Les colleuses : chronique d’un détournement d’images et autres réflexions

Le mouvement des colleuses contre les féminicides est né le 30 août 2019, sous l’impulsion de l’ex-Femen Marguerite Stern (lire son interview par ici, attention ! vous allez vous retrouver sur le site du Figaro Madame…)

Source : compte Twitter de Marguerite Stern

Photos © ma pomme

Cette forme de communication visuelle - des lettres bâton épaisses tracées à la peinture sur des feuilles A4 collées sur les murs - a aussitôt rencontré le succès, la presse en a largement rendu compte. Très vite, elle a également engendré des copies. Le 17 octobre dernier, par exemple, le compte Twitter Collages Féminicides Paris s’insurgeait dans ce message :Un mois plus tard, le 22 novembre, les médecins de l’hôpital Paul Brousse à Paris publiaient sur les réseaux sociaux cette photo…

Source : compte Facebook de Christophe Trivalle

… copie fidèle de la couverture de la revue Le Un, publiée deux jours plus tôt :

Le 26 novembre, j’adressais ce courrier au compte Twitter de Collages Féminicides Paris :

« Bonjour,

Vous ne me connaissez pas, mais je suis un peu “expert” en analyse de l’image, j’ai notamment travaillé pendant dix ans pour le site Arrêt sur images de Daniel Schneidermann.

Je voulais vous dire ceci : vos lettres toutes simples peintes en noir sur des feuilles blanches A4 et collées sur des murs sont une trouvaille visuelle, une espèce de “marque distinctive” reconnaissable de loin. C’est ce qui fait la force de votre mouvement, mais aussi votre faiblesse. Car vous allez bien vite vous faire piller.

Ça a d’ailleurs déjà commencé. Le 23 novembre dernier, des médecins en colère de l’hôpital Paul Brousse à Paris ont posé pour une photo diffusée sur Facebook ressemblant à celles que vous faites parfois, à celle qui est parue en couverture du magazine Le Un. Cela part d’une bonne intention, bien sûr. Mais le Grenelle vous a sollicitées pour faire sa pub. Tentative de récup pure et simple tellement grossière qu’on en rirait presque. Bientôt, des mouvements politiques et/ou associatifs détourneront également votre mode d’expression à leur profit. Puis la publicité s’en emparera, vendra n’importe quoi avec des slogans rappelant vos cris sur les murs.

Et votre cause, amoindrie, finira par disparaître dans le ronron consumériste. C’est ainsi que l’on noiera votre mouvement. Par la récupération, la consommation.

À moins que vous ne réagissiez. Que vous expliquiez à quiconque vous “plagie”, même avec une bonne intention (cf. les médecins cités plus haut), que cela dilue votre colère, que cela nuit à votre combat. À moins que vous ne réagissiez fortement quand ce sont des gens peu sympathiques qui détournent votre moyen d’expression. Car cela arrivera, à peu près aussi sûr que deux et deux font quatre.

Cordialement,

Alain Korkos.

PS : Tout cela peut sembler à première vue dérisoire, vous avez plus urgent à faire, et pourtant… »

Je n’ai reçu aucune réponse de la part des colleuses parisiennes. J’y reviendrai plus loin. En attendant, voici quelques autres détournements de leur mode d’expression qui confirment ce que je prévoyais.

Collage à propos de la retraite, 12 décembre 2019
Source : compte Twitter de Khedidja ZeroualiCIH Saint-Louis - Collectif Inter-Hôpitaux, 17 janvier 2020
Source : compte Facebook de Christophe TrivalleGrève des avocats, 18 janvier 2020
Source : compte Twitter d’Avokayon alias Père CastorCollectif Inter-Hôpitaux, 26 janvier 2020
Source : compte Facebook de Christophe Trivalle

Réforme du système des retraites, médecins hospitaliers, avocats en grève au sujet des retraites itou… D’autres collages de ce type suivront, à n’en pas douter. Et bientôt les publicitaires récupéreront à leur tour ce moyen d’expression, le réduiront au niveau du tic visuel top tendance. Il suffit d’attendre un petit peu que leurs barrières morales cèdent, sous le poids du fric à se faire.

Mise à jour du 20 mai 2020
Le Monde a publié hier 19 mai 2020 cette photo du groupe parlementaire Écologie démocratie solidarité (EDS), qui confirme la tendance que je prévoyais :

***

Passons à un autre sujet.

Les colleuses parisiennes n’ont pas répondu à mon message, disais-je. Peut-être parce qu’elles fonctionnent en circuit fermé, entre femmes. Un mode assumé, revendiqué dans ce récent message, daté du 23 janvier dernier :

Je suis donc exclu, par nature. Cette exclusion éminemment communautariste s’exprime notamment avec ce slogan placardé dans plusieurs villes, « On ne veut plus compter nos mortes » :

Montrouge, photo © ma pommeMarseille, photo © Jacques Ponzio

Ce ne sont pas “vos mortes”, Mesdames, non. Si ces mortes doivent appartenir à quelqu’un, alors elles appartiennent à tous les humains, à la société entière. Pas à un groupe, quel qu’il soit. Se recroqueviller ainsi dans le communautarisme est une erreur stratégique grave ; elle favorise le pouvoir en place, les dominants pour qui la division est un atout car une population divisée a moins de force qu’une population unie. Diviser pour mieux régner. Le principe, vieux comme Hérode ou presque, fut théorisé par Philippe II, roi de Macédoine , au IVe siècle av. J.-C. Ça ne date pas d’hier.

Exclure les hommes de vos collages revient aussi, de manière insidieuse, à les soupçonner en bloc des pires méfaits. Manière de dire sans le dire clairement qu’ils sont tous des violents, des violeurs, des assassins potentiels dont vous vous tenez prudemment éloignées. Or il se trouve que certains de ces hommes sont d’anciens enfants nés de mères qui ont parfois été battues, violées, menacées de mort voire assassinées sous leurs yeux par leurs pères. Ceux-là lisent vos collages avec une attention toute particulière, croyez-moi. Ceux-là n’ont qu’une morte à compter. Mais elle compte. Une morte dont vous n’avez en aucun cas la propriété exclusive.

Source : compte Twitter de Marguerite Stern

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