"Le Singe" de Milo Manara, à lire d’une main

Après avoir lu mon billet consacré au singe Sun Wou Kong, un aimable internaute m’a demandé si Milo Manara, qui avait adapté très librement ce classique de la littérature chinoise en 1980, s’était inspiré des illustrations de Zhao Hongben et Tsien Siao-Tai pour Le Roi des Singes et la Sorcière au Squelette.

Première parution française du Singe aux éditions Dargaud, 1980

Réédition aux éditions Glénat, 2013

La réponse est dans la préface à la réédition du Singe de Manara par les éditions Glénat : « En 1975, le scénariste Silverio Pisu me proposa de travailler avec lui sur une adaptation de cette histoire fantastique. La sœur de Silverio, Renata, est la plus célèbre sinologue italienne. C’est elle qui me rapporta de Chine une édition du Singe très riche en illustrations… mais moi, prétentieux que j’étais alors, je ne l’ouvris même pas, afin d’être libre de concevoir mon propre personnage et mon propre univers, sans aucune influence extérieure. »

L’édition du Singe rapportée par la sinologue italienne est probablement celle de Zhao Hongben et Tsien Siao-Tai, qui fut publiée dans plusieurs langues par les éditions en langues étrangères de Pékin en 1964 et devint relativement célèbre en Europe dans les années 70. Manara aurait bien fait de s’en inspirer, ça lui aurait évité de dessiner un monceau d’absurdités dont des costumes et des éléments architecturaux japonais, par exemple (mais bon, vous m’direz, c’est rien que des Jaunes, hein, tout ça, du pareil au même).

Passons en revue quelques japoniaiseries insérées dans cette histoire chinoise et commençons par la page 1.On notera d’abord, dans la première case, l’insertion à droite d’un torii, c’est-à-dire une porte de temple japonais : 
En voici une autre, gravée sur bois par Hiroshi Yoshida :

Torii à Negumigaseki par Hiroshi Yoshida,1939

Plus loin dans l’album, Manara dessine toute une enfilade de torii empruntée au temple Fushimi Inari-taisha à Kyoto :Penchons-nous maintenant sur le costume du personnage. Il s’agit là encore d’un vêtement japonais comme en portaient les paysans, les gens de peu :

Hiroshige, entre autres, en a dessiné des tas dans ses gravures :Le vêtement du singe porte un logo, un “mon”, en japonais. C’est le signe de reconnaissance d’un clan, d’une famille. Celui qu’arbore le singe n’est pas une invention, c’est le “mon” d’un personnage issu du théâtre kabuki qui s’appelle Kamakura Gongorō Kagemasa. Héros de la pièce Shibaraku, ce personnage très populaire a maintes fois été dessiné, gravé sur bois :Examinons maintenant le couvre-chef du singe. Dans l’adaptation de Zhao Hongben et Tsien Siao-Tai, Sun Wou Kong porte un bonnet de lettré chinois : Dans celle de Manara, le singe arbre un galure ressemblant très fort à une casquette de militaire japonais des années 30 !Le reste de l’album est parsemé de geishas, de katanas, etc. Et de nanas à poil puisque c’est, avant toute chose, la spécialité de Manara. Chinoises ou japonaises, il s’en fout, du moment qu’elles sont à poil dans le rôle d’objet sexuel.Notons enfin une étrangeté sous la forme d’une bannière de clan affichant une phrase apparemment en chinois qui semble dire, mot à mot : 不忘阶级战斗 « N’oubliez pas la lutte des classes » :

Enfin brèfle, Milo Manara aurait mieux fait de se cantonner aux nanas à poil qu’il dessine d’une main, plutôt que de s’aventurer dans la littérature classique chinoise.

La discussion continue ailleurs

URL de rétrolien : http://laboiteaimages.alainkorkos.fr/trackback/96

Fil des commentaires de ce billet