Le Maître de go, Petit Scarabée et la doudoune sans manches

Le 19 décembre dernier, Daniel Schneidermann était invité par le journal La Croix pour son sixième épisode de “Médias dans l’arène, saison 2”. Le résultat est une interview en vidéo longue de 19 minutes et 10 secondes visible sur le site du journal et sur Youtube, dont voici le dispositif : l’interviouvé et l’interviouveur sont assis face à face, chacun dans un fauteuil rouge anglais, sur fond noir. Daniel Schneidermann est à gauche, Benjamin Bousquet est à droite. La mise en scène est relativement neutre, dépouillée quoique légèrement cosy si l’on se réfère à la nature et à la couleur des fauteuils. Ce plan large alternera avec deux gros plans de face des protagonistes, et ce sera une symphonie de champs-contrechamps pendant presque vingt minutes, difficile de faire autrement. Mais regardons plus attentivement le plan large.

Daniel Schneidermann est confortablement installé dans son fauteuil, presque avachi. Ses jambes, bien que croisées, envahissent tout l’espace au sol, ne laissent que peu de place aux pieds de Benjamin Bousquet. Lequel, au contraire, est assis bien droit, le dos collé à son siège et les mollets idem. Pour un peu, on en viendrait à penser que le fauteuil de Benjamin Bousquet est plus bas et plus petit que celui de Daniel Schneidermann. Sauf qu’il n’en est rien, seule l’attitude des hommes est différente. L’un est le maître, sûr de lui. L’autre est l’élève, tout intimidé. Et c’est ainsi que les corps parlent. Si nous étions devant une partie de go, nous dirions qu’avant même le premier coup, nous savons qui sera le vainqueur tant la maîtrise du terrain est évidente. Or donc, nous appellerons Daniel Schneidermann le Maître de go, et Benjamin Bousquet sera Petit Scarabée.

Petit Scarabée : « Bonjour, Daniel Schneidermmmnn, journaliste animateur, directeur d’Arrêt sur images… »

Blmmblmmblmm ! Petit Scarabée bafouille en prononçant le nom du maître. On le pardonnera ; il est face à la statue de Commandeur, il a les foies, ça se comprend. Redonnons-lui la parole :

Petit Scarabée (à propos de l’affaire Dupont de Ligonnès) : « Est-ce que l’erreur, en journalisme, aujourd’hui, est encore possible ? »

Le Maître de go : « Je ne vois pas pourquoi elle serait moins possible qu’il y a dix ans, vingt ans ou cinquante ans, bien sûr qu’elle est possible ! On peut encore se tromper. »

Le Maître de go continue sur sa lancée, et l’on voit par là que la question de Petit Scarabée était un tantinet naïve. Mauvais départ.

Petit Scarabée : « Est-ce que ce n’est pas l’occasion aussi (…) de voir certains journalistes (…) pointer du doigt les journalistes ? On a l’impression que l’esprit confraternel, qui est peut-être utopique en journalisme, n’est plus vraiment présent, maintenant. »

Le Maître de go : « Moi je crois que l’esprit confraternel, comme vous l’appelez, est absolument désastreux pour la presse. Je revendique une absence totale de confraternité. (…) Au nom de quoi les médias devraient échapper à l’investigation journalistique ? Au nom de quelle impunité ? (…) Vous attaquez la discussion là-dessus mais je trouve que ce n’est pas l’essentiel, aujourd’hui, les erreurs. (…) Ce qui me paraît beaucoup plus préoccupant aujourd’hui (…) c’est le nombre de sujets qui ne sont pas traités. »

Et paf. Ta question est nulle, Petit Scarabée. Écoute maintenant le Maître de go qui va te parler de la réforme du système d’indemnisation du chômage dont les médias ne parlent pas, trop occupés qu’ils sont à nous servir à l’envi du blabla sur le port du voile :

Petit Scarabée : « Il y a une responsabilité du public, aussi, dans la recherche de buzz ? »

Le Maître de go : « C’est ce que se disent les journalistes et les patrons de médias pour se rassurer, ils se disent “c’est pas nous, c’est le public”. Mais ce n’est pas vrai. Regardez le succès de Mediapart. »

Petit Scarabée : « Qu’est-ce qui a changé en fait dans la censure et dans la presse dans les médias ces dernières années, selon vous ? »

Le Maître de go (affichant un sourire sarcastique à l’énoncé maladroit de la question - on remarquera sa jambe gauche qui a changé de position depuis 7:05 et qui fait désormais barrage) : « Je ne sais pas, quelque chose a changé ? (…) C’est drôle, depuis le début de cette conversation vous parlez fausses nouvelles, vous parlez censure, mais je pense que les questions médiatiques sont beaucoup plus complexes que ça. »

Repaf ! Prends ça dans tes dents, Petit Scarabée !

Petit Scarabée : « Est-ce que ce n’est pas un doux rêve de se dire que le pluralisme, tel que nous le connaissons en France, permet un petit peu de pallier les éventuelles censures ? »

Le Maître de go (répondant à cette question un tantinet embrouillée) : « Je pense que les choses sont là aussi plus subtiles. (…) La plupart de ces patrons, que ce soit Bouygues, Niel, Arnaut, Bolloré, etc., ont tendance, à la tête des grands médias qu’ils possèdent, à nommer des directeurs de rédaction qui partagent leur vision du monde. Et à partir de ce moment-là, si j’ose dire (en souriant), ça ruisselle… »

Petit Scarabée : « Il y a eu l’apparition, ces dernières années, d’une presse indépendante (…). Est-ce qu’il n’y a pas un risque, pour les citoyens, de s’enfermer dans une espèce de case où les gens pensent comme eux, et où finalement il n’y a plus forcément d’esprit contradictoire, d’ouverture d’esprit ? »

Le Maître de go : « Je ne pense pas qu’il soit plus dangereux, ce risque-là, dans les nouveaux médias indépendants que dans les anciens médias. C’est ce que j’étais en train de vous dire (…), les médias traditionnels, sous l’apparence du pluralisme, sont aussi des médias qui ont une vision du monde qui, d’une certaine façon, enferment leurs lecteurs (…). [Le Média] est un média qui développe une vision du monde, une vision de gauche, c’est clair, comme Mediapart (…). Donc, au total, ça aboutit à introduire un peu de pluralisme dans le paysage général, ce qui n’est pas un mal. »

Et rerepaf. Décidément, Petit Scarabée, c’est pas ton jour.

Petit Scarabée : « Comment jugez-vous l’autocritique des journalistes ? Est-ce que les journalistes sont des êtres qui ont finalement du mal à se remettre en question ? »

Le Maître de go (trouvant enfin une question digne de son intérêt) : « Je pense qu’un journaliste est formaté pour dire à son public : “Voilà ce qui s’est passé, je le sais, et je vais vous le raconter” (… ). Le jour où un journaliste doit se mettre face à une caméra et dire “Je me suis planté, on s’est plantés”, ça va contre son être profond. »

La Maître de go s’étend sur ce sujet qui lui plaît bien, puis aborde dans une longue tirade « le métissage entre la culture internet qui est une culture horizontale, et la culture médiatique traditionnelle qui est une culture plus verticale ».

Petit Scarabée posera ensuite une question relative au prix de l’information à l’heure où internet donne à croire que tout est gratuit, et une ultime question relative à la loi anti-fake news. Le Maître de go répondra magistralement, parviendra même à placer sa réclame pour Arrêt sur images en fin d’entretien. Rideau.

Tout cela est bel et bon. Celui qui, depuis vingt-cinq ans - dit-il - est détesté par des centaines de journalistes parce qu’il met à jour les mécanismes de production de l’info, aura fait pendant dix-neuf minutes l’éducation aux médias de Petit Scarabée. Un puissant discours de gauche à l’instar des deux seuls confrères qu’il aura cités pendant tout l’entretien, Le Média et Mediapart. Oui, en vérité je vous le dis, tout cela est bel et bon.

Sauf que. Il y a ce petit détail, ce petit détail qui tue, le minuscule grain de sable qui fait dérailler la machine, et c’est la doudoune kaki sans manche de Daniel Schneidermann.

Car cette doudoune est, en ces années 2010-2020, un marqueur social fort. Quand Daniel Schneidermann arbore une doudoune kaki sans manche comme en portent les grands bourgeois qui le dimanche matin s’en vont chasser sur leurs terres, il nous dit qu’il fait partie de ce monde. Fatale erreur. En 2012, déjà, Le Monde consacrait un article à la Doudoune de classe, celle fabriquée par la marque Moncler :

« Au même titre que la montre Cape Cod d’Hermès ou le trench Burberry, “la Moncler” en dit long sur celui qui la porte : urbain, cool à défaut d’être vraiment sportif, et surtout, aisé. “Comme dans le cas du sac Vuitton monogrammé ou de tout autre article de luxe qui affiche un logo, la visibilité de la marque est un puissant motif d’achat”, confirme Jean-Michel Bertrand, professeur et consultant à l’Institut français de la mode. »

La doudoune fine, élégante, avec ou sans manche mais dessinée par Burberry, Lacoste ou Ralph Lauren, est un indiscutable attribut de la bourgeoisie, un accessoire indispensable qui, grâce à son côté unisexe, est parvenu à détrôner le mythique loden. La doudoune avec ou sans manche, c’est Jean-Pierre Elkabbach, Isabelle Balkany, François Fillon ou encore Bernard Cazeneuve.

C’est aussi la moitié de la population de Versailles et du Vésinet à la sortie de la messe le dimanche matin. Une population plus sûrement abonnée au Figaro et à Valeurs actuelles qu’à Arrêt sur images.

La doudoune sans manche kaki de Daniel Schneidermann : manifestation inconsciente de l’appartenance de classe, ou habile tentative de séduction des fidèles de La Croix ?

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