La maison du Docteur Hitchcock

Psychose d’Alfred Hitchcock est paru sur les écrans il y a soixante ans exactement, le 16 juin 1960. Quand on pense à ce film, c’est aussitôt son rideau de douche qui nous vient en mémoire, cette douche où périt l’héroïne au bout de quarante-six minutes. Il est toutefois un autre personnage aussi important, et c’est la maison où vivent Norman Bates et sa mère. Cette sinistre baraque, on le sait, trouve son inspiration dans la House by the Railroad d’Edward Hopper.

House by the Railroad
par Edward Hopper, 1925

La similitude visuelle est évidente, mais cela va un petit peu plus loin que ça. Commençons par examiner la peinturlure de Hopper, approchons-nous de la haute turne. Ou plutôt, restons à hauteur de la voie ferrée, puisque Hopper a décidé de dresser cette barrière entre nous et le sujet de son tableau.

Une maison bien inquiétante dans laquelle on n’oserait pas pénétrer, même si l’on pouvait franchir l’espace qui nous en sépare. Bah ! De toute façon l’endroit où devrait se situer l’entrée est noyé dans une ombre relative, aucune porte ou fenêtre ne s’y dessine. 

Une maison qui n’en est pas une, puisqu’elle n’a pas de porte. Une maison dans laquelle personne n’est autorisé à vivre. Autorisé à y mourir, peut-être ? C’est l’hypothèse que défend Mark Strand, un poète amerlocain auteur d’un livre sur Hopper :

« The house shines with finality… like a coffin» (la maison brille d’un caractère définitif, tel un cercueil).

Nous avons donc affaire à un cercueil géant, voire à un cénotaphe paré de fenêtres néo-gothiques (un cénotaphe est un tombeau vide élevé à la mémoire, à la gloire d’un ex-vivant connu au delà des limites de son quartier).

Un cercueil monumental, un tombeau vide préfigurant notre avenir inéluctable. Fascinés malgré nous, nous sommes attirés par notre destin comme si nous étions pressés d’en finir et n’avons qu’une envie, celle de nous y précipiter. C’est peut-être la raison pour laquelle Hopper a installé cette barrière ferrée : pour nous empêcher de rejoindre la Faucheuse dissimulée dans l’ombre de la véranda de cette sinistre turne peinturlurée avec une lumière froide, matinale, verdâtre. Le vert étant, rappelons-le, la couleur de la pourriture, de la décomposition.

Examinons maintenant la maison qui a inspiré Hopper pour nous convaincre définitivement qu’il a, sans aucun doute, voulu représenter bien autre chose qu’une simple maison au bord d’une voie ferrée. Cette bicoque inspiratrice se trouve à Haverstraw, bourgade située à une douzaine de kilomètres au nord de Nyack (État de New York), où Hopper vit le jour le 22 juillet 1882. En voici une image, issue de Google Street View :

La maison de Psychose est certes plus petite, plus simple que celle d’Haverstraw, mais sans aucun doute, elle s’en inspire. Qu’on en juge :

Et la voie ferrée-barrière de Hopper ? Où est-elle ? Elle passe en contrebas, à environ soixante mètres de là. Ladite bâtisse est en effet située sur Conger Avenue, artère qui mène à la gare d’Haverstraw. La voie ferrée est visible sur cette autre capture d’écran réalisée sur Google Street View itou, la maison qui nous intéresse est située à l’arrière-plan, au centre de l’image :

La maison de Psychose ressemble beaucoup à celle de Hopper, c’est certain, Hitchcock n’a jamais dissimulé son inspiration. Mais en quoi cela signifie-t-il que le peintre a voulu en faire un cénotaphe ou un cercueil géant ?

)))))
Quand Hopper isole sa bâtisse sur un fond nu, quand il omet de la parer d’une quelconque porte et qu’en plus il dresse la barrière de la voie ferrée afin de nous la rendre définitivement inaccessible, c’est bien un tombeau vide qu’il peint. Un cénotaphe, comme il en existe tant outre-Atlantique.

Le mausolée Simmons au cimetière d’Oakwood, Troy, État de New York

Indiana World War Memorial, Indianapolis, Indiana

Hitchcock avait bien vu le caractère trouble, mortifère de cette maison. Il en fit élever une sinon semblable, du moins similaire. Une construction qui n’est rien d’autre qu’un sarcophage, celui de (attention révélation qui gâche !) la mère de Norman Bates. Les plans de décors tracés par la Columbia nous présentent une architecture à première vue symétrique…

… bien que les fenêtres du premier étage soient en vérité décalées. Mais ce n’est pas important pour la démonstration. Ce qui l’est, en revanche, c’est que dans le film, la maison apparaît le plus souvent sous un angle assez proche de celui choisi par Hopper : de trois-quarts et en contre-plongée. Ce faisant, la partie droite de la demeure de Norman Bates devient invisible à l’écran :
Voici une autre photo de la maison de Psychose sous un angle et un éclairage un peu plus proches du tableau de Hopper :


Singulière ressemblance, izeunetite ? Brrr… Froid dans le dos. N’oublions pas qu’aux États-Unis s’est implanté le mythe de la maison hantée, venu tout droit des manoirs victoriens de la vieille Angleterre. Ainsi, celle-ci de Disneyland…

… ou celle-là de la famille Addams, toutes deux évidemment postérieures à la maison de Hopper, s’inscrivent dans cette tradition du Vieux Continent :

Par son style architectural et sa vue en contre-plongée, House by the Railroad ne peut en aucun cas échapper à cette référence. Du manoir hanté à la maison cercueil-cénotaphe, il n’y avait qu’un pas que Hopper a franchi en ajoutant l’isolement, le déséquilibre (la perspective de sa baraque est très chahutée), l’absence de porte et l’angoissante tonalité verdâtre.

D’autres citations de cette maison existent dans le cinéma. On pense, par exemple, à celle des Moissons du ciel (Days of Heaven), célèbre film de Terrence Malick réalisé en 1979…

… dont l’affiche est une espèce de collage réunissant la maison de Hopper et le Christina’s World d’Andrew Wyeth :


Quelques années avant, en 1956, George Stevens réalisait Géant. Avec Rock Hudson, Elizabeth Taylor et Dennis Hopper qui n’est pas le fils d’Edward. Ce drame familial s’étale sur une cinquantaine d’années et a pour point central le Reata Ranch. Plantée au milieu de nulle part, cette baraque est elle aussi directement inspirée par celle d’Edward Hopper :

Quoi de plus étrange que ces deux bicoques cinématographiques, perdues au milieu des champs ou d’une concession pétrolière texane ! Signalons maintenant trois photos fort méconnues qui valent le détour : 

Ces clichés ont été pris le 10 novembre 1937 par Berenice Abbott. Située à New York au 661 West 158th Street, la Wheelock House fut bâtie aux environs de 1860. Hopper l’a-t-il vue ? Abbott l’a-t-elle photographiée parce qu’elle avait vu la toile de Hopper (on notera l’angle de vue en contre-plongée et la position identique du soleil). Nul ne sait.

Personne ne sait non plus si Hitchcock a vu et apprécié Trois bébés sur les bras (Rock-A-Bye Baby), avec Jerry Lewis et Dean Martin. Cette bobine de Frank Tashlin sortit en 1958, soit deux ans avant Psychose. Dans cette histoire apparaît longuement la bâtisse ci-dessous…

… dont la maison de Psychose pourrait bien être la petite sœur qui aurait pris un coup de vieux ! On notera le toit identique, ainsi que les trois fenêtres centrales du premier étage :

Gardons-nous de toute conclusion hâtive car en vérité ces bâtisses, inspirées du style Second Empire français pour leur architecture générale et du style victorien amerlocain pour la décoration, furent pendant longtemps très répandues aux USA. En voici trois parmi tant d’autres. La première est tout à fait symétrique, la deuxième l’est presque et la troisième ne l’est pas :
De hautes turnes tarabiscotées, que les bourgeois de l’époque affectionnaient. Méfions-nous toutefois de celles qui sont accolées à un motel. On ne sait jamais…

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