“Sur les quais” à l’épreuve de “Paris, Texas”, et inversement proportionnel

Comparer deux films qui n’ont rien en commun et en tirer des conclusions intéressantes, est-ce possible ? Tentons le coup à nos risques et périls…

Sur les quais (On the Waterfront) est un film d’Elia Kazan avec Marlon Brando, Eva Marie Saint, Karl Malden, Lee J. Cobb et Rod Steiger, sorti en 1954. Il raconte l’histoire d’un docker sommé de témoigner, au péril de sa vie, contre les malversations d’un syndicat mafieux.

Paris, Texas est un film de Wim Wenders avec Harry Dean Stanton, Nastassja Kinski et Dean Stockwell, sorti en 1984. Il raconte l’histoire d’un homme qui traverse à pied le désert du Texas ; il retrouvera ensuite son fils, puis sa femme, mais finira par retourner dans le désert.

Sur les quais et Paris, Texas furent tous deux acclamés ; le premier remporta huit Oscars, le second reçut à l’unanimité la Palme d’or cannoise. Si Sur les quais est un indiscutable chef-d’œuvre cinématographique, c’est aussi une crapulerie politique : par ce film, Kazan tentait de justifier le fait qu’il avait dénoncé des gens du cinéma lors de la chasse aux sorcières maccarthyste.

Loin de toute considération politique, Paris, Texas marqua l’entrée de Wenders dans une seconde période stylistique. Finis les films en noir et blanc, Wenders se mit à tourner en couleurs en même temps qu’il élargissait le cadre. Rien de commun entre ces deux bobines, donc, sinon leur indiscutable succès.

Sur les quais est un film en noir et blanc, Paris, Texas est en couleurs.
Sur les quais est éminemment urbain, Paris, Texas est un film où les grands espaces ont la part belle.
Sur les quais est très bavard, Paris, Texas est quasi mutique.
Par voie de conséquence, le premier enchaîne les plans à vitesse grand V alors que le second est cousu de plans-séquences ponctués de très longs silences. Wenders insiste sur la beauté ou la laideur ; chaque plan, qu’il s’agisse du désert ou du peep show, est appuyé, martelé : le spectateur est enjoint de regarder de tous ses yeux, pendant tout le temps nécessaire et au delà. Le plan introductif ci-dessous dure pas loin d’une minute :

Ces deux autres plans fixes, en champ/contrechamp, durent ensemble un peu plus d’une minute. C’est long, une minute, quand il s’agit de regarder par l’intermédiaire d’une caméra totalement immobile un type marcher au milieu de nulle part : 
Quant aux scènes dans le peep show, elles durent respectivement 9 et 21 minutes et comportent un nombre de plans extrêmement réduit :

Les images de Wenders comptent rarement plus de deux personnages ; celles de Kazan en sont littéralement saturées. La différence est d’autant plus frappante que le cadre est très large chez le premier, alors qu’il est très serré et très sombre chez le second.

Chez Kazan, le spectateur pris par l’histoire n’a quasiment pas le temps de se rendre compte que chaque plan, à la lumière savamment sculptée, est d’une composition infaillible.

Par moments on évoquerait presque Caravage si on n’avait pas peur de dire n’importe quoi.

Une beauté parfaite, même quand il s’agit de filmer une discussion dans un taxi qui ne peut être autre chose qu’un plan large suivi d’une série de champs/contrechamps. On remarquera, toutefois, la singulière alternance visages de face/visages de profil :

Chez Wenders, quand des personnages attablés discutent entre eux, les cadrages et l’éclairage sont fades, sans saveur. Entre deux plans extérieurs aux couleurs lumineuses, Wenders filme de la manière la plus plate possible le banal, le quotidien, le rien.
Ajoutons à cela que Kazan utilise énormément les plongées et contre-plongées, alors que Wenders filme principalement à hauteur d’œil (les deux scènes du peep show sont toutefois en légère contre-plongée, mais rien de comparable).

Deux manières de filmer, aux antipodes l’une de l’autre. Rien de commun entre ces deux films, donc, sinon le fait que je les ai revus tous les deux cette semaine et que mon sentiment est sans appel : si on oublie son arrière-plan politique totalement indéfendable, Sur les quais est un film parfait. Images sublimes, acteurs magnifiques (Marlon Brando, évidemment, mais aussi Eva Marie Saint en jeune fille pure et naïve qu’Hitchcock transformera cinq ans plus tard en glaçon de Park Avenue pour La Mort aux trousses). Paris, Texas, quant à lui, paraît apprêté, chargé de tics visuels. On ne tournerait plus aujourd’hui des films ayant cette facture, cela paraîtrait démodé. On ne tournerait pas non plus des films comme Sur les quais, remarquez. On ne saurait pas comment faire…

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