Autour de moi, et moi, et moi : la cartographie égocentrée

En 2014, la RATP faisait de la réclame pour une appli destinée à faciliter les trajets en Île-de-France. Voici l’une des trois images promotionnelles - inspirées des contes pour enfants -, visibles à l’époque sur son site et dans le métro parisien :

« Avec l’appli RATP et la fonction “Autour de moi”, orientez-vous en un coup d’œil », nous dit l’affiche. Cette fonction permet en effet de visualiser, sur une carte, toutes les stations de métro, de bus ou de RER proches de ma position signalée par un rond mauve. Elle me situe au milieu de la carte, au milieu de l’écran, je suis la vedette de ce petit monde erratépéien qui tourne Autour de moi.

Il existe d’autres applications du même genre, destinées à rechercher des restaurants, par exemple. Toutes me situent peu ou prou au milieu de la carte, Autour de moi (l’expression n’est pas le monopole de la RATP, d’autres applis telle celle ci-dessous l’utilisèrent avant elle) :

Rien de plus normal que d’être au centre, puisque mon but est de savoir où se trouve une station de métro ou un resto à proximité de l’endroit où je me trouve. Mais si je recherche un lieu quelconque sur Google Maps, sur le site Michelin ou encore sur l’appli Plan d’Apple, je vais voir là aussi s’afficher la petite goutte rouge inversée ou le petit rond bleu au beau milieu de la carte :

Me voilà donc placé au centre de la carte, de l’écran, moi, moi et re-moi. Au centre des cartes routières, des réseaux sociaux, des selfies, tout tourne autour de moi et re-moi, unique et irremplaçable pivot, soleil au centre de la galaxie, nombril du monde. Et moi, et moi, et moi, et le reste Autour de moi.

Les classiques cartes papier ne fonctionnaient pas ainsi, évidemment. Aucun point ne venait par magie se placer au centre, à l’endroit pile où vous étiez assis, le monde ne se déployait pas autour de vous. Quoique.

La carte circulaire que livra Fra Mauro en 1457 (elle est conservée à la bibliothèque Marciana à Venise), d’environ 2 m de diamètre, place Jérusalem en son centre. Fra Mauro était moine, n’oublions pas. Son centre d’intérêt était à Jérusalem, pas à La Baule ou à Phnom Penh. Autre bizarrerie, elle a son nord en bas. Pour reconnaître les continents il faudrait la retourner ; l’image deviendrait “à l’endroit”, mais les textes, passés “à l’envers”, deviendraient alors illisibles ! Ce nord, qui se balade sur les cartes, est une autre histoire. J’en parlerai peut-être un autre jour.

Jérusalem, quasiment au centre de la carte de Fra Mauro

Quand, en 1584 puis en 1602, Matteo Ricci dessine pour les Chinois une carte du monde entièrement pompée sur des cartes européennes préexistantes, il place la Chine le plus près possible du centre géométrique de la carte pour satisfaire l’idée selon laquelle la Chine est littéralement l’Empire du Milieu, Zhongguo.

Les Soviétiques, en 1928, feront de même en publiant une carte centrée sur le méridien 180°. L’URSS se retrouvait ainsi quasiment au centre du planisphère :

On voit par là que la cartographie sert à la fois la science, le commerce, la diplomatie, la politique. Mais ça, c’était avant. Au temps des cartes papier. Aujourd’hui c’est pas pareil, aujourd’hui on a Google Earth. À votre avis, quelle est la première chose que les gens regardent quand ils ouvrent pour la première fois Google Earth ? Ils se dirigent immédiatement vers l’endroit où ils vivent, répond Brian McClendon, responsable de Google Earth, Maps, Moon, Ocean et Sky. Et à chaque fois que paraît une nouvelle version ils font de même, a-t-il confié à Simon Garfield, l’auteur de On The Map - Why the World Looks the Way it Does (dont je parlerai peut-être dans un futur billet).

« Ce désir de savoir où nous sommes dans le grand ordonnancement du monde fait partie de la nature humaine. Mais il est aussi représentatif de cette nouvelle forme de cartographie que Google et ses concurrents proposent : le “Me-Mapping” [Moi sur la carte], qui place instantanément l’utilisateur au centre de tout. »

Moi, et le reste du monde qui tourne Autour de Moi, et moi, et moi.

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