, inventons des histoires qui n’existent pas, attribuons des pensées au personnage qui ne peut qu’être affamé, accablé ou excité. De la même manière, nous croyons voir une histoire de vol et de restitution de téléphone portable alors qu’objectivement, nous n’avons rien d’autre sous les yeux qu’une image de type posté derrière une femme et tenant du bout des doigts un téléphone, une image de type assis regardant un téléphone, et encore une fois la première image du type posté derrière une femme et tenant du bout des doigts un téléphone. En gros, et en détail, nous nous sommes fait manipuler. Le procédé est assez courant, et comporte des variantes.

Le plan de coupe au cinéma en est une. Il s’agit d’un plan bref inséré dans un autre plan pour dissimuler, par exemple, une coupe dans un dialogue ; il sert alors à rétablir la continuité ; ou bien c’est un plan bref servant à relier deux autres plans afin de créer de toutes pièces une continuité, un enchaînement logique qui n’existe pas. Dans ce deuxième cas, il s’agit bien d’une application de l’effet Koulechov.

La légende au bas d’une photo publiée dans la presse peut elle aussi être une variante dudit effet. En affublant une image d’une légende volontairement erronée on crée un mensonge, une réalité qui n’existe pas.

Les exemples sont légion. Le 11 février dernier, Le Point publiait sur son site un montage photo-vidéo relatif à l’acte XIII des Gilets jaunes à Paris. Petit problème : plusieurs photos intégrées à cette vidéo, censées nous raconter « le périple ultraviolent [d’un] jeune casseur » avaient en réalité été prises à Bordeaux et à Lorient. Le lendemain, Arrêt sur images nous révélait le pot-aux-roses. Cette photo, notamment, a soi-disant prise à Paris :

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En réalité, le cliché a été réalisé à Lorient par Fred Tanneau, pour l’AFP :

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Etc.

L’auteur du montage Huawei nous ment en nous donnant à penser qu’une histoire a bien eu lieu alors qu’il n’en est rien ; Lev Koulechov nous ment également, mais pour nous expliquer comment fonctionne la manipulation ; le plan de coupe couramment utilisé au cinéma et à la télévision est une application fidèle de cette expérience (lire à ce sujet cet excellent article) ; Le Point enfin, fait se succéder toute une série d’images fixes et animées afin de nous faire avaler, à grand renfort de fausses légendes, une fiction. Menteries là encore, qui viennent nous rappeler ce principe mis en lumière par Susan Sontag : une photo de presse n’existe que par sa légende, c’est-à-dire par le contexte ainsi créé. De la même manière, nous dit Koulechov, une image de cinéma n’acquiert du sens qu’au sein d’une suite d’images qui s’enchaînent et s’influencent mutuellement.

Allez, pour finir en souriant comme nous avons commencé, regardons cette réclame de 1986 pour le Guardian où tout est question de point de vue :

 

Astonichigne, izeunetite ? (Si vous ne parvenez pas à voir cette vidéo, faites clic droit sur celle-ci, puis Afficher cette vidéo.)

 

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