Le garde mobile de la Nation

Cette photo de Yann Levy, prise place la Nation à Paris lors de la manifestation des pompiers du 15 octobre dernier, restera peut-être comme l’un des symboles visuels des temps que nous vivons :

Une photo superbe dans sa composition comme dans ses couleurs (bleu + sa complémentaire orange), un tableau vivant terrible, une fresque absurde mettant en scène des gardes mobiles s’attaquant à des pompiers.

On voit par là que la véritable fonction de la police et de la gendarmerie n’est pas - contrairement aux soldats du feu - de protéger la population, mais de réprimer toute tentative de contestation d’où qu’elle vienne. Et tant pis pour la contradiction quand ce sont des militaires (des gendarmes) qui s’en prennent violemment à des pompiers (lesquels sont parfois des militaires eux aussi) sur la place de la Nation, tout un symbole.

Si ce message est immédiatement perçu, c’est aussi parce que l’image renvoie inconsciemment à d’autres images. Que voit-on ici ? Un homme en extension, le bras tendu, brandissant une arme face à un autre homme, bras tendu itou quoique dans une attitude de protection, de retrait.

D’autres hommes face à face tendant les bras, et des armes dans une main, ce sont les Horaces prêtant serment dans cette toile de Jacques-Louis David :

Le serment des Horaces par Jacques-Louis David, 1784-1785

Lequel reprit quelques années plus tard cette idée exaltant l’honneur et la fidélité patriotique dans son Serment du Jeu de paume qui, lui, immortalise la naissance de la Constitution et de l’Assemblée nationale :

Le serment du Jeu de paume, le 20 juin 1789 par Jacques-Louis David, 1791, étude préparatoire

Détail

Bras tendus, serment solennel, fidélité au pays, à la Nation, encore elle. Le gendarme gazant le pompier évoque, évidemment, l’exact contraire. À moins d’estimer que sa fidélité à l’État surpasse en toutes circonstances celle qu’il doit à la Nation, au peuple.

Une troisième image résonne quand on contemple cette photo de Yann Levy, c’est le Flower Thrower de Banksy, Le Lanceur de fleurs :

Contradiction, toujours, ou plus exactement renversement : un manifestant abandonne le pavé pour lancer sur les forces de l’ordre un bouquet de fleurs (on ne peut s’empêcher de penser à cette photo de Marc Ribaud prise lors d’une manifestation contre la guerre du Viêt-Nam le 21 octobre 1967 à Washington). Renversement à la Magritte qui rend mou ce qui est dur,  léger ce qui est lourd, etc. Banksy a repris cette logique qu’il applique consciencieusement, tel un scrupuleux fabricant d’images consensuelles.

Le geste du garde mobile, version répressive de celui du lanceur de fleurs.

Un autre Flower Thrower moins célèbre, également signé Banksy :

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