Tractions christiques

L’Istanbul Photo Awards est une compétition très prisée qui existe depuis 2015. Les résultats de cette année viennent de tomber (voir par là), et le gagnant dans la catégorie « News, story » est Valerio Bispuri avec cette photo prise dans une prison italienne :

© Valerio Bispuri

Ce type qui fait des tractions sous les yeux de ses deux comparses fait évidemment penser à une Crucifixion, l’une de celles où ne figurent que trois personnages : le Christ, sa môman la Vierge Marie et une troisième personne qui peut être Marie-Madeleine, saint Jean-Baptiste, saint Jean l’Évangéliste ou n’importe quel péquin ayant suffisamment lâché de monnaie pour figurer sur la peinturlure (on appelle ça un donateur).

Le seau sur lequel est monté le type pour accéder à la barre horizontale fait lui aussi partie de l’iconographie puisqu’il remplace ici le monticule de terre ou le tas de pierre dans lequel est plantée la croix, et en même temps le crâne d’Adam figurant ordinairement au pied de ladite croix, parfois accompagné d’ossements divers voire d’autres crânes :

Crucifixion par Enguerrand Quarton,
miniature extraite du Missel de Jean des Martins, vers 1465
Ici, le personnage de droite est saint Jean l’Évangéliste

Crucifixion par Antonello de Messine, 1475
Ici, le personnage de droite n’est pas identifié

Il existe traditionnellement trois types de Christs crucifiés.

• Le Christ triomphant au corps toujours bien droit, tête droite itou et yeux grands ouverts ;
• le Christ résigné au corps affaissé et aux yeux fermés ;
• le Christ souffrant tordu de douleur sur la croix, la tête baissée sur les épaules, ce dernier étant le plus sanguinolent des trois.

Notre bodibuildeur emprisonné hésite entre ces différentes représentations puisqu’il a la tête et le corps droits du Christ triomphant, les yeux fermés du Christ résigné et les plaies saignantes du Christ souffrant, symbolisées par ses tatouages.

© Valerio Bispuri

Si les deux comparses figurent la Vierge Marie et un autre personnage, il ne faut pas oublier le lieu où a été prise la photo : une prison. Ces deux types illustrent donc également les traditionnels deux larrons crucifiés en même temps que le Christ sur la colline du Golgotha. Voici le trio dans une œuvre de Vincenzo Foppa particulièrement intéressante parce qu’elle fait du Golgotha un lieu architectural avec muret, colonnes et voûte centrale. Les colonnes symbolisent la liaison entre l’humain et le divin, c’est-à-dire le Christ allant de la terre au ciel, représenté ici par la voûte. On notera également la similitude de forme entre les colonnes et les poteaux verticaux des croix supportant les larrons.

Crucifixion par Vincenzo Foppa, 1456

Nous ne sommes finalement pas si éloignés de la photo de Valerio Bispuri avec son mur de brique et ses barreaux. Alors certes, on pourra toujours soupçonner le photographe d’avoir mis en scène sa photo, d’avoir demandé aux gars de poser afin de reproduire une Crucifixion. Mais finalement peu importe puisque dans tous les cas, cette image nous dit combien la religion catholique est présente en Italie, y compris chez les truands (on murmure çà et là que certains d’entre eux auraient même leurs entrées au Vatican !).

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