MMIAM n°1 : Gordon Parks, ou le bonheur qui hurle

Mon Musée imaginaire à moi, le MMIAM, est composé d’une centaine d’images parmi mes favorites. Elles seront commentées ici en 4 000 signes environ.

MMIAM n°1 : Gordon Parks, ou le bonheur qui hurle
Les photos en couleurs de Gordon Parks exercent sur moi une étrange fascination, provoquent un trouble difficile à définir. Toutes dénoncent le racisme, la ségrégation qui régnait aux États-Unis pendant les années 50. Mais les clichés de Parks vont au-delà de cette évidence. Prenons pour exemple ma préférée parmi celles prises à Shady Grove (Alabama) en 1956 :

Un père, noir, achète des glaces pour ses trois enfants au comptoir d’un marchand de glaces, sundaes, hot dogs, etc. Une image carrée aux bords vignettés, qui respire la tranquillité. Une image en couleurs également, mi-chaude mi-froide ; les vêtements rouges des trois enfants, le panneau noir et rouge Chocolate Sundae, le panneau au lettrage rouge Tasty Hot Dogs et cet autre encore, Hum Dinger 25 cts, le revêtement en bois rouge-brun du comptoir ; en bleu-vert, la typographie de l’enseigne Freeze!, les inscriptions Milk ShakesSundaesCones, les fougères vertes, les arbres de l’arrière-plan ; le blanc lie l’ensemble, la chaussée réunit toutes ces couleurs.

Une image calme, sereine. Un bonheur simple. Comme quoi tout n’est pas si sombre dans le Vieux Sud ! Les Noirs y mènent une vie en tous points semblables à celles des Blancs, « séparés mais égaux ». La brutalité de la ségrégation est pourtant là, sous nos yeux : le panneau WHITE en lettres capitales noires ou bleu-vert sur fond blanc disposé en façade, et le panneau COLORED, moins haut, doté d’une flèche rouge pour ceux qui ne comprendraient pas, sur le côté. On ne sert pas les Noirs au comptoir principal, on les relègue dans le coin, tout près du lavabo qui leur est également réservé. La violence tranquille. Et surtout, que rien ne bouge ! Que tout reste en l’état, comme nous dit l’enseigne Freeze!

Une image tout en faux-semblants qui nous raconte un bonheur de surface, à l’instar des couvertures du Saturday Evening Post. Telle celle-ci, datée de septembre 1951, œuvre de Stevan Dohanos (1907-1994) :

Un marchand de glaces, là aussi, Pete’s Double Headers (« Double Headers » signifiant « programme double », voire « deux pour le prix d’un »). Devant la boutique stationne un brave flic gourmand qui fait une pause. À droite, l’employé confectionne une glace pour l’enfant d’un couple. À gauche, un homme se dirige vers sa voiture en tenant deux cornets. S’il n’y avait ce flic et sa voiture, l’image serait très semblable à la photo de Gordon Parks. Quoique. Ici, aucun panneau WHITE ou COLORED, tout le monde est blanc et blond, pas un Noir à l’horizon. Et pour cause !

Norman Rockwell travailla pendant quarante-sept ans pour le Saturday Evening Post (il peignit trois cent vingt-deux couvertures pour ce magazine). Il révéla plus tard que les seuls Noirs autorisés à figurer en couverture devaient être serveurs ou employés de maison. Pas question de montrer un Noir égal des Blancs à la une d’un magazine qui tirait à des millions d’exemplaires, qui était très lu dans le Sud ! Rockwell peignit tout de même deux Noirs. Le premier est un ouvrier restaurant la statue de la Liberté en compagnie de collègues blancs (sur un pied d’égalité) ; la seconde montre un serveur de wagon-restaurant noir qui rit en regardant un enfant blanc sidéré devant la facture de son repas (le Noir, ici supérieur, n’est tout de même qu’un serveur).

Rockwell peindra, en revanche et pour le magazine Look, trois images tout droit inspirées par la lutte des Noirs pour l’égalité des droits civiques : The Problem We All Live With (1963), Murder in Mississippi ou Southern Justice (1965), New Kids in the Neighborhood ou Negro in the Suburb (1967). Stevan Dohanos, quant à lui, réalisa près de cent trente couvertures pour le Saturday Evening Post ; deux d’entre elles mettent des Noirs en scène, insupportables caricatures :
La photo de Gordon Parks nous montre des Noirs civilisés jouissant d’un bonheur tranquille. Nous sommes loin des photos en noir et blanc de la même époque montrant la lutte acharnée pour les droits civiques, loin du meurtre d’Emmett Till, de la photo de son cadavre défiguré. Ici, les couleurs sont chatoyantes. Aucun élément ne vient briser la sérénité de la composition. Et pourtant. À chaque fois que je regarde cette image, je l’entends hurler.

La discussion continue ailleurs

URL de rétrolien : http://laboiteaimages.alainkorkos.fr/trackback/227

Fil des commentaires de ce billet