MMIAM n°2 : Une “Vie mode d’emploi” à la chinoise

Mon Musée imaginaire à moi, le MMIAM, est composé d’une centaine d’images parmi mes favorites. Elles seront commentées ici en 4 000 signes environ.

MMIAM n°2 : Une Vie mode d’emploi à la chinoise
La rue Liulichang à Pékin, photographiée en 1965 par Marc Riboud à travers la vitrine d’une boutique. Une photo telle une planche de bande dessinée dans lesquelles les cases ne cessent de s’interpeller, de se répondre, de jouer une interminable partie de ping-pong avec de vrais morceaux de mises en abîme dedans. Une photo à partir de laquelle on pourrait écrire une multitude d’histoires, une Vie mode d’emploi à la chinoise comme aurait pu la raconter Lao She, l’auteur de l’admirable Quatre générations sous un même toit.

La rue Liulichang abrite de nombreuses échoppes d’antiquaires mais aussi, à cette époque, des dépôts-vente. « En 1965, les Pékinois ont peu à manger, raconte le photographe dans Quarante ans de photographie en Chine ; leur dernière ressource : vendre pour quelques sous les bijoux de famille. Il est mal vu de les porter. Un an plus tard, la Révolution culturelle obligera, sous peine du bonnet d’âne ou pire encore, de remettre or et bijoux à l’Etat, sans contrepartie. »

Image qui rompt tous les codes de l’art photographique, selon lesquels une photo doit comporter un seul et unique sujet. Ici nous en avons au moins six, plus une septième constituée par l’ensemble des six fenêtres-cases de bande dessinée. Six cases qui, chacune, racontent une ou plusieurs histoires :

• en haut à gauche, une enseigne de dépôt-vente (la Boutique de la Prospérité*) et d’autres images plus ou moins floues enfermées dans les encadrements des fenêtres, dont une façade de boutique et une affiche ;

• en bas à gauche, une écolière, avec sa copine, qui regarde le photographe ; mais aussi une mère qui tient son enfant dans ses bras et discute avec une autre femme devant l’entrée de la boutique et derrière, une affiche annonçant quels objets ont sa faveur (émeraudes, diamants, perles, pierres précieuses, tapis, broderies, porcelaines*) ;

• en haut au milieu, un balcon ancien, premier étage d’un deuxième dépôt-vente ;

• au centre, l’enseigne de ce deuxième commerce, Société d’exportation d’artisanat de Pékin* ; 

• deux hommes et une femme sur le perron de ladite boutique ; l’homme de gauche, assis sur ce qui semble être un petit tabouret, regarde vers le photographe - le voit-il ?- ; le couple de droite discute avec un personnage hors-champ ;

• en haut à droite, une fenêtre ouverte au-dessus d’un troisième dépôt-vente peut-être ; en haut, l’amorce d’un balcon ornementé ; au-dessous, un bout de vitrine et de porte vitrée, des formes carrées et rectangulaires, une fenêtre obscure.

• en bas à droite de l’ensemble mais en bas à gauche de cette case, une enfant qui montre quelque chose à des personnages d’une case précédente ; au premier plan à droite, une jeune femme observe le photographe ; elle est peut-être chargée de l’accompagner, de le surveiller ;

Tous ces carrés, tous ces rectangles qui contiennent des histoires, peuvent évoquer certaines bandes dessinées occidentales où décors et actions s’affranchissent parfois de la limitation imposée par le découpage en rectangles. Mais on peut aussi penser à des BD chinoises dont les coins des cases peuvent être arrondis. Ici, Les enseignements aux femmes de l’empereur Tang Xuanzong (titre péniblement traduit par ma pomme, sous toutes réserves donc) de Sun Hengnian, scénario de Xian Zhi, dessins de Zhao Rennian :Vision parcellaire, espèce de kaléidoscope qui nous happe, bouts de rue, personnages, histoires entremêlées. La vie à Pékin, avec ou sans mode d’emploi.

* Traductions issues d’un article de Rue89.

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