Quand les marchands de New York récupèrent Black Lives Matter

Le confinement pour cause de Covid-19 fut déclaré à New York le 20 mars dernier. Aussitôt, certaines échoppes - souvent huppées - de la ville protégèrent leurs vitrines avec des panneaux de contreplaqué. La peur d’être dévalisées alors que tout le monde a le dos tourné, on n’est jamais trop prudent… Puis, lorsque commencèrent les manifestations contre les violences policières suite à la mort de George Floyd, assassiné le 25 mai, les mêmes boutiques new-yorkaises firent peindre sur leurs palissades protectrices des messages en faveur des manifestants.

Le New York Times consacre à ce sujet un article (dont la mise en page des photos induit le lecteur en erreur, mais passons).

Le Museum of Ice Cream de SoHo, par exemple, peignit en rose sa palissade protectrice, écrivit le slogan « I Scream For » suivi du nom de quelques-unes des victimes de violences policières. Le jeu de mots Ice Cream/ I Scream For ne fut pas vraiment apprécié, les Noirs de New York City n’ont pas d’humour, c’est bien connu. Il en est même qui réagirent au fait que le nom de l’une des victimes était mal orthographié : Ahmed Aubrey au lieu de Ahmaud Arbery.

La patronne dudit musée se confondit en excuses sur Instagram. Le fond rose, le slogan mal-t’à propos et la liste des noms furent promptement recouverts de peinture noire. Puis les noms, tous correctement orthographiés cette fois, furent réécrits en blanc.

Kith est une chaîne de magasins vendant du streetwear (baskets, casquettes, joggings, etc.) La façade de sa boutique sise aussi à SoHo a entièrement été recouverte de panneaux de contreplaqué sur lesquels a été collée une gigantesque citation de Nelson Mandela : « No one is born hating another person because of the color of his skin, or his background, or his religion. People must learn to hate, and if they can learn to hate, they can be taught to love, for love comes more naturally to the human heart than its opposite. »

« Personne ne naît avec la haine de l’autre à cause de la couleur de sa peau, de son passé ou de sa religion. Les gens apprenent à haïr ; et s’ils apprennent à haïr, on peut aussi leur apprendre à aimer ; l’amour vient plus naturellement au cœur humain que le contraire. »

Une pensée bien jolie qui réchauffe l’âme, même celles des policiers. Il était toutefois possible de faire encore plus fort dans le genre fais-un-cœur-avec-tes-doigts. C’est ainsi que la boutique Hanro, fourgueuse de sous-vêtements dans le très chic West Side à proximité du Withney Museum, se para d’un message à haute teneur en révolte : « Love – Unity – Respect », bombé par le street-artist Drinkala. Waouh. Après ça plus rien ne sera comme avant. Pour sûr, Joe.

Drinkala ne fut pas le seul artiste de rue sollicité. Shantell Martin (qui est noire, et c’est important), a posté sur Instagram la copie-écran d’un mail que lui adressa, le 3 juin dernier, la boîte de pub McCann Erickson. Dans ce courrier, l’agence lui demandait de créer une peinture murale ayant pour sujet Black Lives Matter sur la façade de la boutique Microsoft de la 5eAvenue « pendant que les manifestations sont d’actualité (…), idéalement pour dimanche prochain ». Sous-entendu : on fait un coup de pub, on ramasse la thune fissa, d’ici la semaine prochaine ce mouvement sera tombé dans l’oubli.

Une œuvre de Shantell Martin

Shantell Martin a décliné l’offre. Mais tout le monde n’a pas sa rigueur. Will Pay Rooz fait dans la typographie. Il a peint, à la demande de la chaîne de magasins Chrome (vendeuse de sacs en tous genres) cette phrase de Martin Luther King sur la palissade protectrice de sa boutique new-yorkaise : « L’émeute est le langage de ceux qu’on n’entend pas. » Avec, ajouté par-dessus, le mot « Écoutez. »

Cette citation sur la palissade de la boutique Chrome est finalement sans ambiguïté, puisqu’elle nous dit : « Allez-y, les gars, révoltez-vous, fomentez des émeutes, cassez tout ! Tout, sauf notre magasin. Parce que nous, c’est pas pareil. Nous, on est avec vous. Tous ensemble ! Tous ensemble ! Ouais ouais ! »

Ce dernier exemple condense l’hypocrisie, le cynisme de ces marchands qui vendraient père et mère pour ramasser du fric. Mais les autres  ne valent pas mieux : McCann pour Microsoft, qui requiert les talents d’une artiste noire parce que c’est un plus pour la crédibilité, avoue sa duplicité dans le délai de réalisation qui lui est proposé ; les magasins Kith et Hanro, qui garnissent leurs palissades de phrases feel good propres à ne choquer personne ; le Museum of Ice Cream, qui tente de récupérer le nom des victimes noires pour vendre ses crèmes glacées.

Tous pensent que les manifestations Black Lives Matter ne peuvent mener qu’à l’émeute (parce que ce sont des Noirs, vous comprenez), tous protègent leurs boutiques, leurs marchandises, et dans le même temps tentent de faire ami-ami avec le supposé agresseur alors qu’ils sont les agresseurs. Et pas seulement parce qu’ils sont complices des flics assassins en ne s’élevant pas contre leur barbarie institutionnalisée, mais aussi parce qu’ils vendent des produits que les gens de peu, ceux qui sont dans la misère, ne peuvent acheter. Parmi eux, beaucoup de Noirs, évidemment. Lesquels sont encore plus touchés en cette période de pandémie. La position de ces commerçants est donc intenable. Comme le dit l’auteur de l’article du New York Times, « il est tout simplement impossible d’en appeler à l’égalité raciale à travers un geste qui s’intéresse avant tout à la propriété privée. » Sauf qu’ils s’en foutent, les commerçants, de l’égalité raciale. Comme de l’an quarante.

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