MMIAM N°4 : En attendant l’orage…

Mon Musée imaginaire à moi, le MMIAM, est composé d’une centaine d’images parmi mes favorites. Elles seront commentées ici en 4 000 signes maximum.

MMIAM n°4 : En attendant l’orage…

Quatre reproductions de gravures de Rembrandt sont accrochées dans le couloir de mon appartement, deux autoportraits et et deux paysages.

L’un d’eux est une reproduction gravée achetée à la Rembrandthuis d’Amsterdam (la maison de Rembrandt), c’est la Vue de l’Omval :L’autre est Les Trois Arbres. Chef-d’œuvre ultime, apothéose absolue et définitive qui m’enchante depuis cinquante ans, eh oui le temps passe…

Trois arbres au bord d’une rivière ou d’un étang, un ciel d’orage, un pêcheur et sa femme, la pluie qui tombe au loin, sont les éléments qu’on aperçoit au premier coup d’œil, suffisent à m’enchanter. Cela dit, si je regarde un peu mieux cette image j’y découvre bien d’autres détails : des vaches et leur vacher, des moulins, une petite troupe de paysans, un geai qui s’envole, un paysan et une charrette transportant des gens, un vol d’oiseaux migrateurs, la ville d’Amsterdam à l’horizon.Et si je regarde encore plus près encore, je découvre un couple d’amoureux dissimulé dans les fourrés à droite sous les arbres, la possible croupe d’un cheval dans l’ombre à gauche dudit couple (certains voient là un bouc), deux chaumières étrangement trop petites derrière les arbres et un dessinateur assis en haut à droite, qui tourne le dos à cette scène bucolique.À titre de comparaison, une autre chaumière gravée par Rembrandt :

Maisonnette et gros arbre, eau-forte, 1642

Les Trois Arbres, qui date de 1643, mélange eau-forte1, pointe sèche2 et burin3 sur un état unique. Autrement dit, il n’y a pas eu de retouches grâce à une deuxième séance de gravure, de plongeon dans l’acide. Réussir une telle scène d’un seul coup est un exploit qui demeure inégalé. Les Trois Arbres ont donné lieu à bien des des interprétations, et ce n’est sûrement pas fini. On a d’abord dit qu’ils étaient une espèce de Te Deum graphique à la mémoire de Saskia, l’épouse de Rembrandt, qui mourut quelques mois plus tôt le 14 juin 1642. La scène se situerait donc un dimanche matin puisque le Te Deum se chante à la fin des matines, les dimanches et les jours de fête. Sauf que ledit chant est une louange à Dieu qui n’évoque en aucun cas la mémoire des morts. Alors bon… Certains ont toutefois souligné le fait qu’il s’agit quand même d’une image pieuse, les trois arbres étant une évocation des trois croix, des trois suppliciés sur le mont Golgotha. Mouais.

Les Trois Croix, pointe sèche et burin, premier état, 1653

D’autres y ont vu une simple scène champêtre. Dans un ordre d’idée différent, quelqu’un supposa (sans preuve coulée dans le bronze mais avec quelques arguments plaisants) que ce paysage avait été gravé sur l’ébauche abandonnée d’une Mort de la Vierge ; ainsi, les volutes dans le ciel seraient les premiers traits évoquant des anges flottant au-dessus de la Vierge. Pour comparaison, voici La Mort de la Vierge de 1639 et les Trois Arbres retournés :On remarquera, à l’appui de cette thèse, que Les Trois Arbres et La Mort de la Vierge sont de formats parfaitement homothétiques et que les nébuleuses, angéliques ou non, sont situées au même endroit. Il n’est donc pas interdit de penser que Rembrandt a très vite abandonné cette virginale ébauche tracée sur une plaque de cuivre mesurant 27,9 x 21,3 cm pour graver son sujet sur une plaque bien plus grande, 40,9 x 31,5 cm. Quatre ans plus tard, il aura récupéré la plaque abandonnée pour y graver ses Trois Arbres. Ou pas. Tout ça n’est qu’argutie de spécialistes, sodomisation de diptères en plein vol géostationnaire, tentative désespérée d’évacuer la poésie des Trois Arbres.

Ce que Rembrandt nous offre, c’est un paysage empreint de sérénité peuplé de paysans et d’animaux alors que l’orage s’annonce. Tout là-haut les nuages s’amoncellent, forment des arabesques ; des traits obliques représentant la pluie inclinée par le vent ou une trouée de lumière (comme dans Les Trois Croix) transpercent la scène à gauche ; le vent agite le sommet des trois arbres. Mais tout cela ne trouble en rien les personnages. Le vacher reste immobile, le paysagiste continue de paysager, les amants dans les fourrés demeurent blottis, la charrette continue de suivre son train de père tranquille, le pêcheur se réjouit intérieurement car la pluie sera son alliée.

C’est un dimanche d’été dans la campagne néerlandaise, le temps fait une pause en attendant l’orage…

Glossaire express
1. Eau-forte : technique selon laquelle on recouvre de vernis protecteur une plaque de cuivre. Une fois le vernis sec, on dessine dessus avec une pointe métallique comme on dessinerait sur une feuille de papier. Ce faisant, la pointe ôte le vernis. On plonge ensuite la plaque dans un bain d’acide. L’acide creusera le métal là où il n’y aura plus de vernis, c’est-à-dire là où on aura dessiné. Il suffira ensuite d’ôter le vernis de la plaque, de l’encrer (avec une encre très pâteuse), de la poser sur une presse et de la recouvrir d’une feuille de papier humide. Au passage de la presse, le dessin s’imprimera sur la feuille.
2. Les pointes sèches ressemblent à un crayon dont la mine serait métallique. On s’en sert de deux façons : dans la technique de l’eau-forte décrite plus haut, et dans la technique dite (attention c’est très technique) “gravure à la pointe sèche”. Dans ce cas, point de vernis, on creuse directement dans la plaque avec la pointe. Il existe plusieurs tailles de pointes sèches. 
3. Les burins servent également à creuser directement la plaque. Contrairement à la pointe sèche qui est, comme son nom l’indique, pointue, le burin a une section carrée.

Ces trois techniques (et d’autres encore) peuvent être utilisées chacune de leur côté ou ensemble. Dans Les Trois Arbres, Rembrandt a utilisé les trois. Il a aussi “bruni” et “gratté” sa plaque. Mais c’est une autre histoire.

Ci-dessous, une pointe et un burin :

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