Le dit de la source aux fleurs de pêcher

Le dit de la source aux fleurs de pêcher est un très célèbre conte chinois, écrit par Tao Yuanming (365-427). Lettré, c’est-à-dire fonctionnaire, il avait été nommé chef de district. Mais au bout d’à peine trois mois, nous dit Léon Thomas dans La revue de l’Histoire des Religions (1985), Tao Yuanming refusa de « se plier au cérémonial en vigueur lors de la visite d’un supérieur, arguant que ses maigres émoluments ne lui permettaient pas de “courber les gonds de son dos” ». Aussi démissionna-t-il pour aller vivre à la campagne avec sa femme, le plus loin possible de ce monde chaotique qui voyait la dynastie Han renversée, l’empire éclaté, et la guerre civile à chaque coin de rue.

La source aux fleurs de pêcher par Shitao, XVIIe siècle

Le dit de la source aux fleurs de pêcher est l’un des fruits de la révolte de Tao Yuanming qui décrit dans son conte un pays idéal, une vision de la Chine idyllique, la Chine d’avant.

Voici cette histoire, dans une traduction du même Léon Thomas :
Le Dit de la source aux fleurs de pêcher a inspiré de nombreux peintres qui tous, au cours des siècles, ont donné leur version des lieux décrits par Tao Yuanming. En voici quelques-unes dans lesquelles on trouve, de droite à gauche (qui est le sens de lecture de tout rouleau chinois), les invariants du conte : la rivière, les pêchers en fleur, l’entrée de la grotte, et l’accueil du pêcheur dans le pays idéal.

La source aux fleurs de pêcher par Wen Zhengming, XVe-XVIe siècles

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La source aux fleurs de pêcher
Prétendue copie de la peinture de Zhao Da’nian(XIe siècle) soi-disant réalisée par Qiu Ying (XVe siècle), mais faux du XVIIe siècle !

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La source aux fleurs de pêcher par Yuan Chiang, XVIIIe siècle

De bien belles images en vérité. Mais à mieux y regarder, on se rend compte que ces superbes peintures ne sont que de plates illustrations du conte, de fort jolies trahisons qui évacuent tout discours politique. Même cette version moderne et verticale, œuvre de Zhang Daqian (1899-1983), qui est à l’heure actuelle le peintre le plus cher au monde devant Picasso, Van Gogh ou Warhol, évacue l’aspect contestataire :

La source aux fleurs de pêcher par Zhang Daqian, XXe siècle

La seule version vraiment intéressante, la seule fidèle à l’esprit de Tao Yuanming, est celle de Shitao (XVIIe s.). Pour au moins quatre raisons. La première est que son style, en totale rupture avec l’académisme de son temps, est tout empreint de légèreté, de liberté.

La source aux fleurs de pêcher par Shitao, XVIIe siècle

La deuxième raison concerne les détails omis, la troisième le détail ajouté, et la quatrième le sens de lecture de la peinture.

Les détails omis

On notera - et Shitao est le seul à avoir osé ce pari - l’absence absolument totale de pêcher en fleur. Sacrilège ! Les arbres figurent dans le titre, ils sont indispensables ! s’écrient les puristes. Bah ! On verra plus loin que ce n’est pas forcément vrai. Le nombre de personnages est aussi réduit au maximum. Alors que la plupart des autres peintres peuplent leurs images d’une foule de paysans travaillant dans les champs ou les rizières, de pêcheurs, de bourgeois qui regardent passer le temps (on compte, par exemple, vingt-quatre personnages dans la version de Wen Zhengming figurant ci-dessus, et trente-deux dans une peinture de Qiu Ying, non publiée ici, qui s’inspire de la précédente), Shitao en dessine sept, et pas un de plus : le pêcheur (avec sa rame sous le bras), trois personnages qui l’accueillent, deux qui bavardent devant une maison, un paysan qui laboure son champ. Et le plat pays, qui devrait s’étendre jusqu’aux lointains, se perd rapidement dans le brouillard.

Le détail ajouté

On remarquera sur la gauche le pays corrompu, triste et gris, avec, détail jamais peint auparavant, sa Grande Muraille qui se perd dans la brume. Cette Chine close sur elle-même et centre du monde (Zhongguo, le pays du milieu) en pleine déréliction occupe quasiment les deux tiers de l’image ; elle va jusqu’à l’entrée de la grotte, là où le pêcheur a laissé sa barque. Aucun pêcher en fleur ne vient dire que cet espace constitue les premières marches du pays idyllique. Lequel, pays clos lui aussi, apparaît de l’autre côté des montagnes, dans le troisième tiers de l’image seulement.

Le sens de lecture

En Chine, les images se lisent d’ordinaire de droite à gauche, comme les colonnes de textes. Les peintures montrées plus haut fonctionnent toutes selon ce principe. Shitao ne déroge pas à la règle, mais son pêcheur, lui, se déplace de gauche à droite. Quelle bizarrerie ! On peut essayer d’expliquer la chose ainsi : les peintres précédents racontent l’histoire telle une progression, celle du pêcheur quittant un présent morose (à droite) pour rejoindre un futur radieux, un paradis retrouvé (à gauche).

Shitao, lui, nous raconte l’histoire d’un homme qui rejoint le passé, là où tout était mieux avant. Mais un passé qui se perd dans la brume lui aussi, celle des rêves, peut-être. Un passé enfui à jamais. L’absence des pêchers sauvages prend alors tout son sens : en Chine, la pêche est le fruit de l’immortalité. Ne pas représenter ces arbres, qui font partie du titre de cette histoire, revient à nous dire que tout est vain, qu’il est inutile de rêver, d’espérer. En cela, Shitao est fidèle à l’auteur qui, désabusé, écrivit dans un autre texte intitulé Retour à la vie champêtre :

« La vie humaine est comme un vain fantasme
Tout doit finir par rentrer au néant. »

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Cela dit, mon interprétation est peut-être totalement erronée ! Je n’ai jamais, dans la littérature rédigée ou traduite en français ou en anglais, rien trouvé à ce sujet.

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