La violence sans fard

Plusieurs sites internet, ainsi que les rézôsôciô, utilisent à l’envi cette photo pour dénoncer les violences policières perpétrées lors des manifestations des gilets jaunes et ailleurs :

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Photo DR

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Or il se trouve que la jeune femme ci-dessus n’était pas véritablement blessée, elle s’était maquillée - comme d’autres gilets jaunes - pour protester le 2 février 2019 contre lesdites violences. La voici sous un autre angle :

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Photo © Zakaria Abdekafi / AFP

Pourquoi utiliser cette photo, plutôt que d’autres qui ont le mérite de montrer d’authentiques blessés ? Ce n’est pourtant pas le choix qui manque…

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Au lieu d’afficher des portraits nous montrant la réalité dans toute sa crudité, dans toute son horreur, “on” nous propose une image de jolie jeune femme, joliment photographiée (à propos, qui est l’auteur[e] de ce cliché ?), joliment maquillée. Nous sommes là devant une esthétisation de la violence qui rappelle les paroles d’une chanson d’Aznavour : « Il me semble que la misère / Serait moins pénible au soleil ».

Fausse violence, mise en scène léchée pour dénoncer de vraies violences dont les images sont insupportables au plus grand nombre. En effet, on n’épingle guère à la une des journaux papier ou télé de véritables mutilés en grs plan. Sauf quand ils ont une belle gueule de pirate des Mers du Sud :

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Photo © Joël Saget / AFP

Ou bien, on amoindrit la dureté des images. Il en est ainsi, par exemple, de cette série de portraits adoucis aux couleurs un tantinet éteintes proposée par l’AFP :

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Photos © Lucas Barioulet / AFP

L’esthétisation de la violence n’est pas nouvelle. On la rencontre dans la peinture classique depuis des siècles. 

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Les Sabines par Jacques-Louis David, 1796-1799

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Martyre de Saint Sébastien
par Andrea Mantegna, 1456-1459

Les peintres ont ici choisi une scène mythologique (David) et une scène biblique (Mantegna) où la violence, la vraie, est totalement exclue. Les Sabins à gauche, les Romains à droite et les Sabines qui s’interposent forment une image géométrique sans véritable profondeur, les principaux protagonistes semblant disposés tels des acteurs sur une scène de théâtre. On n’y croit pas un instant, il s’agit là de violence sublimée. Idem pour le Saint Sébastien de Mantegna qui a presque l’air de prendre son pied à chaque nouvelle flèche qu’il reçoit (ce n’est pas pour rien que ce personnage est devenu une icône gay). 

On voit par là que la véritable violence est rarement représentée, les artistes classiques préférant l’utiliser comme prétexte à une construction savante excluant tout réalisme. Sans doute savaient-ils également que notre côté voyeur nous pousse à contempler la violence, mais qu’au dernier moment, nous reculons. Démonstration par l’exemple avec cette vidéo allemande où la police interpelle les automobilistes qui ralentissent ou s’arrêtent à hauteur d’un accident :

Voilà pourquoi nous préférons cette mise en scène à la violence brute, sans fard.

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