Des masques et des rhinocéros

Les masques sont à la mode. Les couturières en confectionnent dans des tissus bariolés, des petits malins en revendent au marché noir, les hypermarchés en importent de Chine à la tonne. Le masque remonte à la plus haute Antiquité. On l’utilisa au théâtre, dans les cérémonies religieuses, ou pour se protéger de la peste.

À Venise, depuis des lustres, on arbore des masques. En période de Carnaval, mais aussi pour se rendre à un rendez-vous discret. Pietro Longhi, peintre du XVIIIe siècle, l’a fort bien montré dans ses petites toiles précieuses qui décrivent la vie quotidienne de l’aristocratie vénitienne. Mais Pietro Longhi a une autre qualité, un autre mérite : celui d’avoir, en 1751, peint un rhinocéros d’après nature ! La dame, baptisée Clara, fut en effet exhibée à Venise, Nuremberg, Stuttgart et Strasbourg, où elle remporta un vif succès.

Le Rhinocéros
par Pietro Longhi, 1751
National Gallery, Londres

Longhi, qui réalisa deux versions du même sujet, nous montre quelques Vénitiens installés dans des gradins semblant contempler l’étrange animal. Mais à mieux y regarder, on constate qu’en fait la plupart d’entre eux ne lui porte vraiment attention. L’un fume sa pipe en rêvant, l’autre regarde vers l’extérieur, d’autres encore, affublés ou non de masques, regardent droit devant eux, prennent la pose.

Le Rhinocéros
par Pietro Longhi, 1751
Museo Ca’ Rezzonico, Venise

Ces personnages ne sont que des effigies représentant la vie artificielle de Venise et finalement, seule Clara la rhino est vraiment vivante. Elle mange de la paille et chie, sans s’occuper de ce qui l’entoure. La représentation de Clara la rhino par Longhi est très célèbre, mais elle n’est pas la première. Le Néerlandais H. Oster la grava sur cuivre en 1747 :

De neushoorn Clara 1741
gravure sur cuivre par H. Oster
d’après un dessin d’Anton August Beck et Johann Friedrich Schmidt, 1747

Deux ans plus tard, Jean-Baptiste Oudry lui tira à son tour le portrait (on remarquera que d’un artiste à l’autre, la taille de la corne de l’animal varie) :

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Un autre rhinocéros était apparu dans l’Art avant Longhi, Oster, Beck et Oudry, c’était celui qu’Albrecht Dürer avait gravé sur bois en 1515. Un très étrange rhino doté de caparaçons telle une bête préhistorique, une espèce de reptile à trois cornes, voire de tricératops. Pourquoi Dürer dessina-t-il un animal si éloigné de la réalité ? Eh bien… Parce que jamais il n’en vit la queue d’un ! Dürer s’était basé sur un dessin qu’avait envoyé à l’un de ses amis un peintre de Moravie résidant à Lisbonne. Ce dessin représentait un rhino baptisé Ganda, que le sultan indien Muzaffar II avait offert à Alfonso de Albuquerque, navigateur et homme politique portugais.
Dürer interpréta comme il le put le croquis, transforma Ganda le rhino en obèse licorne dotée d’une corne torsadée… au milieu du dos ! Cependant, les taches rondes qu’on peut apercevoir sur ses flancs existèrent réellement : elles sont les traces de la dermatose que l’animal contracta lors de son séjour de dix mois dans les cales du bateau qui le transportait d’Inde à Lisbonne.

Embarrassé par cet encombrant animal, Alfonso de Albuquerque l’offrit vite fait à Emmanuel Ier, roi du Portugal. Lequel en fit illico presto cadeau au pape Léon X, prenez, prenez, c’est de bon cœur ! Hélas hélas, le navire qui transportait l’animal coula en Méditerranée, et le malheureux rhino voyageur périt dans le naufrage. Léon X s’endormit, soulagé d’un grand poids.

Pendant deux siècles, la gravure de Dürer fut l’image de rhino la plus célèbre en Europe. Aussi fut-elle abondamment copiée dans les manuels prétendus scientifiques.

Rhinocéros
par Enea Vico,
gravure au burin sur cuivre, 1542

Jusqu’au jour où Pietro Longhi peignit le rhino Clara que des aristos vénitiens, dissimulés derrières leurs masques, contemplent d’un œil distrait.

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