Racines de nuages

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Rocher dans le temple de Confucius à Shanghai

 

Il était question, dans le billet précédent, des rochers de lettré chinois.

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Le rocher de lettré - qui en chinois se dit gongshi, rocher fantastique ou rocher grotesque - remonte à la plus haute Antiquité et même plus loin encore, puisqu’on en découvrit dans des tombes vieilles de 7 000 ans. Au Ve siècle, l’empereur Xiao Wudi les surnomma “racines de nuages” dans un poème rapportant son ascension du mont Luo :

« Les brumes rassemblées s’enroulent autour des cavernes où naissent les vents, les eaux accumulées submergent les racines des nuages… »

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Rocher grotesque au Metropolitan Museum de New York

Mais c’est sous la dynastie Tang (618-907) que l’idée de collectionner des rochers fantastiques vit le jour. On raconte qu’en 826, un certain Bai Juyi, poète et fonctionnaire de son état, se baladait sur les rives du lac Taihu lorsqu’il aperçut deux rochers aux formes étranges, criblés de perforations. Il les ramena chez lui à Suzhou, écrivit un poème à leur propos intitulé Deux rochers, lança ainsi l’engouement pour les cailloux grotesques. Dès lors, les lettrés et plus tard des empereurs partirent à la chasse au rocher au fond des lacs et des grottes afin de les disposer ensuite dans leurs jardins qui devenaient ainsi des paysages peints (shanshui) en trois dimensions : une étendue d’eau, des rochers simulant des montagnes…

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Rocher à Pékin

On raconte, à Suzhou, qu’un rocher était tellement haut que le jardin fut construit autour du gigantesque caillou ! On raconte également que de hauts rochers, transportés sur des embarcations pour l’empereur et peintre Huizong (dynastie des Song du Nord, 960-1279), nécessitèrent qu’on détruisît des ponts afin que les bateaux pussent passer. Cette passion pour les rochers fabuleux était sans limites, Huizong allait jusqu’à graver en lettres d’or sur certains de ses rochers les noms qu’il leur donnait : Rocher de la transmission divine, Rocher du dragon bénéfique, etc. Dans son traité intitulé À propos des rochers du lac Tai, Bai Juyi avait pourtant prévenu que certains rochers pouvaient créer une addiction, et que les vrais sages ne devraient pas leur consacrer plus que quelques heures par jour. Mais l’empereur Huizong était vraiment accro ; ses fonctionnaires chargés de dénicher des rochers le savaient pertinemment, ils usèrent et abusèrent de leurs pouvoirs, créèrent le mécontentement. Quand Kaifeng, capitale des Song, fut assiégée en 1127 par les méchants Jurchen, le jardin de l’empereur fut envahi par les habitants de la ville qui détruisirent les rochers et catapultèrent les débris sur leurs assaillants. 

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Rocher à Suzhou

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Lettré lisant au pied d’un rocher par Ren Bonian, XIXe s.

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Rocher à Suzhou

Sous la dynastie des Song du Nord toujours, le peintre, calligraphe et fonctionnaire Mi Fu, qui était connu pour son excentricité, fut nommé magistrat de la région de Wuwei. Aussitôt arrivé, il rendit une visite de courtoisie aux notables avec qui il allait devoir travailler. Tous l’attendaient dehors, en rang d’oignons. Mais avant de les saluer, Mi Fu s’inclina devant un rocher grotesque qui marquait l’entrée de la résidence. Il improvisa alors un discours à l’adresse du « grand frère rocher ». Ensuite, seulement, il alla saluer ses pairs. Depuis ce jour, on le surnomma le fou Mi Fu. L’incident fut maintes fois représenté en peinture, il est devenu un thème classique, Mi Fu et le grand frère rocher :

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Mi Fu se prosternant devant le rocher par Guo Xu, 1503

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Mi Fu se prosternant devant le rocher par Wang Zhen, 1914

Plus tard, Mi Fu rédigea un traité sur les rochers dans lequel il détermina les quatre qualités inhérentes à tout rocher fantastique qui rêve de trôner dans un jardin ou une pièce donnant sur icelui. À savoir : shou, une taille haute et élégante ; zhou, une texture ridée parcourue de sillons ; lou, des chemins et des canaux ; et enfin tou, des trous pour faire passer l’air et la lumière.
Toutes ces caractéristiques ne se retrouvent pas forcément dans les rochers gongshi. Ceux qui proviennent des grottes, et notamment de Lingbi, sont lisses, souvent noirs, et sont rarement dotés de trous. Mais ils possèdent d’autres qualités : ils résonnent, peuvent servir de cloche :

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Rocher à Suzhou

Pourquoi les Chinois sont-ils aussi fous des rochers grotesques ? Parce qu’ils représentent à la fois le macrocosme et le microcosme. Avec leurs creux, leurs rainures, leurs cavités et leur méandres, leur aspect lisse ou granuleux, ils forment un monde de montagnes et de vallées, imitent les nuages ou les flots, ils sont le monde. Qu’ils mesurent trois mètres de haut ou dix centimètre de large n’a finalement pas vraiment d’importance.

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Mini-rocher grotesque, collection de l’auteur, comme on dit

Ils sont un pont entre la Terre et le Ciel, sont chargés d’une inépuisable énergie vitale, le qi.

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C’est la raison pour laquelle on encourage les enfants à les toucher, les caresser (comme il est également recommandé de se frotter aux arbres dans les parcs et jardins). Un peu d’énergie en sus ne peut faire de mal à personne.

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Le rocher et la poussette (Damnaide ! où est passé l’enfant ?)

Les rochers grotesques inspirèrent les peintres qui les peignirent, ou inventèrent des paysages en les contemplant.

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Dix vues d’une pierre de Lingbi par Wu Bin, 1610

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Détails

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Peinture de Xia Chang, vers 1460

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L’Ami rouge par Lan Yin, XVIIe siècle

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Rocher de lettré - Grotte du Paradis par Liu Dan, 2016

Car en vérité, si certains peintres et fonctionnaires furent déchus et rejoignirent les montagnes pour y mener une vie érémitique, beaucoup d’autres, également spécialisés dans le paysage, préféraient s’inspirer de leurs cailloux extraordinaires plutôt que d’aller crapahuter dans la montagne avec les moustiques, les orties, les chardons et tous ces machins qui grattent et qui piquent. On était alors au XIVe siècle, c’était le début du “paysage mental”, du paysage reflétant plus un état d’âme qu’une quelconque authenticité géographique. Wang Meng (1308-1385) fut l’un des représentants de cette école :

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Une simple retraite par Wang Meng, vers 1370

Plus récemment, d’autres artistes encore brouillèrent la frontière entre rocher et paysage de montagne, réalisèrent de surprenantes images. C’est le cas de Yau Wing Fung, artiste hongkongais né en 1990 qui aime à semer le trouble :

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Smog Clouded the Grotesque Rock par Yau Wing Fung, 2014

Le rocher grotesque, enfin, est la consolation des personnes âgées qui aiment à discutailler de ses qualités incomparables et défauts définitifs :

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Illustration de Xie Yousu

On peut aussi faire du tai chi chuan dans les parcs sous la protection de simulacres de rochers, entièrement façonnés par la main de l’homme :

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Si l’on est vraiment seul et qu’on déteste la gymnastique, on pensera alors aux derniers vers du poème de Bai Juyi dont il fut question plus haut :

« Je commence à penser que le monde des jeunes gens
N’a rien à faire d’un homme aux longs cheveux blancs.
Tournant la tête, je demande aux deux rochers :
“Pouvez-vous tenir compagnie à un vieil homme comme moi ?”
Bien que les rochers ne puissent parler,
Ils me font la promesse que nous serons trois amis. »

La rocaille a des vertus infinies, et c’est ainsi que Lao Tseu est grand.

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Croquis de rocher grotesque par Lao Xin Shou
(c’est-à-dire moi-même personnellement), 
Palais d’été, Pékin

 

À l’exception du rocher du Metropolitan Museum, toutes les photos sont ©Lao Xin Shou.

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