"La rue des enfants trouvés", de Clovis Trouille

Sur une idée de l’ami Jacques Ponzio, voici un dépiautage de La rue des enfants trouvés de Clovis Trouille. Cette œuvre jubilatoire porte la date de 1934 ; elle fut toutefois réalisée en 1966, d’après une première version de 1934 qu’on verra plus tard et plus bas. Voici donc La rue des enfants trouvés, version 1966 :

L’hôtel Pan-Pan l’Arbi
Il s’agit d’un bordel, soi-disant situé au 106 de la rue des enfants trouvés. La plaque de rue n’est pas visible ici, mais on la verra sur la version de 1934. Pan Pan L’arbi est une chanson coloniale un brin raciste écrite en 1916 par Gaston Montéhus (un Arbi est un Arabe dans le langage militaire). Elle sera plus tard adoptée par le 8e régiment de zouaves, qui fut basé en Algérie entre 1956 et 1962 (la chanson est écoutable par ici, les paroles sont par là). Ce nom d’hôtel est à relier avec le zouave de l’affiche de cinéma à gauche.

Le 106 n’est pas consigné à la troupe
La phrase est aujourd’hui un tantinet énigmatique, elle peut signifier que l’hôtel n’est pas interdit aux militaires ou bien qu’il n’est pas réservé aux militaires, allez savoir.

La pissottière
Sur l’édicule, trois affiches pour les bonbons Kréma. La marque a été créée en 1923. Une langue de dame semble toute disposée à lécher le “bonbon fameux”, ainsi qu’il est indiqué sur les réclames. Se faire lécher le bonbon est une activité assez couramment pratiquée dans les hôtels du type Pan-Pan l’Arbi.

Comment Clovis Trouille a-t-il eu l’idée d’apposer des langues lubriques sur les affiches pour les bonbons Kréma ? Peut-être a-t-il fait le lien entre deux autres affiches : l’une pour les bonbons Kréma qui représente un fou dansant, et l’autre pour la ouate Thermogène, dessinée par Capiello, où un personnage danse en crachant des langues de feu : 

Par terre, dans l’une des latrines, un quignon de pain vient rappeler la légende des “soupeurs”, messieurs aux goûts culinaires assez spéciaux qui n’aimaient rien tant que le pain trempé dans l’urine.

Les affiches de cinéma
L’étreinte de la pieuvre est une série de courts films, de feuilletons qu’on appelait alors serials, réalisés en 1919 par l’américain Duke Worne. Le titre original est The Trail of the Octopus.

Voici les affiches étasuniennes des épisodes 9, 10 et 15, suivies par une affiche française. Point de pieuvre sur les affiches made in USA mais, sur l’une d’elles, un gentleman masqué qui semble avoir prévu le déconfinement !

L’affiche de Clovis Trouille pour L’étreinte de la pieuvre s’inspire grandement de la Méduse du Caravage :

Le Baiser qui tue est également une authentique bobine, française celle-là, tournée en 1927 par Jean Choux. L’affiche de Clovis Trouille recopie assez fidèlement l’affiche originale, bien qu’il ait oublié la Grande Faucheuse en arrière-plan :
Voici deux affiches pour Le Baiser qui tue, visibles sur une photo d’André Kertesz intitulée Rue de Vanves (on reverra l’affiche du haut plus tard) :
Ma Sœur est un film inventé par Clovis Trouille. On y trouve deux de ses personnages fétiches utilisés dans de nombreuses toiles, le zouave du papier à cigarettes Zig-Zag et la religieuse. Les deux personnages reprennent la pose - classique pour les films d’amour - des protagonistes du Baiser qui tue. La main droite de la bonne sœur illustre l’expression La main de ma sœur dans la culotte d’un zouave !

La boucherie
À l’angle de la rue, à gauche des affiches, la devanture d’une boucherie avec un panneau indiquant : “Graisse d’occasion pour friture”. Le sens de cette affiche demeure obscur…

Les deux personnages bleu-blanc-rouge
Ces deux gugusses assis sont des conscrits, autrement dit des appelés au service militaire. Ils picolent et font de la musique, comme il était d’usage dans les assemblées de conscrits. S’ils sont là, c’est parce que c’est à l’hôtel Pan-Pan l’Arbi qu’ils iront se faire lécher le bonbon, ainsi que le suggère leurs coiffures.

Photo de conscrits de la classe 1934

Les chapeaux-claque et les cannes
Ces accessoires ont probablement été abandonnés par deux civils qui ont rejoint l’hôtel Pan-Pan l’Arbi. Preuve que ledit établissement n’est pas réservé aux militaires.
Quoique. Ces deux-là ont peut-être un lien très étroit avec le zouave, puisqu’ils font eux aussi - en charmante compagnie - la réclame pour le papier à cigarettes Zig-Zag :

L’homme-sandouiche qui n’est pas exactement sandwouiché
Sur les panneaux de l’homme, qui porte un costume de garde-champêtre, on peut lire :
“Chez Margoul - 1, rue Dufric” : margoulin, du fric
“Des slips pour toutes les bourses” : se passe de commentaires
“Divorce à crédit” - 100, rue de la désespérance” : se passe de commentaires itou.

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Il existe une version antérieure à cette toile, réalisée en 1934, la voici. On y retrouve la plaque de la rue des enfants trouvés absente dans la version de 1966, ainsi qu’une grande affiche pour Le Baiser qui tue, également visible sur la photo d’André Kertesz. On remarquera le nom de l’hôtel, différent :
À noter que la rue des enfants trouvés n’a jamais existé dans la capitale (il exista, en revanche, un hospice des Enfants-trouvés ; fondé en 1800, il était situé au 74 de la rue d’Enfer dans le 12 arrondissement).

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Clovis Trouille peignit sur le même sujet et dans les années 60 également une autre toile intitulée Naguère ou Le 106 n’était pas consigné à la troupe.La porte visible à l’arrière-plan représente l’entrée du bordel qui se trouvait au 106 rue de Suffren, derrière l’École Militaire. Et non pas, comme l’indique la plaque, rue Pan-Pan l’Arbi.

L’entrée du bordel du 106 rue de Suffren,
photographié par Eugène Atget, 1906-1912

L’affiche Chéri-Bibi cite un extrait de l’une des Aventures de Chéri-Bibi écrites par Gaston Leroux, intitulée Les Cages flottantes :

« C’est assez comme ça ! Laissez-lui ses mains ! Laissez-lui ses mains ! C’est atroce ! AH NON, PAS LES MAINS ! PAS LES MAINS !” Et là-dessus, Chéri-Bibi poussa un profond soupir. »

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On l’aura compris, Clovis Trouille était assez porté sur le sexe. Mais pas seulement. Toute son œuvre nous dit combien il était anarchiste, antimilitariste, anticolonialiste, anticapitaliste, anticlérical, et j’en passe. Employé toute sa vie comme maquilleur chez un fabricant de mannequins de vitrines, il se disait peintre du dimanche et refusa toute sa vie de vendre ses toiles. Il préférait les garder, ou les donner. Clovis Trouille, un homme comme on les aime.

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