La philosophie bidon de Petit Scarabée

Êtes-vous assez âgé(e) pour vous souvenir de la série télé Kung Fu avec David Carradine, qui fut diffusée dans les années 70 puis 80 ? Le jeune Kwai Chang Caine (plus connu sous le sobriquet de Petit Scarabée) apprenait les arts martiaux au monastère de Shaolin, puis s’en allait exercer son art au pays des cow-boys infesté de maudits rascals et de pâles crevures winchestérisées.

Cette série vit le jour à la suite des films de Bruce Lee, participa à la propagation de l’idée selon laquelle l’art de la baston extrême-orientale avait quelque chose de métaphysique, de mystique : on tabassait son voisin tout en pensant au yin et au yang et inversement. Or donc réjouissez-vous, car la série va renaître de ses cendres avec une nouvelle version dans laquelle le rôle principal sera interprété par une gente damoiselle (plus d’infos par là, en langage grand-breton).

Le vernis métaphysique des arts martiaux chinois s’est largement propagé au Japon qui a tellement emprunté à la Chine que la liste de ses inventions ne devant rien à l’Empire du Milieu tiendrait sur un ticket de métro. Le Japon, riante contrée où l’on n’aime rien tant que se taper dessus avec le bouddhisme zen pour excuse (lequel est la version japonaise du bouddhisme chan tel qu’enseigné au monastère de Shaolin où a étudié Petit Scarabée), distille des milliers d’histoires à ce sujet, en voici une.
 
Miyamoto Musashi était un célèbre samouraï du XVIIe siècle auteur de nombreux faits d’armes, réels ou inventés. Voici l’un d’eux : un obscur samouraï, qui avait entendu parler des qualités de notre ami Musashi, vint lui rendre visite en se disant que peut-être, s’il arrivait à couper en deux la vedette de ces lieux, sa modeste réputation monterait illico d’un cran ou deux. Musashi l’accueillit, lui proposa de partager son thé. Les deux hommes s’assirent, le visiteur posa son sabre à terre près de lui, et Musashi officia. Le visiteur se disait qu’il y aurait bien un moment où l’honorable Miyamoto laisserait entrevoir une faille dans ses gestes, et qu’il profiterait de cette minuscule imperfection pour, tchick-tchack ! lui mettre les tripes à l’air. Manque de bol (à thé en porcelaine bleue de Chine), il n’en fut rien, les gestes de Musashi étaient si précis que le visiteur ne put rien tenter dans le genre “taillons dans le vif du sujet une probable péritonite”. Il avala son thé vert tout pâteux puis rentra chez lui fort désolé, sa modeste réputation sous le bras.

Myamoto Musashi

Cette anecdote ne sert pas seulement la gloire de Miyamoto Musashi. Elle a également pour but de nous faire accroire l’idée selon laquelle les arts martiaux japonais et les arts traditionnels plus pacifiques comme la cérémonie du thé, la calligraphie, la peinture, la poterie, l’arrangement floral ou le tuning de scooter forment un ensemble indissociable, pile et face, yang et yin du pareil au même, tout est dans tout et inversement. Balivernes ! Billevesées en forme d’intégrales foutaises !

Démonstration.

La calligraphie chinoise ou japonaise est tout entière contenue dans le geste. C’est un art de l’instant, une expérience spirituelle et corporelle ô combien éphémère dont la seule trace tangible, le seul souvenir palpable consiste en quelques signes tracés à l’encre sur de la soie ou du papier.

À moins qu’ils soient tracés à l’eau sur le dallage d’un jardin public et s’effacent au bout de quelques instants sous l’action du soleil :

Photo © Mrs Marple au Palais d’été à Pékin

Les arts martiaux japonais sont eux aussi une pratique de l’instant et du geste. Les katas, séries de mouvements imposés réalisés contre un adversaire imaginaire, en sont la plus belle expression.

Deux katas de iaidō

En cela, arts traditionnels et arts martiaux semblent se rejoindre. Recherche du geste parfait, concentration extrême, sans parler de l’aspect spirituel de part et d’autre invoqué, contenu dans le concept de “voie”. La voie, (Dào en chinois ou en japonais) doit se comprendre dans le sens de chemin mais aussi de moyen. Le mot anglais way recouvre lui aussi ces deux sens, propre et figuré. apparaît sous la forme de suffixe dans les mots judō (voie de la souplesse), aikidō (voie de l’union des énergies), etc.

Or donc, iaidō (l’art de dégainer le sabre) et shodō (la voie de l’écriture, c’est-à-dire la calligraphie) - pour ne prendre que ces deux exemples - seraient au bout du compte une seule et même chose puisque ces deux pratiques cultivent l’art du geste dans un but éminemment métaphysique. À l’appui de ce genre d’affirmation, une citation de Lao Tseu qui écrivit dans le Dao de jing (La voie et la vertu) :

« La voie qui peut être nommée n’est pas la voie. »

Autrement dit, peu importe le moyen, peu importe la nature de la pratique, tout cela est indifférent, seul compte l’accomplissement.

Lao Tseu chevauchant son buffle

On peut sans aucun doute trouver, pour peu qu’on soit un tantinet initié, de la beauté dans la contemplation de ces mouvements si complexes exécutés à main nue ou avec des armes (on parle alors de kobudō, la voie des anciens arts martiaux).

Cela dit, je ne voudrais pas remuer le pinceau dans la plaie mais il me semble qu’il existe une différence essentielle entre arts martiaux et arts traditionnels extrêmement orientaux : les seconds restituent une beauté intemporelle. Ainsi, par exemple, les calligraphes Huang Tingjian (1045-1105) ou Zhang Xu (675-750) n’en finissent pas de s’adresser à nous à travers les siècles. Nous pouvons ressentir la légèreté de leurs traits, leurs caractères aux formes simplifiées qui s’enchaînent les uns aux autres dans le seul souffle de la poésie.

Le parfum des fleurs par Huang Tingjian (1045–1105), dynastie SongQuatre poèmes de style ancien par Zhang Xu (675-750), dynastie Tang

Idem pour la peinture, la poterie, la poésie, etc. De leur côté, les arts martiaux engendrent certes une forme particulière de beauté ; mais ils ont pour objectif non pas la beauté pour elle-même, non pas l’accomplissement personnel, l’illumination (satori en japonais), mais la mort. Celle d’autrui, et celle de soi. Les arts martiaux japonais se réfugient derrière le paravent du bouddhisme zen, ils sont en vérité fondamentalement morbides. Pour preuve, ces deux citations célèbres parmi tant d’autres. La première est extraite du Hagakuré, texte écrit par un moine zen du XVIIe siècle :

« La vie du guerrier signifie la volonté déterminée de mourir. Quand tu te trouveras au carrefour des voies et que tu devras choisir la route, n’hésite pas : choisis la voie de la mort. »

Et ça continue comme ça sur des lignes et des lignes.

La seconde est un poème de Tsukahara Bokuden, célèbre maître escrimeur du XVIIe siècle :

« Le samouraï doit apprendre
une chose seulement,
une chose ultime :
affronter la mort avec fermeté. »

La beauté, là-dedans…

Un plan du film Hara-Kiri de Masaki Kobayashi (1962),
où un vaillant samouraï se transperce consciencieusement le bidon
à la recherche d’une éventuelle appendicite

Le Petit Scarabée, lui, termine son initiation en se plongeant les mains dans les braises avant d’aller se geler les panards dans la neige pasque si tu le fais pas, t’es pas vraiment un homme, quoi. T’es pas un vrai disciple de Shaolin. Pfff !

« Tamade ! », s’exclament les Chinois incrédules (ce qui se traduit très exactement par “nique ta mère !”).

Générique de début de la série Kung Fu, 1972

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