Blackface Or Not Blackface? #2

 Chapitre 2. Not Blackface

Kehinde Wiley est un artiste amerlocain qui réalise d’immenses portraits de célébrités ou de gens inconnus. Son œuvre la plus célèbre (mais pas forcément la plus intéressante) est son portrait de Barack Obama :

L’artiste expose actuellement une série de portraits féminins à Londres, à la William Morris Gallery :

Naomi et ses filles

Saint Jérôme entendant les trompettes du Jugement dernier

Portrait de femme

Ces portraits de femmes ordinaires, rencontrées dans les rues de Dalston au nord-est de Londres, illustrent à leur manière un texte féministe de la romancière américaine Charlotte Perkins Gilman, The Yellow Wallpaper (1892) :

Pourquoi exposer à la William Morris Gallery et pas ailleurs ? Parce que William Morris était un peintre, architecte, écrivain et poète britannique un tantinet anarchiste, qui vécut de 1834 à 1896. Il était aussi, voire surtout, un très renommé créateur de tissus et de papiers peints tel celui qu’on peut voir sur la couverture de The Yellow Wallpaper, ou sur les arrières-plans de bon nombre de peintures réalisées par Kehinde Wiley. 

À l’occasion de cette exposition, l’artiste se répand en long et en large à propos des tissus et papiers peints de William Morris, explique qu’ils l’ont influencé dès son enfance et qu’il les a reproduits plus tard dans sa peinture, d’abord fidèlement mais avec des couleurs bien plus claquantes, puis, dit-il, ayant capté leur ADN, de manière un peu plus folle, moins obsessionnellement géométrique.

Papiers peints de William Morris

Kehinde Wiley en fait des tonnes pour satisfaire le musée qui l’héberge. Si les papiers peints de William Morris sont effectivement récurrents dans son œuvre, leur importance est toute relative par rapport à ce qui l’influença en premier, ce qui transparaît derrière l’immense majorité de son travail. Car en vérité je vous le dis, cette influence n’est pas britannique mais africaine, de l’Afrique de l’Ouest plus précisément. Cette influence porte même un nom, elle s’appelle Seydou Keita.

Seydou Keita (1921-2001) était un photographe portraitiste originaire de Bamako, capitale de l’actuel Mali. « Seydou Keïta est un autodidacte de la technique photographique, nous dit le site qui lui est dédié. En 1935 son oncle, de retour d’un séjour au Sénégal, lui offre son premier appareil photo, un Kodak Brownie Flash. Artisan photographe, il se spécialise dans l’art du portrait qu’il réalise sur commande, en lumière naturelle et en noir et blanc, avec une chambre 13 x 18. Ce format lui permet de fournir des tirages par contact de grande qualité optique sans avoir recours à l’agrandisseur. (…) Dans son studio, les clients pouvaient se faire photographier avec des vêtements chics, chapeaux et accessoires (bijoux, stylos, montres, fleurs…), mais aussi poste de radio, vélo, scooter, voiture que Keita mettait à leur disposition. Chacun exhibait son portrait avec fierté. Le photographe utilise des fonds à motifs décoratifs qu’il renouvelle tous les deux ou trois ans. C’est grâce à ces fonds qu’il a pu par la suite dater ses clichés. »

Ces fonds à motifs décoratifs sont des tissus, de ceux qui servent à faire des pagnes. Autrement dit, des vêtements. Voici quelques clichés de Seydou Keita :

Seydou Keita n’était certes pas le seul à procéder ainsi, de nombreux photographes de rue africains utilisèrent la même méthode. Mais ils n’avaient pas son génie. Seydou Keita est aujourd’hui considéré comme l’un des plus grands portraitistes du XXe siècle (l’un de ses fils spirituels fut Malick Sidibé, 1935-2016).

Les peintures de Kehinde Wiley reprennent cette mise en scène de personnages noirs posant devant un fond de tissu africain, des pagnes que l’on trouve couramment de nos jours dans les boutiques de wax de Dakar à Bamako, en passant par Château-Rouge (Paris XVIIIe) et Abidjan :

Couramment intitulé “l’œil de ma rivale”, ce motif très populaire a été décliné de maintes manières :“Fleur d’hibiscus” ou “fleur de mariage” existe en plusieurs couleurs :

Quel rapport tout cela a-t-il avec la notion de blackface dont il est question dans le titre de ce billet ? Apparemment rien. Sauf qu’il était nécessaire de présenter Kehinde Wiley avant de montrer ici certaines de ses toiles reprenant des classiques de la peinture européenne où il remplace les personnages blancs par des Noirs. Pour exécuter certains de ces tableaux, dont les titres sont les mêmes que ceux des œuvres originales, Kehinde Wiley a montré à ses futurs modèles un catalogue de reproductions de tableaux classiques en leur demandant dans quelle peinture ils aimeraient figurer. Petit florilège :

Charles Ier roi d’Angleterre par Anton van Dyck, 1635

Bonaparte franchissant le Grand-Saint-Bernard par Jacques-Louis David (version du château de Malmaison), 1801

Officier de chasseurs à cheval de la garde impériale chargeant par Théodore Géricault, 1812

Portrait de monsieur Bertin par Jean Auguste Dominique Ingres, 1832

Le Chancelier Séguier, chancelier de France par Charles Le Brun, 1660

Quelle est la différence entre les couvertures de livres dont il fut question dans le billet précédent et les détournements de Kehinde Wiley ? Entre une couverture où le héros blanc a été transformé en noir, et un tableau où le héros blanc a été transformé en noir ?

Oublions la différence de facture, oublions qui a opéré ces transformations, tout cela n’a aucune importance : ce n’est pas parce que les peintures de Kehinde Wiley ont une réelle qualité artistique ou parce qu’il est Noir que son travail est plus judicieux que les couvertures des livres de Barnes & Noble. L’agence qui les a conçues pour la déjà défunte collection “Diverse Edition” tenta de justifier sa démarche en prétendant que les illustrations de couverture (qui, hors contexte et sur un plan strictement visuel ne sont pas nulles) avaient été faites par des personnes issues de la diversité ; peut-être ; cela ne les rend pas pertinentes pour autant, dans les deux cas ce genre d’argument est nul et non avenu.

Car ce qui compte, c’est l’intention et la destination. Quand Barnes & Noble et Penguin pondent des couvertures où les Trois Mousquetaires, l’Alice de Lewis Carroll ou Frankenstein sont noirs, asiatiques, amérindiens ou fox à poil dur, ils essaient juste de se faire du fric grâce au Black History Month qui a justement lieu ce mois-ci. Faire fonctionner le tiroir-caisse à la faveur d’un événement précis. De la visibilité des diversités ils se tamponnent, demain ils feront une opération spéciale avec Coca et McDo ou Burger King et Pepsi, peu importe, l’essentiel étant de ponctuellement gonfler leurs ventes. Quand Kehinde Wiley remplace les personnages de tableaux classiques par des Noirs anonymes réquisitionnés dans les rues de Harlem ou de Londres, quand il les peint sur des toiles de plusieurs mètres de long ou de large en survêt, sweat-shirt et casquette avec en plus tous les attributs symboliques de la force, de l’autorité (cannes, chevaux, sabres, etc., sans oublier la position du corps, l’attitude)…… il met en avant le fait que les Noirs sont invisibles dans la peinture occidentale. Ou plus exactement, invisibles dans la peinture en tant que personnes dotées de pouvoir. Puisqu’on le sait bien, pendant des siècles les Noirs ont principalement été représentés en tant que serviteurs, souvent affublés de costumes orientalisants :

Jeune noir tenant une corbeille de fruits et jeune fille caressant un chien par Antoine Coypel, XVIIIe siècle

Olympia par Édouard Manet, 1863

On peut ne pas apprécier plus que ça la peinture de Kehinde Wiley. On peut la trouver kitsch, criarde, bling-bling, proche de celle des peintres pompiers français du XIXe siècle, ridicule parce que beaucoup trop démonstrative, sacrifiant aux modes actuelles par les formats immenses, forcément immenses parce qu’il faut être vu de loin comme on voit de loin une publicité Apple apposée sur la façade d’un monument en cours de restauration. On peut lui trouver des tas de défauts. Mais cela n’enlèvera rien à son mérite qui est celui de montrer, dans le monde entier, des “gens de peu”, comme disait Pierre Sansot, des gens que l’on croise d’habitude dans la rue sans les voir vraiment. Imaginez Monsieur Adama qui vend du maïs grillé à la sortie du métro, ou bien Madame Ndiaye qui nettoie très tôt le matin les bureaux de l’entreprise où vous travaillez, immortalisés dans des toiles de deux mètres cinquante de haut, exposées dans les plus grands musées du monde. Imaginez leur fierté…

Photo Emile Costard / Street Press

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