Le cheval, la montagne, et le leader suprême (balade chez les Kim)

Vous avez tous vu ces superbes photos de Kim Jong-un à cheval parcourant les alentours du mont Paektu, même que vous avez été jaloux :

L’agence de presse officielle nord-coréenne, qui ne recule pas devant une légère pointe de lyrisme, nous apprend que « Chevauchant au sommet du mont Paektu, [Kim Jong-un] se souvint avec une profonde émotion de cette route, de cette lutte ardue qu’il parcourut pour la grande cause de la construction du pays le plus puissant, avec une foi et une volonté aussi fermes que le mont Paektu. »

La presse internationale s’est interrogée sur ces images, s’est demandé si elles ne précédaient pas une annonce importante dudit Kim. Va savoir, Kim, comme on dit à Pyongyang (car tous les pyongyangais s’appellent Kim, c’est bien connu).

En attendant, examinons les trois éléments rassemblés pour cette merveilleuse opération de communication : le cheval, la montagne, et le leader suprême.

1. Le cheval

Kim Jong-un s’était déjà fait photographier à cheval vers 2012, et c’était beau :

Quand on parle de conquête ou de reconquête, le cheval est un attribut indispensable. Que l’on pense à Bonaparte franchissant le Grand-Saint-Bernard, immortalisé en 1801 par Jacques-Louis David :

S’il avait franchi cette montagne en R18, l’image eût été moins noble. Ajoutons à cela qu’il existe, dans la mythologie chinoise, un cheval nommé Chollima capable de parcourir 1 000 li en un jour, réputé pour conduire les héros à la victoire. Dans les années 1950, sous le règne de Kim Il-sung, fut créé le Mouvement Chollima, « politique stakhanoviste appliquée en Corée du Nord dans le but d’accélérer le développement économique du pays » (dixit Wikipédiatre). Il existe, à Pyongyang, une statue équestre de 14 mètres de haut (sans compter le socle de 32 mètres) à la gloire de ce mouvement :

Cette statue de Chollima figure également sur certains billets de banque nord-coréens. La Corée du sud, quant à elle, a produit en 2019 une série télé intitulée Ssamnida Cheollimamateu, littéralement le centre commercial à bas prix Cheollima, qui est devenue à l’export Pegasus Market, pasque tous les chevaux se valent, tous les Asiatiques se ressemblent, surtout les Chinois, on va pas pinailler :

2. La montagne

La montagne est ici le mont Paektu, volcan en activité situé à la frontière sino-coréenne. Il culmine à 2 750 mètres d’altitude, est le point le plus haut des deux Corée. C’est là que serait né, il y a environ 4 200 ans, le fondateur mythique du premier royaume coréen, Tangun. Autrement dit, le mont Paektu est le berceau de la civilisation coréenne.

Kim Il-sung à cheval avec son fils Kim Jong-il dans les bras, au mont Paektu.
Dernière, l’heureuse maman

3. Le leader suprême

En 2017, Kim Jong-un avait rejoint à pied (en chaussures de ville) le sommet du mont Paektu (l’hélicoptère est juste derrière le photographe, le pilote boit de l’eau chaude contenue dans sa bouteille thermos en se disant qu’c’est pas une vie qu’cette vie).

De nombreuses images de propagande nous montrent son père, Kim Jong-il, à pied, à cheval mais pas en R18 au sommet du mont Paektu où il serait né :

Bonaparte ! Sors de ce corps !

Un énorme groupe sculpté élevé à Pyongyang en 2012 représente également Kim Il-sung et Kim Jong-il à cheval :

Quand on évoque la triplette Kim Il-sung / Kim Jong-il / Kim Jong-un, on parle de “lignée Paektu”. Parce que le premier a livré dans la région, entre 1935 et 1943, des combats contre les occupants japonais ; parce que le deuxième y serait né à l’instar du roi Tangun, et parce que le troisième s’y balade à cheval au grand dam de l’animal qui se dit qu’c’est pas une vie qu’cette vie.

Tout ça pour dire que les récentes images de Kim Jong-un à cheval sur le mont Paektu sont au moins autant destinées aux Nord-Coréens qu’au reste du monde, puisque que ce qui est évoqué là est la naissance et la permanence de la nation, ainsi que celle de ses dirigeants (rappelons en passant que la Corée du nord est le seul pays communiste gouverné par une famille, une espèce de lignée royale).

Mais cette image de conquête à cheval et de montagne a un autre écho encore, et c’est celui de la Longue Marche menée par Mao en 1934-1935. En 1977, le couple de peintres chinois Lin Gang et Pang Tao réalisa une peinturlure intitulée Poèmes de la Longue Marche :

Poèmes de la Longue Marche, en exposition à Pékin

Voici quelques études préliminaires à cette toile (la troisième est la bonne) :

Pourquoi Poèmes ? Parce que Mao Zedong, dont les talents étaient multiples, écrivit des quantités de poèmes dont ces deux-là qui illustrent parfaitement notre propos :

Le Mont Jinggang, 1928

« Là-bas, on voit flotter nos drapeaux près des monts ;
Des cimes, on entend sonner nos clairons.
L’ennemi met sur nous tenaille sur tenaille,
Mais toujours nous tenons, et sans bouger jamais.

Outre les rangs parfaits à l’égal des murailles,
La volonté de tous nous sert de citadelle.
Autour de Huangyangjie, notre canon résonne :
Il dit que dans la nuit l’ennemi s’est enfui. »

(En 1927, Mao arriva au mont Jinggang avec l’Armée rouge des Ouvriers et Paysans ; il y établit la première base révolutionnaire.)

La Longue Marche, octobre 1935

« L’Armée rouge a tout vu dans ses longues campagnes.
C’est peu que tous ces flots, que toutes ces montagnes.
Les Cinq Chaînes, pour nous, rides de fine houle,
Wumeng, le mont colossal à dévaler en boule.
Le sable d’or chauffant ses roches flagellées,
Dadu tendu d’un pont tout en chaînes gelées,
Et Minchan dont la neige immense nous attire :
Quand l’Armée a passé, se répand le sourire. »

Le vaillant conquérant à cheval, la montagne… Autant d’images classiques pour les Chinois et les Coréens qui parfois, quand même, se disent qu’c’est pas une vie qu’cette vie, et en plus la thermos d’eau chaude est vide.

 

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