Combien, ces six sceaux sis ici ?

« Combien, ces six sceaux sis ici ?
Ces six sceaux-ci d’ici font six yuan.
Six yuan !? À ce prix-là
j’achète des saucisses du Sichuan ! »

Épilogue du Tao Te King (le Livre de la voie et de la vertu)
de Lao-Tseu, Ve siècle avant JiCé.

« Tout comme les saucisses du Sichuan, le sceau chinois remonte à la plus haute Antiquité et plus vers l’infini », confia Confucius dans ses Entretiens. Les premiers sceaux furent apposés sur des poteries sous la dynastie Shang (XVIIe-XI siècle avant JiCé). Ils affichaient le nom de l’atelier ou de l’artisan qui avait fabriqué l’objet. C’était une marque commerciale, en quelque sorte. Un logo.

Sceau sur poterie, dynastie Shang

À l’époque des Royaumes combattants (720-221 avant JiCé), le sceau devient un cachet qu’on applique sur de la boue afin que l’ensemble scelle un paquet ou une lettre. Ce sceau indique le nom de l’expéditeur, son titre éventuel s’il s’agit d’un personnage officiel, une phrase censée porter chance au destinataire, ou encore la silhouette d’un animal de bon augure. Le sceau est gravé en creux ; son inscription apparaît donc en relief sur la boue.

Sceaux sur de la boue

Avec l’invention du papier et de la soie, le sceau devient désormais soit négatif (les caractères sont gravés en creux, le fond est en relief), soit positif (le fond est gravé en creux, les caractères apparaissent en relief), yin ou yang.

Sceaux yin et yang, négatif et positif

Et pour qu’on le repère immédiatement, on utilise une encre pâteuse vermillon à base de cinabre (du sulfure de mercure). Les sceaux envahissent alors les moindres recoins de la vie chinoise.

Pâte à sceaux en cinabre et pâte à sceaux de synthèse
(toujours vendue dans des petites boîtes métalliques)

Tous les sceaux n’ont pas la même importance, ni la même signification. Ceux des personnages officiels affichent leur fonction (préfet de telle ou telle région, ministre de ceci ou cela) :

Sceau officiel de la dynastie Qin,
« Sceau du général supérieur », dynastie Han,
« Sceau du ministre de guerre par intérim », dynastie Han

Ces sceaux-ci ont un air un peu léger, pas très sérieux. Dans les siècles qui suivront, ils deviendront très stricts avec des caractères taillés à angles droits, souvent repliés “neuf fois sur eux-mêmes”, selon l’expression consacrée :

D’une manière générale, les sceaux sont incompréhensibles pour le commun des mortels qui ignore tout des graphies anciennes. Mais quand le sceau se replie “neuf fois sur lui-même”, il devient totalement abstrait, presque effrayant. « Qui m’envoie cette lettre ? Quel ministère ? Quelle administration ? », se demande monsieur Zhang.

Quand les sceaux ne sont pas officiels, on parle de sceaux personnels. Tout le monde ou presque en possède un, quel que soit son rang dans la société. Cette pratique est encore en vigueur aujourd’hui : chacun en Chine se doit de posséder un sceau affichant son nom pour retirer une lettre recommandée à la poste, effectuer une opération bancaire, rendre légal un accord commercial, etc. Le sceau tient lieu de signature. Chaque entreprise dispose donc d’un ou plusieurs sceaux dûment enregistrés auprès de la banque, du ministère de l’industrie et du commerce, et du bureau de sécurité publique (les petits curieux qui font dans le bizness liront avec profit le point 4 de ce topo ainsi que cette page, rédigés à l’attention des occidentaux voulant se faire de la maille en Chine). Détail amusant : sur un contrat d’importance, le sceau de l’entreprise figure évidemment au bas dudit, mais pas seulement : il est aussi apposé sur la tranche des feuilles. Ainsi, il devient impossible d’ôter et/ou de remplacer une feuille du contrat.

Sceau de l’État chinois sur un emprunt de 1912
Sceaux apposés sur un acte de propriété hong-kongais de 1944

Et puis il existe les sceaux utilisés sur les peintures. Et là encore, ils sont de différentes sortes, ont différentes fonctions. On notera tout d’abord…

1. Le sceau-signature 
C’est celui de l’auteur de l’œuvre (lequel peut en posséder plusieurs, affichant différents pseudonymes qu’il utilisera selon les circonstances, selon son humeur) ; parfois s’y ajoute le sceau de l’éventuel calligraphe qui a rédigé le texte si ce n’est pas le peintre lui-même.

Oiseau et rocher de Bada Shanren, XVIIe s. (dynastie Qing)

Le sceau du peintre est juste sous le texte, les sceaux au bas de la page sont ceux des collectionneurs successifs.

Viennent ensuite les sceaux décoratifs, qui se subdivisent en plusieurs catégories (les Chinois raffolent du classement, tout peut être rangé dans des boîtes renfermant d’autres boîtes, etc.) :

2. Le sceau  introductif
Ce sceau est rarement carré, il a plutôt une forme irrégulière et sert parfois à contrebalancer le caractère trop strict d’une composition. Il se divise en plusieurs catégories (eh oui on vous avait prévenus) :

• le sceau d’atelier. Souvent apposé sous le sceau-signature, il est yin si le premier est yang, et inversement. Il peut être plus gros, mais pas plus petit que le sceau-signature. Le sceau d’atelier désigne le plus souvent un lieu physique, celui où travaille l’artiste. Le peintre Zhang Daqian, par exemple (prononcer Tchang Dai Chien), né en1899 et mort en 1983, avait intitulé son lieu de travail Dafeng Tang, L’Atelier du Grand Vent. Mais cet atelier peut aussi être un lieu imaginaire.

• Le sceau élégant. Il comporte une phrase, une pensée, un proverbe, qui décrit le sentiment du peintre, sa philosophie, etc.
• Le sceau de l’année. Il existe deux systèmes traditionnels de notation des années, n’entrons pas dans les détails.
• Le sceau de la saison. Étonnamment, il n’y en a que quatre.

3. Le sceau du coin
Il est situé dans le coin bas à gauche si le sceau introductif est en haut à droite. Il crée donc une espèce d’équilibre. Sauf que des fois, il se balade en bas à droite (le Chinois raffole des classements, certes, mais ça ne l’empêche pas d’être un tantinet bordélique). Le sceau du coin a aussi une utilité pratique : il sert de repère de coupe pour celui montera la peinture sur soie.

4. Le sceau du collectionneur
Chaque propriétaire d’une peinture ou d’une calligraphie appose son sceau personnel sur les œuvres qu’il possède. Si l’œuvre a quelques siècles, elle se retrouve donc recouverte de sceaux divers et variés. Parfois même, lesdits collectionneurs ajoutent des poésies, des petits textes pas toujours très intéressants. Tout ce fatras rend l’œuvre difficilement lisible pour un occidental, tant il est perturbé par ces ajouts qu’il juge intempestifs. Les Chinois perçoivent la chose d’une manière différente : pour eux, cela signifie que l’œuvre passe de main en main à travers les siècles, qu’elle continue de vivre.

Le cheval magique par Han Gan, VIIIe s. (dynastie Tang), constellé de sceaux de collectionneurs

Voyageurs à travers montagnes et ruisseaux de Fan Kuan est probablement la peinture la plus célèbre de Chine. Elle ne compte que des sceaux de collectionneurs. L’auteur a très discrètement signé à l’encre, dans les feuillages à droite. Cette signature ne fut découverte qu’en 1958.

Voyageurs à travers montagnes et ruisseaux par Fan Kuan, Xe s. (dynastie Song)

On voit par là qu’une œuvre ne comporte pas obligatoirement tous les sceaux mentionnés ci-dessus, aux endroits décrits. Parfois, quelques-uns d’entre eux se baladent tout en bas de l’image. Ou un peu partout. Il existe même certaines peintures qui n’en contiennent qu’un, celui de l’auteur.

Peinture de Shitao, XVIIe s. (dynastie Qing). Ici, le sceau du peintre est au pied du pin

Ou bien il n’y en a pas du tout, et cela signifie en général (mais pas toujours) que l’œuvre est antérieure à la dynastie Tang (618-907). Enfin bref, les Chinois adorent catégoriser, instaurer des règles, mais la pratique nous montre qu’il existe 657 832 exceptions et demie.

Quand on parle de sceaux chinois, on parle d’écriture sigillaire, d’“écriture des sceaux”. C’est une erreur parce que ce type d’écriture, archaïque, existait bien avant l’invention des sceaux. On la trouvait notamment sur des objets en bronze, des stèles anciennes, des pièces de monnaie, etc. De fait, il existe de nombreux styles d’écriture anciens auxquels s’ajoutent les différentes interprétations des graveurs au long des siècles.

Monnaies des dynasties Zhou (XIe s. -256 avant JiCé) et Qin (221-206 avant JiCé)

Citons quelques graveurs en vrac.

He Zhen, XVIIe s. (dynastie Ming)

Wen Peng, XVIIe s. (dynastie Ming)

Cheng Sui, 1605-1691 (dynastie Qing)
« Trois prédilections de ma jeunesse : musique, calligraphie et vin »

Wu Rangzhi, 1799-1870 (dynastie Qing)

Huang Shilling, 1849-1908 (dynastie Qing)
Ce graveur utilise une graphie qui date de la dynastie Jin (265-420)

Qi Baishi, 1864-1957

Qi Baishi, qui était aussi peintre et calligraphe, est probablement le graveur de sceaux le plus important du XXe siècle. Son style, qui mélange des graphies de plusieurs époques, est reconnaissable au premier coup d’œil même pour un néophyte : traits fins vigoureux et irréguliers dans leur largeur qui se terminent souvent en pointe, absence de courbes au profit des angles, grands espaces blancs, etc.

Comment les graveurs passent-ils d’un nom ou d’une phrase écrite en caractères chinois contemporains à une graphie ancienne dite “sigillaire” ? Comment transcrivent-ils, par exemple, la phrase “Atelier de la feuille de lotus” qui s’écrit ainsi en chinois contemporain simplifié ?
En utilisant des dictionnaires spécialisés qui proposent, pour un même caractère, plusieurs possibilités, plusieurs styles :

Au-dessus des cadres, les caractères contemporains ;
dans les cadres, plusieurs versions anciennes imprimées
à l’endroit et à l’envers, pour faciliter la tâche du graveur

Voici, parmi d’autres, deux moyens d’écrire sur un sceau “Atelier de la feuille de lotus” en caractères anciens :

Passons maintenant à quelques-uns de mes sceaux si sots secs !

Lǎo Xīn Shǒu
En français :Vieux débutant
C’est mon pseudonyme
Le vieux Yu déplace les montagnes
Peut se comprendre aussi comme Le vieux con déplace les montagnes.
Cette sentence, liée à une histoire célèbre, évoque l’acharnement, la persistance dans l’effort.

Obsédé par les sceaux
Cette pensée est empruntée à Fu Baoshi,
peintre et graveur de sceaux du XXe siècle ;
ma tentative à gauche, l’original à droite.
Passionné par les lotus
Atelier de la feuille de lotus

Il est de tradition, chez les graveurs, de consigner ses sceaux dans un carnet. Voici le mien, sur la couverture duquel j’ai écrit “carnet de sceaux” pour ne pas le confondre avec mon carnet de vaccinations, suivi de la mention “Atelier de la feuille de lotus” :

Il y aurait encore de tas de choses à dire sur les sceaux chinois, mais une vague lassitude transparaît dans votre regard. Alors, comme l’énonçait Si Çi, impératrice des masseuses à Sausalito : « Si ces sceaux vous soûlent, sauvez-vous ! »

谢谢 !

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