Jeune femme se poudrant le cou

Que voit Suzuki-san quand il regarde une femme japonaise habillée ? Pas grand-chose en vérité, sinon du tissu, du tissu et encore du tissu. Sagement croisé à hauteur de gorge, le kimono descend jusqu’aux pieds qu’il cache le plus souvent. Quant au kimono furisode, il a des manches qui tombent jusqu’au sol !

 La classe supérieure
estampe de Kitagawa Utamaro, 1795-1796

Suzuki-san n’a pas de chance. Il pourrait, bien sûr, contempler ces estampes olé-olé qu’on appelle shunga, images de printemps.

Estampe attribuée à Kitagawa Utamaro, 1799

Mais il ne mange pas de ce sushi-là, Suzuki-san ! Même quand les images licencieuses ont été dessinées par Utamaro. Il se contente des sages estampes ukiyo-e du maître, et bizarrement, cela lui procure bien du plaisir.

Jeune femme se poudrant le cou, 1795-1796

Qu’est-ce qu’il peut bien trouver de sexy dans cette estampe, Suzuki-san ? S’il est vrai que la simplicité du propos d’une image pornographique peut être comprise par n’importe qui sur la planète, il en est autrement des images érotiques qui s’inscrivent à chaque fois dans une culture particulière, faite de codes échappant aux étrangers. Alors examinons d’un peu plus près cette femme vue de dos en gros plan qui donne des suées à notre cher Suzuki-san, et tâchons de comprendre son émoi.

Nous disions donc que Suzuki-san ne voit pas grand-chose de ses contemporaines. Hormis le visage et la nuque que les cols des kimonos laissent complaisamment voir, ainsi que le début du dos. Ça, et rien d’autre. Alors forcément, ce cou, cette nuque, ça l’excite un tantinet, Suzuki-san ! Et pas que lui. Les artistes, toujours avides de gratter quelques piécettes, se saisissent de ce sujet porteur et le gravent dans le bois.

Ah oui mais montrer la nuque implique que la femme soit vue de dos. Et dès lors, son visage nous est caché. Pas bon pour le commerce, ça, coco ! Notre ami Utamaro va perdre la clientèle de Suzuki-san s’il ne réagit pas au plus vite ! Allez hop ! Donnons un miroir à la femme. Ainsi, Suzuki-san et Utamaro auront à la fois le beurre, et l’argent du beurre.

Un matin de printemps, alors que les cerisiers sont en fleur, Utamaro discute avec son imprimeur et tous les deux se disent que ce serait bien de tirer deux cents exemplaires de cette estampe. Mais parviendront-ils à les vendre ? Rien n’est moins sûr, car s’il existe des amateurs éclairés comme Suzuki-san, il existe aussi de gros benêts comme son cousin, Kawasaki-san. Pour attirer les Kawasaki-san, nos deux compères se disent qu’il faudrait être plus explicite en donnant à cette image une légende. Ce sera un poème, un kyôka qui dit :

Kumorinaki
Kagami ni mukau
Fujibitai
Tsuki no gindashi
Yuki no oshiroi


Soit :

Face au miroir sans nuages
La coiffure prend la forme du Fuji
Une huile scintillante
Comme une lune d’argent
Une poudre aussi blanche que la neige.

Et là, tout s’éclaire dans la caboche de Kawasaki-san ! Pour un Japonais, en effet, il n’y a rien de plus beau que le mont Fuji et le poème lui dit que cette nuque est son égale. Kawasaki-san en a enfin compris toute la grâce subtile de l’estampe, peut désormais la contempler avec un bel alibi culturel.

Mouais. Sauf que pour nous, ça reste tout de même un tantinet mystérieux : peut-on vraiment comparer la forme de la coiffure de cette beauté nipponne à celle du mont Fuji, ici gravée par Hokusai ?

Orage au pied du mont Fuji
par Katsushika Hokusai, 1831-1834

Pas évident. Regardons un sceau représentant le mont Fuji, tel qu’on en voit parfois sur certaines estampes d’Utamaro :

On s’aperçoit que le sommet dudit mont (qui est en réalité un volcan toujours actif) est formé de trois pointes. Hokusai, encore lui, nous le montre sur cette estampe :

Reflet dans l’eau du mont Fuji à Misaka, dans la province de Kai
par Katsushika Hokusai, 1831-1834

Ces trois pointes se retrouvent à la base de la chevelure de la jeune femme, sa nuque et son cou formant ainsi le Fuji :
Nous ne pouvons pas voir la troisième à droite parce que la femme est représentée de trois-quarts gauche. Les femmes au miroir d’Utamaro sont souvent représentées ainsi. Pour “voir” le Fuji, il faudrait qu’elles soient complètement de dos. Mais alors, on ne verrait plus leur reflet dans le miroir. Et puis après tout, est-il vraiment nécessaire de voir le Fuji dans son entièreté ? Il suffit de l’avoir reconnu. Un autre exemple de femme au miroir représentée de trois-quarts gauche par le même Utamaro :

Mais revenons à notre jeune femme se poudrant le cou. Le vers qui dit La coiffure prend la forme du Fuji parle donc de la racine des cheveux et non du chignon ; l’huile scintillante dont est enduite la masse des cheveux rappelle la lune ; et enfin la poudre aussi blanche que la neige évoque celle qui recouvre le Fuji en hiver en même temps que celle dont se farde la dame, en un geste de la main droite.

Face au miroir sans nuages
La coiffure prend la forme du Fuji
Une huile scintillante
Comme une lune d’argent
Une poudre aussi blanche que la neige

Sur l’exemplaire de l’estampe ci-dessus, il est quasiment impossible de discerner la peinture blanche représentant la poudre, qui a disparu avec le temps. Sur celle ci-dessous, nous pouvons la distinguer après avoir exagéré les contrastes. Elle couvre le visage, s’arrête verticalement derrière l’oreille, commence à être répandue sur le cou :

Kawasaki-san acheta, bien entendu, cette fameuse estampe représentant une Jeune femme se poudrant le cou. Il aimait, dit-il, beaucoup la poésie. Bein voyons… Suzuki-san, qui se pensait un peu plus finaud, bouda ce poème. Bien lui en prit, puisque quelque temps plus tard Utamaro l’effaça en trois coups de burin pour ne laisser que sa signature, et en profita pour graver une nouvelle planche de merisier afin de changer le motif du kimono :Les soirs d’hiver, seuls dans leur chambrette, Suzuki-san et Kawasaki-san contemplent leur collection d’estampes japonaises en vidant de petites coupes de saké tiède. Chacun à sa manière rend ainsi hommage à Kitagawa Utamaro, et à sa vue imprenable du mont Fuji.

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