Les trois glorieuses

On voit souvent, sur les photos des manifestations populaires à caractère politique, une jeune femme juchée sur les épaules d’un jeune homme en train de brandir un drapeau ou un panneau revendicatif ; ou bien une jeune femme offrant une fleur à un rempart de cerbères casqués prêts à rugir ; ou encore, une femme qui apostrophe le rempart de cerbères casqués prêts à rugir. Trois jeunes femmes en gloire, trois glorieuses, en quelque sorte. Exemples :

La jeune femme juchée

Tunis 2011 - Égyptiens à Londres 2011 - Bucarest février 2017 -
Casablanca août 2017 - Beyrouth octobre 2019

 

La jeune femme à la fleur

Chicago août 1968 - Kiev 2004 - Casablanca 2011 - Madrid 2011 -
Décembre 2011 The Lady de Luc Besson, biographie d’Aung San Suu Kyi

 

La jeune femme face aux forces de l’ordre

Lisbonne novembre 2012 - Baltimore avril 2015 - Caracas janvier 2016 - Paris juin 2016

Deux de ces séries d’images ont des origines fort célèbres ; elles sont devenues des lieux communs, des passages obligés pour qui veut figurer à la une de la presse. Elles ne sont pas les seules dans leur genre, il existe également quelques variations comme…

 

La jeune (ou moins jeune) femme assise par terre dos au rempart de cerbères

Toronto 2010 - Séoul avril 2015 - Belgrade mars 2019 - Moscou juillet 2019

… ou celle qui nous refait à Istanbul et en juin 2013 l’intégrale de La Liberté guidant le peuple de Delacroix :

La Liberté guidant le peuple par Eugène Delacroix, 1831

Penchons-nous sur les images originales, originelles.

• La jeune femme juchée sur les épaules d’un jeune homme
en train de brandir un drapeau ou un panneau revendicatif

L’image de référence est cette photo de Jean-Pierre Rey (1936-1995), à l’époque reporter à l’agence Gamma. Elle a été prise le lundi 13 mai 1968, jour de grève générale et dixième anniversaire de la Ve République. La jeune femme juchée est une jeune aristo britiche nommée Caroline de Bendern, qui à l’époque était mannequin.

Elle est ici juchée sur les épaules de Jean-Jacques Lebel, un peintre qui proposa l’occupation du théâtre de l’Odéon. Baptisée la Marianne de Mai 68 parce que le parallèle avec le célèbre tableau de Delacroix apparut immédiatement aux yeux de tous, cette photo où la jeune aristo brandit un drapeau vietcong a une sœur presque jumelle (il en existe d’autres encore, prises par d’autres photographes) :

Petit aparté
Notons toutefois que le tableau de Delacroix n’est pas du tout - comme on a souvent tendance à le penser - une ode à la république, mais une célébration de la révolution des Trois Glorieuses qui destitua en 1830 le roi de France Charles X, monarque absolu, pour le remplacer par le roi des Français Louis-Philippe 1er, représentant d’une nouvelle monarchie constitutionnelle. Notons également que cette Liberté phrygienne de Delacroix se confondra avec le symbole de Marianne après 1848 seulement. Autrement dit, ce symbole de la république est en vérité 100% royaliste !

La Liberté apparaîtra sur le billet de cent francs à partir de 1979, et sur un timbre à partir de 1982.
Fin du petit aparté, retour à Mai 68

Voyant la bobine de Caroline de Bendern publiée partout dans le monde, le grand-père de ladite aristo, le comte Maurice Arnold de Bendern, la déshérita sur-le-champ. Et hop ! 7 millions et demi d’euros qui partirent en fumée ! Caroline de Bendern, ex-héritière un tantinet déçue parce que la révolution c’est bien mais le pognon c’est pas mal non plus, intenta trois procès au photographe Jean-Pierre Rey afin, dit-elle, de préserver son droit à l’image (et de récupérer, tout de même, quelques picaillons). En pure perte : la Cour d’appel de Versailles considéra que cette photographie illustre des événements historiques allant bien au-delà du droit moral de la Caro, fût-elle britiche aristo.

Il exista d’autres Marianne de 68, telle celle-ci photographiée par je ne sais qui (Crédits : Keystone - Getty) le 8 mai 1968 lors du meeting de l’UNEF au Stade Charlety à Paris :


• La jeune femme qui offre une fleur à un rempart de cerbères casqués prêts à rugir

L’image de référence est cette célèbre photo que Marc Riboud prit devant le Pentagone à Washington DC le 21 octobre 1967, lors d’une manifestation contre la guerre du Viêt Nam :Ce geste n’était pas improvisé, pas unique non plus, d’autres photographies nous montrent que le même geste fut pratiqué par d’autres participants à cette même manifestation :


• La jeune femme face aux cerbères prêts à rugir

Il est plus difficile ici de trouver une photo de référence, une source iconique garantie unique. Car en vérité, elles sont plusieurs et datent toutes des années 60, de la lutte pour les droits civiques menées par les Noirs américains. Trois personnages féminins s’en détachent : Louise Meriwether, Gloria Richardson et Lena Rivers. Trois autres glorieuses.

Louise Meriwether, aujourd’hui âgée de 96 ans, est une romancière, journaliste et activiste qui, en 1957, osa braver la police lors d’une manifestation en affichant une attitude du genre Pfff !-si-tu-crois-qu’tu-m’impressionnes-avec-ton-lance-patates ! :

Gloria Richardson adopta la même attitude en 1963 face aux baïonnettes de la Garde nationale à Cambridge, Maryland, même pas peur :

Lena Rivers, enfin, défia en escarpins la police armée et dotée de masques à gaz de Kansas City, le 9 avril 1968 :

Pourquoi de tels clichés perdurent-ils, font-ils sans cesse des petits ?

Pourquoi faut-il toujours que ce soit une femme qui retienne l’attention des photographes ? Un homme, rappelons-le, tendit également une fleur à la Police militaire lors de la manif anti-Viêt Nam de Washington en octobre 1967. Peut-être parce qu’une femme est, physiquement, plus fragile qu’un homme (on imagine difficilement une femme portant un homme sur ses épaules dans une manif) ; peut-être parce que les flics, militaires et autres nervis au service du pouvoir sont à peu près exclusivement des hommes. Une simple femme contre des flics casqués harnachés : le contraste est vif, parlant, il illustre la faiblesse du peuple désarmé face aux cerbères prêts à en découdre. De Paris à Moscou en passant par Tunis, Caracas, Baltimore, Lisbonne et Beyrouth, une situation complexe se retrouve ainsi résumée en une image simple, idéale pour la une d’un quotidien ou d’un hebdomadaire :

A contrario, quand on parodie La Liberté guidant le peuple de Delacroix à Hong Kong, celle-ci affiche, deux fois sur trois, des hommes. Les glorieuses sont ici des glorieux, puisqu’il est acquis depuis des lustres que la femme hongkongaise ne peut être qu’une mère, une pute ou une vierge. Mais les choses changent (voir par là quelques images récentes et contestataires qui remettent les femmes à leur juste place, en pleine gloire.)

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